Archives mensuelles : octobre 2017

Nos premières paroles

TEXTE PERSONNEL

Et nos premières paroles seraient confuses, troublés que nous serions de nous avoir trouvés, et maladroits seraient nos premiers gestes ; nous nous dirions bonjour peut-être, sans vraiment oser nous regarder, je vous dirais mademoiselle, vous me répondriez monsieur, et cette conversation de quelques secondes nous hanterait pour le reste de la journée. Et c’est alors que, chacun de notre côté, après avoir un temps lutté pour n’y plus penser, nous chercherions à nous retrouver. Que ferions-nous ensuite ? Voilà ce que j’ignore, et qu’il faudra que j’explore avec vous. Nos conversations seront une confirmation. Je les imagine d’abord timides, puis s’enhardissant peu à peu, jusqu’à devenir un dialogue intarissable, qui se prolongerait de rires et de chants, lors de longues promenades qui s’éterniseraient jusqu’au soir. Et alors, quand les murmures du jour seraient taris, nous nous tairions à notre tour, et poursuivrions en silence. Où que nos pas nous aient menés, nous y resterions un instant, tout incrédules encore, un peu gênés, et ne sachant soudain que dire. Peut-être à ce moment que l’un de nous, incapable de supporter tant d’émotion en un jour, par une parole vite regrettée, briserait le charme, et, nous rappelant soudain à la réalité, nous prendrions congé. Rendus à notre solitude, nous revivrions alors cette journée en pensée, avec ce seul désir : nous revoir. Le souvenir habitant chaque pensée, nos sentiments naissants se fortifieraient. Nous attendrions, avec ce trouble dans le regard qu’ont les amoureux, et qui leur fait un air niais. Il y aurait sans doute alors quelque chose comme un coup de téléphone, un courrier, un prétexte pour nous retrouver. Puis viendrait l’excitation des préparatifs, l’hésitation sur la tenue à porter – ni trop simple, ni trop coquette –, la coiffure, le parfum, tous ces apprêtements pour une fois réalisés sans lassitude mais au contraire avec envie et application, dans l’attente du coup de sonnette qui signerait le moment de la rencontre. Bien évidemment, la précipitation aidant, il y aurait une maladresse, un vêtement mal boutonné, un pied ayant trébuché, ou que sais-je, et nous ririons, je vous rattraperais, vous tomberiez, enfin, dans mes bras, et ce serait le moment, jamais anticipé, du premier baiser. Vous vous en doutez, nous le ferions durer.

Gabriel Grossi
30 décembre 2016

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Qu’est-ce qu’une dissertation ?

La question tourne actuellement sur les réseaux sociaux. Afin d’aider les nombreux élèves et étudiants chargés de composer des dissertations, j’ai décidé de publier ce rapide aide-mémoire, issu de mes propres cours quand j’enseignais en licence de lettres modernes. Je traiterai donc uniquement de la dissertation littéraire, mais de nombreuses remarques valent aussi, mutatis mutandis, pour la dissertation en histoire ou encore en philosophie.

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Poésie et contemplation : Philippe Jaccottet

S’il est une œuvre poétique que l’on peut dire méditative, c’est bien celle de Philippe Jaccottet. Celui-ci nous parle de « promenades sous les arbres », de « pensées sous les nuages », il nous rapporte des « éléments d’un songe », il décrit des « paysages avec figures absentes »… Pendant des années, il a noté ses pensées dans des carnets publiés sous le titre de Semaison. On a l’impression, en lisant Jaccottet, qu’il n’y a nulle frontière entre le travail d’écriture et la tentative d’y voir plus clair dans l’existence, ou, pour le dire autrement, entre l’homme et l’écrivain. C’est ainsi que certains poèmes de Pensées sous les nuages font référence à la méditation bouddhiste.

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Connaissez-vous Constantin Cavafy ?

Il était Grec mais vivait en Égypte, et c’est pourquoi ces deux pays se sont récemment unis pour organiser un colloque sur son œuvre, qui a eu lieu du 15 au 17 octobre 2017 au Caire et à Alexandrie. Si je vous en parle, c’est d’abord pour vous présenter Constantin Cavafy, et c’est ensuite pour signaler l’existence de ce colloque qui a réuni les deux rives de la Méditerranée pour lui rendre hommage.

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« La contradiction entre la neige et la neige
atteint
son apogée dans ce qui sépare l’être
de l’être.
C’est en s’inspirant de la pénurie
d’affirmations
que toute chose évite de donner dans le faux.
Ce que le poète commente
est essentiellement
la négation qui le révèle à soi-même. »

François Jacqmin, Le Livre de la neige,
éditions de la Différence, p. 82.

Le jeu du poète traducteur

L’Éducation Nationale préconise un exercice d’invention écrite que je trouve assez amusant. Le rapport ministériel « La poésie à l’école » (p. 9) désigne cet exercice sous le terme de « traduction » entre guillemets. Bien entendu, il ne s’agit pas de demander à des enfants d’âge primaire de posséder des talents de traducteur. En somme, on joue au traducteur : face à un poème rédigé dans une langue inconnue des élèves, mais dont ils possèdent la traduction de certains mots, ils doivent inventer une « traduction ». Avant de mettre en place cette séance, j’ai voulu la tester moi-même…

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Être épique aujourd’hui

La poésie épique est souvent dite éculée, dépassée. Elle valait, entend-on, au temps des chevaliers, mais aujourd’hui, ces poèmes si longs ne nous conviendraient guère. Patrick Quillier, professeur à l’Université de Nice, a démontré le contraire. Le XXe siècle a produit de très beaux poèmes épiques. Exemples et illustration.

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Un séminaire sur « la poésie comme entretien »

Je participerai prochainement à un séminaire de recherches, co-organisé par les universités de Nice et de Naples, qui se tiendra les mardi 7 et mercredi 8 novembre 2018 à la Bibliothèque Universitaire Henri Bosco de la Faculté de Lettres de Nice. Il concernera « la poésie comme entretien ». En voici le programme.

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« Entre unité et nullité
pourtant je vis
équilibriste.

C’est notre habitation commune.

Pas bien logeable ?

Mais la seule assignée. »

Marie-Claire Bancquart,
Avec la mort, quartier d’orange entre les dents,
Obsidiane, 2005, p. 22.

Connaissez-vous Christophe Tarkos ?

Christophe Tarkos est un poète français contemporain, né à Marseille en 1963 et mort à Paris en 2004, à l’âge de 41 ans. Il fait partie des poètes qui « font des trous dans la langue », pour reprendre l’expression d’Eric Loret dans le journal Libération. On le rangera en effet volontiers du côté des « littéralistes », plutôt que du côté des « lyriques ». Présenté comme un « performeur » et un « improvisateur » par Médiapart, il est notamment l’auteur d’intéressants « poèmes carrés » qui peuvent être matière à un travail en classe…

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Quand l’écrivain devient un mythe

Les écrivains et les écrivaines sont des hommes et des femmes comme tout le monde. Comme tout le monde, vraiment ? Pourtant, lorsqu’ils accèdent à la gloire, leur personne s’enveloppe d’une aura de mythe. Mêlant vérité biographique et fantasmatique collective, l’écrivain devient un véritable personnage. Romanciers et cinéastes content alors parfois leur légende. J’ai eu l’occasion de m’intéresser à la question du mythe de l’écrivain grâce aux très intéressants cours de M. Paul Léon, enseignant à l’Université de Nice.

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« Pour toi je réinventerai les gestes
de la neige
les gestes des premières éclaboussures
d’étoiles aux taches de neige
je réinventerai les premiers mots
de neige
et notre enfance sous le givre des cloîtres »

Béatrice Bonhomme, Les Gestes de la neige,
L’Amourier, Coaraze, 1998, p. 49.