Pourquoi j’aime la poésie de Jaccottet

Certains poètes nous touchent plus que d’autres. Cette sensation, dans un premier temps, ne s’explique pas : elle s’impose à nous. Parmi les poètes contemporains, Philippe Jaccottet est l’un de ceux que j’ai eu le plus de plaisir à lire, à étudier, à enseigner. Voici pourquoi.

Né dans les années vingt en Suisse, Philippe Jaccottet apparaît sur la scène poétique française dans les années cinquante. Il fait partie, avec Yves Bonnefoy, Jacques Dupin ou encore André du Bouchet, de ces poètes qui, après-guerre, s’écartent des voies surréalistes, au profit d’une poésie plus humble. L’étrange et l’insolite sont délaissés au profit d’une quête de la parole juste, authentique et sincère.

Yves Bonnefoy parle de « vrai lieu » pour désigner cette quête qui existe aussi, quoique formulée de manière différente, chez Philippe Jaccottet. Ce dernier détesterait par-dessus tout n’être qu’un « sentencieux phraseur » : la poésie, pour lui, n’est pas seulement l’art de manier joliment le langage, mais bien plutôt une tentative, disons, d’accéder à une forme de vérité, ou du moins à une parole juste, à ce que Jean-Michel Maulpoix appellerait un « toucher juste ».

Il en résulte une poésie très subtile, mais jamais obscure ou difficile d’accès. Philippe Jaccottet ne cherche pas à émerveiller son lecteur par une profusion de mots rares ou par l’accumulation d’artifices stylistiques. Cela rend sa poésie très simple, puisqu’elle se désaffuble ainsi de tout ce qui est inutile. Philippe Jaccottet ne cherche pas à briller ni à séduire.

Cette volonté de ne retenir que l’essentiel a permis au poète d’atteindre une certaine profondeur. Même lorsqu’il parle d’un simple paysage ou d’une banale promenade, on a l’impression que le poète touche à quelque chose de profondément humain, de sincèrement vrai.

Ce souci de la parole juste implique une profonde méfiance envers les facilités du langage. Lorsque ce dernier risque de n’être qu’un élégant mais vain bavardage, il arrive qu’on le « prenne en horreur », dit le poète. Aussi, lorsque la parole soudain devient juste, cela paraît comme une sorte d’instant de grâce :

« Parler pourtant est autre chose, quelquefois,
que se couvrir d’un bouclier d’air ou de paille…
Quelquefois c’est comme en avril, aux première tiédeurs,
quand chaque arbre se change en source, quand la nuit
semble ruisseler de voix comme une grotte
(à croire qu’il y a mieux à faire dans l’obscurité
des frais feuillages que dormir),
cela monte de vous comme une sorte de bonheur,
comme s’il le fallait, qu’il fallût dépenser
un excès de vigueur, et rendre largement à l’air
l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube. »

Je parlais d’un instant de grâce : notez comme la phrase se fait ample soudain, puisqu’elle atteint la longueur de neuf vers. Notez aussi comme elle s’infléchit à plusieurs reprises, comme si le poète reformulait progressivement son propos, conférant à ce dernier une apparence de spontanéité. Le poète semble chercher ces mots face à cette « sorte de bonheur » qui excède largement tout ce qu’on en peut dire. Cette sensation qui « monte », comparée à la sève des arbres au printemps, est finalement présentée comme une sorte d’ « ivresse ». Le dernier vers est sublime : « l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube ». Les allitérations en [v] et en [b] soulignent la magie de ce moment unique qui donne l’impression que le poète a goûté à un nectar divin.

Le poète continue :

« Parler ainsi, ce qui eut nom chanter jadis
et que l’on ose à peine maintenant,
est-ce mensonge, illusion ? Pourtant, c’est par les yeux ouverts
que se nourrit cette parole, comme l’arbre
par ses feuilles. »

Philippe Jaccottet pose ici la question fondamentale du chant poétique. Maints poètes vous diront que le chant poétique n’est plus possible, qu’il est passé, dépassé, que nous vivons dans un monde qui désormais ne le permettrait plus. Foutaises ! Ce qui n’est plus possible, c’est de chanter naïvement, c’est-à-dire donner l’impression de chanter comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais si la prise en compte des souffrances et des malheurs humains devait nous empêcher de chanter, alors sans doute l’Homme jamais n’aurait chanté. On voit ici que Jaccottet « ose à peine » chanter. Il reste méfiant envers les facilités du langage, comme on l’a dit. Le « mensonge » et l’ « illusion » sont prompts à refaire surface. Philippe Jaccottet finit cependant par balayer ses doutes d’un « pourtant ».

Et ce presque-chant fait resurgir « tout ce qu’on voit, tout ce qu’on aura vu depuis l’enfance ». Très belle expression. Je suis presque sûr que Jean-Michel Maulpoix s’en souvenait en écrivant « Tout ce que j’ai aimé, tout ce que j’ai perdu, avait le goût de mon enfance ». Mais ne changeons pas de sujet, et citons plus amplement Jaccottet :

 »                                Tout ce qu’on voit,
tout ce qu’on aura vu depuis l’enfance,
précipité au fond de nous, brassé, peut-être déformé
ou bientôt oublié – le convoi du petit garçon
de l’école au cimetière, sous la pluie ;
une très vieille dame en noir, assise
à la haute fenêtre d’où elle surveille
l’échoppe du sellier ; un chien jaune appelé Pyrame
dans le jardin où un mur d’espaliers
répercute l’écho d’une fête de fusils :
fragments, débris d’années

tout cela qui remonte en paroles, tellement
allégé, affiné qu’on imagine
à sa suite guéer même la mort… »

Le poème se fait à présent plus énumératif : les groupes nominaux successifs font se télescoper divers souvenirs d’enfance, surgis en vrac avant d’être résumés par l’expression « tout cela qui remonte en paroles ». Le caractère personnel et intime du propos permet paradoxalement son caractère universel : au-delà de la personne même de Philippe Jaccottet, c’est un moment de grâce qui nous est ici décrit, avec tout ce qu’il suscite d’impressions physiques et émotionnelles, avec sa cascade d’émotions et de souvenirs qui s’entremêlent. Les répétitions du mot « tout » soulignent le caractère particulièrement intense de cette sensation.

Cette masse de souvenirs se trouve transmuée, « allégé(e), affiné(e) », si bien que la mort elle-même paraît soudain plus légère. Ce n’est pas peu dire, quand on sait combien la mort est un thème central dans les poèmes de Philippe Jaccottet, profondément affecté par plusieurs deuils qui sont au centre des recueils intitulés Leçons et Chants d’en bas. Ce moment infiniment rare où « parler » n’est pas simple bavardage, ce moment où la poésie est donc pleinement authentique, donne l’impression que l’on a vaincu la mort elle-même

 

 

9 commentaires sur « Pourquoi j’aime la poésie de Jaccottet »

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