Qu’est-ce que le « lyrisme critique » ?

Le lyrisme critique, également parfois appelé nouveau lyrisme, est une tendance poétique née dans les années quatre-vingts en France, ensuite théorisée notamment par Jean-Michel Maulpoix à travers des essais tels que Du Lyrisme et Pour un lyrisme critique.

Dans la mesure où les poètes qui s’en réclament et ceux qui peuvent y être rattachés mettent en œuvre des pratiques poétiques assez différentes, il vaut mieux parler de « tendance » poétique que de courant ou de mouvement littéraire.

Le tournant des années quatre-vingts

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

En 1988 paraît, à la suite d’un colloque, un ouvrage dirigé par Philippe Delaveau et intitulé La poésie au tournant des années quatre-vingts. Les auteurs défendent une poésie qui, prenant le contre-pied de ce qui se faisait les décennies précédentes, réintroduirait du sentiment et de l’humain dans la parole poétique.

En 1989 paraît La Voix d’Orphée, premier d’une série d’essais de Jean-Michel Maulpoix sur la notion de lyrisme. Cet ouvrage sera  repris et augmenté en 2000 sous le titre de Du lyrisme. Viendront ensuite d’autres essais qui se situeront dans son prolongement : La poésie comme l’amour, Adieux au poème, Le poète perplexe, Pour un lyrisme critique

Le lyrisme sans la naïveté

La poète Marie-Claire Bancquart (Wikipédia)

Le nom même de « lyrisme critique » dit assez qu’il ne s’agit pas de promouvoir un exercice naïf et idéalisé de la poésie. Peut-être l’époque elle-même interdit-elle cette naïveté, ou du moins risque-t-elle de la faire passer pour de l’indécence : on ne saurait écrire de beaux poèmes en faisant comme si le monde allait parfaitement bien. Pour le dire autrement, le lyrisme critique s’interdit tout « lyrisme naïvement emparadisé » (Jean-Claude Mathieu). Il s’agit en somme de trouver une voie moyenne entre un lyrisme trop emphatique et sentimental, et des recherches poétiques trop expérimentales. Du lyrisme, donc, mais critique.

C’est ainsi que la poésie contemporaine, par exemple celle de Marie-Claire Bancquart ou de Jean-Michel Maulpoix, ne tente pas de dissimuler la dureté de la condition humaine. Il ne s’agit pas non plus d’en rester à ce constat : les poèmes rapportent aussi des instants de joie, de complicité, de bonheur, compatibles avec la lucidité d’un regard « critique » sur le monde et sur l’existence.

L’expression de « lyrisme critique » démarque ainsi le lyrisme contemporain de son pendant romantique, accusé d’emphase excessive dans l’expression des sentiments personnels. Un lyrisme « critique », c’est un lyrisme qui instaure une certaine distance avec le jaillissement spontané des émotions. Cela ne signifie pas un refus de l’émotion, mais plutôt un décentrage du « moi-je » sur le reste du monde, à commencer par autrui.

Poésie et altérité

James Sacré lors d’une lecture à Paris (source Wikipédia)

On a longtemps considéré le lyrisme comme le domaine de l’expression des sentiments personnels. Si certains poètes se sont détournés du lyrisme, voire se sont voulus antilyriques, c’est précisément parce que ce centrage sur le « je » pouvait finir par donner une désagréable impression de narcissisme. Christian Prigent parle ainsi de la « béance baveuse du moi ».

Les poètes du « lyrisme critique » cherchent ainsi à montrer qu’on peut être lyrique sans pour autant passer son temps à pousser des gémissements emphatiques ou à ne parler que de soi. C’est ainsi qu’apparaît l’importance de l’altérité dans le lyrisme. Pour le dire autrement, chez les poètes lyriques, le tu se révèle au moins aussi important que le je. Jean-Michel Maulpoix parle ainsi, dans La poésie comme l’amour, de la « quatrième personne du singulier ». Le sujet lyrique dépasse les simples contours du moi-je. Un ouvrage collectif s’intitule précisément Poétique du texte offert : bien souvent, la parole poétique est adressée, tournée vers l’autre, loin de n’être qu’un soliloque solipsiste.

Quelques poètes lyriques

Quels sont les poètes qui relèvent de ce « lyrisme critique » ? Il s’agit là d’une question dont la réponse n’est pas simple, dans la mesure où, nous l’avons dit, le « lyrisme critique » n’est pas un mouvement structuré, et où les pratiques poétiques personnelles l’emportent sur les regroupements. On peut cependant avancer quelques noms.

Jean-Michel Maulpoix, par ses nombreux essais critiques, mais aussi par son œuvre poétique très conséquente, apparaît comme l’une des figures principales de cette tendance poétique. Ses recueils de poésie, très différents les uns des autres, recherchent une forme de quiétude par-delà les souffrances de l’existence. Pour découvrir son œuvre, vous pourrez commencer par Une histoire de bleu, recueil sublime centré sur la mer et le ciel, mais je vous invite à faire également connaissance avec Domaine public, Pas sur la neige ou encore Journal d’un enfant sage

Aussi différente qu’elle soit, l’œuvre de Marie-Claire Bancquart me paraît également relever du lyrisme critique. J’avais d’ailleurs interrogé la poète à ce propos en marge du colloque de Cerisy qui lui était consacré, et elle m’avait répondu par l’affirmative. Son œuvre entrecroise une dimension mythique et cosmique avec une dimension intime et quotidienne.

Originale par le choix d’une syntaxe volontairement bancale, la poésie d’un James Sacré me paraît également pouvoir être rapprochée de cette mouvance du « lyrisme critique ».

Valérie Rouzeau (Wikipédia)

Plus engagée politiquement, mais tout aussi touchante, Valérie Rouzeau sait dire les souffrances du monde sans y ajouter le poids du pathos. C’est au contraire avec une grande légèreté et avec une grande humanité qu’elle parvient à aborder les sujets les plus graves et les questions les plus brûlantes, sans pour autant nous faire perdre notre foi en le genre humain.

C’est en touchant au plus intime que Béatrice Bonhomme parvient à atteindre l’universel. Ses poèmes nous parlent de souffrance amoureuse, de brisure, de mort, mais aussi de la mer et de la lumière. C’est souvent avec une grande économie de moyens qu’elle parvient à viser juste, dans des poèmes souvent très courts. L’un des adjectifs qui siéent le mieux pour décrire sa poésie est celui qu’elle a choisi pour nommer la revue de poésie qu’elle a fondée : Nu(e).

Je pense également à Jean-Yves Masson, dont les Onzains et les Neuvains sont emplis d’une évidente spiritualité. Spécialiste de littérature comparée à la Sorbonne, traducteur de l’allemand, de l’italien et de l’anglais, éditeur, ce fin connaisseur de la poésie européenne est aussi un grand poète, dont les vers m’ont beaucoup touché. Il s’y marie une grande science et une grande simplicité, un grand respect pour la tradition et une grande modernité, une grande pudeur et une grande sensibilité.

*

Ces quelques remarques ne suffisent pas, bien entendu, à rendre compte de la diversité des poèmes et des poètes que l’on pourrait considérer comme relevant de ce « lyrisme critique », ni même à définir correctement cette notion. J’espère qu’elles vous auront permis, malgré tout, de mieux la comprendre, voire de la découvrir. Pour en savoir davantage, vous pouvez commencer par parcourir l’arborescence du site Internet de Jean-Michel Maulpoix, en commençant peut-être par les deux pages intitulées « Pour un lyrisme critique » et « La poésie n’est pas une maladie honteuse »… Je vous invite également à (re)découvrir quelques-uns des articles de ce blog…

10 commentaires sur « Qu’est-ce que le « lyrisme critique » ? »

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