Dix poètes d’aujourd’hui à connaître

L’extrême-contemporain

Certains distinguent la poésie contemporaine et ce qu’ils nomment « l’extrême-contemporain », autrement dit des publications tellement récentes qu’elles n’ont guère encore eu l’occasion d’être commentées et étudiées. Il s’agit de la poésie vivante d’aujourd’hui, telle qu’elle s’écrit et se publie chaque année.

6. Jean-Michel Maulpoix (né en 1952)

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Il est naturel que je commence par le poète auquel j’ai consacré ma thèse de doctorat. Jean-Michel Maulpoix, né en 1952 à Montbéliard, est actuellement professeur à l’Université de la Sorbonne (Paris III). Ses nombreux recueils de poésie s’accompagnent d’un nombre également important d’essais où il n’a de cesse d’interroger la notion problématique de lyrisme.

Ses poèmes, le plus souvent en prose, sont ceux d’un « voyageur tout bossué de sacs et de valises », qui explore le monde contemporain pour en traduire la splendeur et la misère. Dans son recueil le plus connu, Une histoire de bleu (1992), nous découvrons « le poème de la finitude moderne qui tâtonne à la recherche du sacré dans un monde qui en a perdu l’idée mais en conserve le désir ».

Voici le poème intitulé Amertume de la mer, paru dans la revue Europe, que je me permets de citer en entier (source : maulpoix.net) :

« La mer attend son large, cherche ses eaux, désire le bleu, crache et crie, s’accroche et défaille, quand son écorce et sa coquille se brisent, et la fragile ardoise de ses clochers, et tous les verres qu’elle a vidés puis jetés derrière les taillis.

La mer chuinte au soir et peluche, avant de s’endormir, la tête entre les bras, comme une enfant peureuse, quêtant dans la nuit calme des idées d’aurores et d’émoi, encore un peu de vin, de vent et de clarté, un peu d’oubli.

Son gros cœur de machine s’effondre dans son bleu; sa servitude quémande son salaire de sel: quelques gouttes, un bout de pain, un butin si maigre, pas même de quoi gagner le large après tant de vagues remuées tout ce temps!

Elle brûle de se défaire du ciel qui la manie, la flatte ou la conspue: ô ces ailes qui lui manquent, cet horizon partout à bout portant! Verra-t-elle jamais se lever son jour, dans la pénombre d’un prénom de femme?

Elle n’a ni corps ni chair à elle: elle revient de nulle part et parle de travers, elle rêve à autre chose; elle parle et rêve de choses et d’autres : pourquoi donc ne pas dire que le temps à midi s’arrête au fond d’un lac?

On prétend que le bleu perle sous sa paupière: on la croit folle, elle se désole, rêvant pour rien de de branches et de racines, assise sur une espèce de valise en cuir au bout de la plage où personne ne viendra la chercher.

Quelle nuit, quel jour fait-il dans sa tête engourdie de femme assise? Elle ouvre en grand les bras aux enfants accourus du large. Il lui plaît d’exciter leurs rires et leurs éclaboussures, de baigner les pieds nus, de lécher la peau claire.

Mais vivre n’est pas son affaire: elle ne raconte pas son désir, fiévreux d’images et de rivages; elle n’ira guère plus loin que ce chagrin-ci, d’un impossible bleu-lavande, celui d’anciennes lettres d’amour et de mouchoirs trempés.

La voici d’un gris de sépulcre, avec tout ce vide autour d’elle, cueillant la mort d’un baiser brusque, suçant le noyau et crachant le fruit, titubant comme le souvenir, priant parfois très bas, brisant après le rêve la cruche qu’il a vidée.

Son coeur est un abîme qui recommence jour après nuit la même journée obscure, qui chante de la même voix brouillée le désordre et le bruit, qui va, lavant sa plaie, toujours poussant pour rien son eau pauvre en amour. »

POUR EN SAVOIR PLUS
• Pour en savoir plus sur Jean-Michel Maulpoix, je vous invite à consulter les nombreux articles de ce blog qui lui sont consacrés (voir le sommaire général).
• Je signale également l’existence du numéro 48 de la revue Nu(e), paru en 2011, du numéro 28/29 de la revue Faire Part, paru la même année, ainsi que le très intéressant dossier paru dans la revue La Sape, numéro 43/44 (1996).
• Enfin, j’indique également ma thèse de doctorat, intitulée La Basse continue dans l’œuvre poétique de Jean-Michel Maulpoix, soutenue en janvier 2015 à l’Université de Nice.

54 commentaires sur « Dix poètes d’aujourd’hui à connaître »

  1. Bonnefoy, bien sûr, déjà classique. On oublie trop souvent ses magnifiques traductions de Shakespeare aussi. Hamlet en particulier, où on retrouve le rythme de la rime allitérative anglaise. Jacquotet, pour moi très difficile, très beau aussi. Je ne connaissais pas les autres, aussi merci. Particulièrement le poème de la mer m’a parlé, images et sonorités. J’ai pensé parfois, loin de son classicisme épuré, cependant, aux personnifications animales de la mer dans le « cimetière marin » de Valery. Je vais tenter de me procurer ce recueil. Encore merci pour le partage.

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    1. Jacques Reda me semble être le grand oublier de cette liste. Dans les « minores » de l’extrême contemporain je conseille également Jean-Louis Rambour et Jean-Pierre Cannet.

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    1. J’ai déjà lu quelques pages de Jacques Réda, je situe à peu près Franck Venaille et Vénus Koury-Ghata, je connais Valérie Rouzeau, mais pas du tout les autres ! Merci pour ces noms que je vais m’empresser de découvrir et de lire !

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  2. Merci pour l’abonnement à mon blog – éclectique ! J’aime le titre du vôtre et je le suivrai volontiers.
    Marie-Claire Bancquart est aussi la très intéressante biographe d’Anatole France, ce personnage complexe.
    Amicalement

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  3. Bonjour! J’ai vraiment aimé votre article! Dites-moi s’il vous plaît, où puis-je trouver des livres ou de grandes collections ou des poèmes d’auteurs de cet article? Enchanté avec Yves Bonnefoy! Je suis un poète de Russie, je voudrais bien lire et faire des traductions de ses poèmes, mais malheureusement, je ne trouve pas assez d’informations où que ce soit. Si vous pouvez m’aider, donnez des liens vers des livres ou des sites sur lesquels vous pouvez lire plus de vers de ces auteurs – je vous en serai très reconnaissant. Merci pour cet excellent article!

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    1. Je pourrais vous indiquer des recueils français, mais rien que vous ne puissiez trouver vous-même par exemple sur le site de la Fnac. Les poètes ici mentionnés ont généralement été traduits en de nombreuses langues, mais j’ignore ce qu’il en est en particulier des traductions en russe. Je vous recommande la collection Poésie des éditions Gallimard, c’est une bonne porte d’entrée pour commencer à explorer ce domaine. Et vous trouverez de nombreux poèmes ici et là sur le Net, et notamment sur mon blog.

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  4. il manque les femmes
    Féminitudes ( impressions)
    Mon cadavre est doux comme un gant »
    « je savais bien pourtant que j’étais conviée »
    « Et qui donc a jamais guéri de son enfance « (Lucie Delarue- Mardrus )
    Chaque jour je ressens autre chose et cela poigne au ventre, quand je lis Féminitudes , je n’avais rien vu ou je vois plus ou différent. Il y a toujours un vers qui révèle ou qui cache, un truc du plus profond qui fait la grandeur du poème.
    Ne pas trop expliquer, ne pas dire, taire, et tout se voit, se devine, les mots ne sont pas anodins, ce sont des cris, des appels, des confessions, si peu entendus, si peu lus.
    On ouvre la page et soudain le poing est là qui frappe au creux du ventre :
    « hasardeuse. Que dites-vous femmes douloureuses, femmes poétiques et dures, cachées dans les plis de vos peurs ? Que dites-vous à ceux qui vous ont tuées ? Où sont vos rêves ?
    Les feuilles du calendrier se sont envolées et nous marchons dessus, lourdes de nos années, nos espérances, nos cris non entendus, nos désillusions.
    Poèmes rassemblés par un homme en 1990, Alain Auriat, glanés dans les meules de foin de l’écriture. Qu’est-ce qui l’a touché ? seulement la beauté ? je ne crois pas. Qu’a-t-il vu de nous toutes, que cache-t-il dans sa préface obscure, pudique ? poésie d’amour dit-il et cruauté.
    Ces poèmes sont terribles, plutôt que beaux de leur puissance, peu de femmes et peu d’hommes les liront et les ressentiront. Ce sont des morceaux d’âmes, déchiquetés, jetés au vent, ce sont nos corps, nos cœurs et nos entrailles et si passe une rose ou une pivoine dans un vase de porcelaine, c’est juste une petite concession à l’apparence, une piètre consolation sur le marbre dur de nos vies.
    Marine Laurent
    Dimanche 25 décembre 2005
    Samedi 24 janvier 2009.
    Il s’agit d’un recueil de poésies féminines que nous avions composé
    Qui n’ a jamais été édité, dont le titre a été repris par R.Desforges
    Sabine Sicaud et d’autres dont j’ai publié quelques textes dans mes précédentes apparitions fantomatiques sur ce site.

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  5. J’écris moi aussi beaucoup !Mon mari aussi et dans les groupes poétiques auxquels on appartient il y a des morceaux de bonheur, du travail aussi, de l’inspiration et la poésie qui vient du coeur !!De si beaux textes bien écrits qui mériteraient d’être connus, de passer à la radio, à la télé ! J’ai déja sollicité F INTER..Aucune réponse ! Cette radio préfère interviewer des étrangers ( je n’ai rien contre !! mais les Français aussi ont des parcours de vie intéressants, parfois difficiles, qui mériteraient d’être connus…ainsi que NOS magnifiques textes en prose ou en vers !!!

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  6. je crois que tout est là, tout ce qui s’écrit depuis 100 ans, et tout ce que s’écrira dans 100 ans

    ALLEZ ALLEZ LES POÈTES ON SE REVEILLE ! 😊

    (playlist 95% fake mais on y a integré deux « vrais » poètes pour faire pièce)

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  7. Néoclassique

    L’incohérente tranquillité
    De la mourante fabulation,
    Le disparaître de la fiction ,
    L’impréhensible, cette effraction
    Perpétuelle du limité,

    S’il en déplore l’heure fatale,
    S’il en condamne, folle incurie,
    L’imaginaire – l’âme surie –
    Et vilipende son ânerie
    – Qu’on pourrait croire parastatale,

    L’impréhensible se défendra
    Et fera croître l’irréel vrai !
    Ainsi, comme Michael Faraday,
    Comme la ponte, le temps du frai
    – Et comme l’ombre sous l’œil de Râ,

    Tant qu’un poète, Pégase, rêve
    Que tu galopes dans les nuages,
    L’extravagance passe les âges,
    Nos nefs carènent leurs renflouages,
    Et l’immortelle Muse est notre Eve !

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  8. Bonjour et merci Gabriel pour votre implication dans ce groupe et pour votre blog. Au plaisir d’échanger avec vous sur la poésie et les poètes. Et merci de mieux faire connaître les poètes français nés après 1950, car, oui, qu’on se le dise la poésie n’est pas un art réservé aux spécialistes de la littérature du Moyen-Âge ou de celle du XIXème siècle. Oui, la poésie est un art contemporain pour tous, comme le cinéma ou la musique.

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  9. Merci pour cet article. J’ai le grand regret de devoir faire une « mise à jour » concernant Salah Stétié – que j’aime beaucoup : il est hélas décédé le 19 mai de cette année ! Parmi tous les poètes cités, il y en trop que je ne connais que de nom et un ou deux, même pas de nom !!! J’en rougis de honte ou presque : existe-t-il des classes de rattrapage !? C’est vrai qu’il manque un peu de femmes dans vos listes… Sans prendre le temps de braucoup réfléchir, c’est vrai qu’il y a Venus Khoury-Ghata dont on a déjà parlé dans les commentaires, mais aussi une autre poète, également originaire du Liban, que je viens de découvrir, Andrée Chédid. Il s’agit d’une très haute poésie, épurée, d’une grande économie de mots et d’images qui portent d’autant plus et les plus précis et exacts que possible ; une poète philosophe ? En tout cas une poésie d’une très grande spiritualité et sensibilité. Je l’ai trouvée remarquable !

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    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire. Il est vrai hélas que Salah Stétié est mort cette année, comme également Frédéric Jacques Temple et Tristan Cabral. Vous avez parfaitement raison en ce qui concerne Vénus Khoury-Ghata et Andrée Chédid, ce sont deux voix majeures de la poésie contemporaine.

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  10. J’essaye d’écrire de la poésie depuis 4ans (après la retraite). Je suis votre blog depuis 3 ans. Je suis époustouflé par la masse d’informations que vous partagez avec beaucoup de simplicité. Vous allez droit à l’essentiel avec une clarté que j’apprécie . Merci beaucoup.

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