Les bocaux de James Sacré

L’une des grandes tendances du lyrisme poétique contemporain en France est l’humilité et la modestie. Finies, donc, les grandes exclamations larmoyantes, les cris de détresse, les envolées théâtrales. Le lyrisme, ce n’est pas seulement cela. On ne peut pas se contenter, pour définir le lyrisme, de relever uniquement ses caractéristiques les plus extrêmes, sans quoi l’on n’aboutit qu’à une image très caricaturale. C’est ce dont on peut se rendre compte en parcourant le livre de James Sacré intitulé Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme), paru aux éditions du Castor Astral en 1986.

Rendez-vous compte ! Tout un livre consacré à des bouteilles, carafes, bocaux et autres bonbonnes ! Mais pourquoi ce choix étrange, me direz-vous ? Qu’est-ce qu’il leur trouve, le poète, à ces bouteilles ? Eh bien, voici de bonnes raisons de parler de bouteilles…

Bonne raison n°1 : restituer l’étrangeté du quotidien

Avant d’en dire davantage, je voudrais commencer par citer directement les premières lignes de l’ouvrage :

« P’tites bouteilles
quoi
pas grand-chose
poussières
la couleur verte
p’tite je sais pas
quèque chose
quèque chose vert
avec des traces. »

James Sacré lors d’une lecture à Paris (source Wikipédia)

Une syntaxe familière, des vers courts, un sujet issu du quotidien : on est donc bien loin de toute emphase. Mais attention : le refus de la grandiloquence et de l’enjolivure gratuite ne signifie pas l’absence d’effets poétiques. On peut évoquer notamment, outre les traits déjà évoqués, l’absence de déterminant initial, ou encore la reformulation successive de ces « p’tites bouteilles » par des termes imprécis qui font surgir l’idée éminemment poétique du je-ne-sais-quoi, de l’indicible.

En somme, si, aux yeux d’un lecteur davantage habitué à un lyrisme plus traditionnel, le choix de consacrer un livre entier à des bouteilles et autres bonbonnes peut paraître étrange, il apparaît d’emblée que ces bouteilles, toutes banales qu’elles sont, et précisément parce qu’elles sont banales, sont dignes de notre intérêt. Et le poète nous les donne à voir avec son regard de poète, en leur restituant leur étrangeté.

Bonne raison n°2 : une œuvre d’art ignorée

Une autre bonne raison de consacrer un livre entier à des bouteilles et autres bocaux, c’est que ceux-ci sont porteurs d’une beauté que, trop souvent, nous négligeons, habitués que nous sommes à les considérer avant tout comme des objets fonctionnels. Ainsi James Sacré admire-t-il l’alignement des couleurs des bocaux dans la lumière de la cuisine :

« Aussi toute une série de bocaux
maintenant y’a plus rien dedans
ça fait
des couleurs debout sur
un muret dans la cuisine avec
le jour qui passe à travers personne qui parle
un bocal vert un autre un autre bleu. »

Une bouteille (Pixabay)

On remarquera dans ce passage le jeu des enjambements : les retours à la ligne interviennent à des moments qui ne correspondent pas à des pauses syntaxiques, modulant ainsi le rythme de lecture. En particulier, les prépositions se retrouvent détachées du groupe qu’elles introduisent. Simultanément, l’absence de ponctuations, en dehors du point final, brouille les repères. Dès lors, le lecteur ne peut faire autrement que de prêter attention à chaque mot.

On peut aussi insister sur le mot « ça » : par ce pronom appartenant au registre familier, James Sacré désigne les bocaux sans avoir à les nommer, sans que la nomination ne construise dans notre esprit un concept, une idée du bocal, afin de revenir à la réalité elle-même, à la chose concrète qui est là, à « ça » qui « fait / des couleurs ».

Ce jeu de lumières qui illumine le muret de la cuisine fait de ces bocaux bien plus que des objets fonctionnels. Ils sont d’ailleurs vides, donc privés de leur fonction première, et sont ainsi livrés à la contemplation.

Bonne raison n°3 : des objets porteurs de mémoire

Une troisième bonne raison qu’a James Sacré de consacrer un livre entier à de simples bouteilles, c’est que ces objets sont porteurs de mémoire. On s’en rend compte dès les premières pages. Je cite :

« Autrefois (quel temps continué où ?) sans doute
maman les a rangés fond d’une armoire
l’étagère d’en haut remplis de
confitures, ou bien avec des cerises
des liqueurs ça faisait
un peu de lumière dans l’ombre quand
on ouvrait la porte avec un bruit
maintenant que j’en parle
c’est un silence un silence. »

Des bouteilles (Pixabay)

C’est ici le passé de l’enfance qui resurgit dans les mots du poète. D’emblée, cette époque est présentée comme révolue par la précision « autrefois » (et, plus loin, par l’opposition du « maintenant), et pourtant l’utilisation du passé composé dans « maman les a rangés » donne l’impression que cette époque est toute proche et a encore une incidence sur le présent. Cet effet est aussi dû au choix de l’appellatif hypocoristique « maman », là où l’expression plus neutre « ma mère » aurait marqué la distance de l’enfance d’avec l’âge adulte.

L’intention du poète n’est cependant pas précisément de raconter sa vie : c’est ici surtout un fragment particulier que rapporte James Sacré, sans qu’il y ait véritablement de récit. Là encore, ce sont les impressions provoquées par les jeux de lumière, le « ça » qui luit dans l’ombre, qui importent, plutôt que ce que le poète enfant faisait ou non.

Bonne raison n°4 : un livre illustré

Si James Sacré nous parle de bocaux, de bonbonnes, de carafes et autres bouteilles, c’est aussi parce que ses mots rencontrent les photographies de Bernard Abadie, qui sont donc, toutes, des photos de récipients. Et c’est là qu’il serait intéressant d’en savoir plus sur la genèse de l’ouvrage : les textes sont-ils postérieurs aux photographies ou est-ce l’inverse ? Comment s’est passée la rencontre des deux artistes ? Travaillaient-ils déjà sur le thème des bocaux et bouteilles avant de se rencontrer, ou bien ce thème est-il surgi de leur collaboration ?

Bonne raison 5 : une réflexion sur les mots et la poésie

James Sacré a encore une bonne raison de nous parler de bouteilles et autres carafes. C’est que ce discours est l’occasion d’une réflexion sur les mots et la poésie. Comme je vous le disais dans un précédent article, les poètes d’aujourd’hui intègrent fréquemment à leur pratique poétique une dimension réflexive dont leur œuvre même rend compte.

« ventrue mais finesse, une bonbonne
ça devrait faire
une espèce de gros poème ça fait
comme un plaisir à l’œil
quelque chose d’élémentaire
un rien alambiqué quand même
parce qu’autant la pesée d’un peu de lumière
que par exemple des souvenirs d’ustensiles
pris dans la couleur et l’ésotérisme de vieilles peintures
quelque chose d’érudit
et d’artisanal en somme
comme la sorte de poème
à quoi je m’en vais aboutir
des mots l’écriture que
ça suffisait souffler dedans »

Des bonbonnes (Pixabay)

J’aime bien ce poème. Pour James Sacré, un poème, comme une bonbonne, est à la fois extrêmement simple et éminemment complexe. Les modalisations en « une espèce de », « une sorte de » soulignent l’humilité du poète face à une poésie qui demeure indéfinissable. Une bonbonne, ça ne devrait faire qu’un « gros poème », au sens de grossier, et pourtant, cela fonctionne, il en résulte du « plaisir »…

L’écriture, pour une part, est un geste qui ne s’explique pas, aussi simple que le fait de « souffler dedans ». Comme peut-être les enfants soufflent dans les bouteilles pour émettre des sons… Mais « souffler dedans » fait aussi penser au travail du verrier, qui façonne par soufflage le verre incandescent. « Souffler dedans », un geste tout simple (« ça suffisait ») mais qui demande une certaine maîtrise, de même que l’écriture est aussi quelque chose de complexe, « alambiqué », qui nécessite d’être « érudit ».

Le poème, « pesée d’un peu de lumière » ? Oui : le poème réussit là où le physicien échoue, puisque selon ce dernier la lumière n’a pas de masse. Le poète sait le poids de la lumière sur les « ustensiles », soudain sublimés en réalités dignes d’un poème. Et si le poème est « un rien alambiqué quand même », c’est aussi au sens littéral : un alambic n’est-il pas, finalement, une sorte de bonbonne ?

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