Dans la cuisine de Guy Goffette

Je voudrais consacrer mon article du jour à un grand poète que je n’avais pas encore évoqué dans les colonnes de ce blog, alors qu’il est incontestablement l’une des grandes voix du lyrisme français contemporain. Il n’était que trop temps que je répare cette injustice. Je vous invite donc aujourd’hui à visiter la cuisine de Guy Goffette

Visite guidée

C’est en effet par la cuisine que l’on entre dans la poésie de Guy Goffette. N’allez pas imaginer une de ces cuisines modernes, toutes rutilantes d’acier, bardées d’appareils ménagers sophistiqués, et bien trop propres pour être honnêtes. Non, la cuisine de Guy Goffette est une cuisine de province. Une cuisine ordinaire. Une cuisine dans laquelle l’on a vécu. Dans laquelle l’on a grandi.

On y trouve un « beurrier ancien » (p. 42), une « planche à pain » et un « panier de linges » (p. 67). Sa décoration est simple : « une deux chaises un cageot un cendrier » (p. 85). Elle a un « côté cour » et un « côté cœur » (p. 83). Elle est un lieu où l’on naît, où l’on parle, où l’on attend, où l’on fait l’amour, où l’on meurt (p. 155).

On aime à se trouver dans cette cuisine, par exemple lorsque, la nuit, l’on n’arrive pas à dormir, dévoré par la jalousie (p. 71) :

« Il lui arrive de plus en plus souvent la nuit
de descendre dans la cuisine
où fument en silence sous la lune
les statues que le jour relègue parmi les meubles. »

On l’aura compris, le choix du titre Éloge d’une cuisine de province signe le choix d’une poésie qui parle à hauteur d’homme. Voici donc qu’une simple cuisine, et de province, est digne du genre de l’éloge. C’est revendiquer une poésie simple, mais non simpliste, à l’image de cette pièce qui d’ordinaire n’est pas celle que l’on expose, mais celle où l’on travaille, où l’on mange lorsque l’on ne reçoit pas d’invités, où l’on vit.

On peut donc parler de lyrisme du quotidien pour décrire un certain nombre de poèmes qui font état du réel tel qu’il est, sans emphase ni exagération.

« Puante et barbouillée la cuvette
dans l’arrière-bistrot
accueille comme personne
le rayon surgi du vasistas cassé […] » (p. 38)

J’aime la façon dont ce poème parvient à trouver de la beauté jusque dans l’ordure de la cuvette sale d’un arrière-bistrot. Là où tout un chacun éprouve du dégoût, au mieux de l’indifférence, pour ce lieu délabré, le poète, lui, y voit de la beauté, parce qu’il a perçu la façon dont il « accueille » la lumière. L’antéposition des adjectifs « puante et barbouillée » permet de commencer le poème sur ce mot très percutant, comme s’il s’agissait pour Guy Goffette de faire exploser la puanteur aux narines du lecteur, avant de faire éclore la merveille de ce « rayon » de lumière.

Au-delà du quotidien, le mythe

L’on aurait tort, cependant, de seulement voir dans le recueil de Guy Goffette une succession d’impressions tirées du quotidien. D’abord, parce que toute une section intitulée « Dilectures » prend soin d’inscrire l’ouvrage dans une filiation poétique. On trouve aussi des références à la peinture. Mais aussi parce que plusieurs poèmes reçoivent le surplomb du mythe.

Ayant étudié la réécriture du mythe, et notamment du mythe d’Icare, dans la poésie de Marie-Claire Bancquart, j’ai été très sensible au poème intitulé « jeunesse d’Icare », que l’on trouvera à la page 51, dans la section « Enfances ». C’est ainsi, sachez-le, qu’Icare, dans sa jeunesse, avant de se perdre dans l’abîme, a vécu dans cette cuisine.

« La cuisine, Icare y fut aussi
avant de fondre sur la mer — aigle
et proie de l’aigle — heureux peut-être
de suivre sur le mur près de la salamandre
la précipitation des ombres, des lares domestiques,
démêlant d’avance leurs pas des siens dans le labyrinthe,
et raillant leur incroyable maladresse […] » (p. 51)

C’est ici un Icare très humain qui nous est décrit. Les héros mythiques, eux aussi, fréquentent les cuisines, et y mènent une existence ordinaire. Voici donc qu’il se prend à rêvasser en suivant du regard les lézardes du mur et les ombres qui s’y dessinent, comme n’importe qui pourrait le faire de la même manière. Les deux dimensions du quotidien et du mythe s’interpénètrent, si bien que le quotidien se trouve comme rehaussé par le surplomb du mythe. Les références aux « lares », au « labyrinthe », inscrivent le mythe dans la réalité ordinaire de la cuisine.

Un lyrisme plus ample

J’ai bien aimé enfin qu’un lyrisme plus ample s’invite dans certains des poèmes du recueil. Guy Goffette n’en reste pas à un quotidien à ras de terre, où il s’agirait de supprimer tout ce qui survole un peu au-dessus du strictement quotidien. Ce souffle fait du bien. Cela est bien visible dans un poème en particulier, celui qui ouvre la section intitulée « Les portes de la mer ». Il est rédigé en italiques, comme pour signifier sa façon un peu différente. Impossible de le citer en entier — il est long de deux pages — mais voici les premiers vers :

« La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu’elle veut sombrer tout à fait dans la mer ou dans l’extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d’en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l’hôtel comme on pourrait s’attendre
de la part d’une personne de son importance, non [… ]
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte […] » (p. 63)

C’est beau, n’est-ce pas ?

Je rappelle les références de l’ouvrage :

  • Guy GOFFETTE, Éloge pour une cuisine de province, Seyssel, Éditions Champ Vallon, coll. « Recueil », 1988, 172 p.

Image d’en-tête : Pixabay.

6 commentaires sur « Dans la cuisine de Guy Goffette »

  1. Très intéressant ce poète que je découvre MERCI Cela me rappelle F. Ponge et son » parti pris des choses »Je vais me mettre à le recherche des oeuvres de G.Goffette

    Aimé par 1 personne

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