La poésie : réactionnaire ou révolutionnaire ?

« Réactionnaire, la poésie ? » C’est la question, un rien impertinente, que se pose Jean-Claude Pinson, poète, essayiste et philosophe, dans une « carte blanche » publiée dans la revue Secousse. Ce grand penseur de la poésie contemporaine livre une réflexion très stimulante, où il revient notamment sur la notion, fondamentale pour lui, de « pastorale ». Plus modestement, je voudrais ici simplement montrer en quoi cette question permet de mieux comprendre la poésie d’aujourd’hui.

Un truc de vieux réacs ?

La poésie n’est-elle qu’un truc de vieux réacs ? La question a de quoi faire bondir tous ceux qui se passionnent de poésie. Réactionnaire, la poésie ? Vous n’avez pas honte de dire des trucs pareils ? M’enfin ! C’est au contraire une parole vivante, qui se profère, s’échange, se partage, des mots passionnés, rythmés, fougueux, qui nous parlent de notre vie, de notre condition d’êtres humains, des mots de liberté et de fraternité qui nous aident à vivre et à donner du sens à notre existence.

D’accord, d’accord, j’entends bien ! Et pourtant, poser la question n’est pas sans intérêt. On peut tout de même constater que, hélas, bien peu de gens s’intéressent à la poésie, qu’immensément rares sont ceux qui seraient capables de nommer un seul poète vivant, et qu’en dehors de quelques manifestations où elle sort un peu de son placard, la poésie reste généralement ignorée. Les recueils prennent la poussière dans les rayonnages des bibliothèques. Alors, dépassée, la poésie ? Périmée ?

Dans le poème inaugural de Domaine public (Paris, Mercure de France, 1998), le poète contemporain Jean-Michel Maulpoix ironise sur la vieille poésie. Il la compare à une vieille femme qui n’a plus rien d’autre à faire que regarder par la fenêtre les passants d’un œil vide, à un chien peut-être autrefois féroce mais qui aujourd’hui ne mord plus. La place de la poésie est-elle dans une maison de retraite ? Est-elle un art momifié, qui ne peut vivre que sous perfusion ?

Bien sûr, tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu à la littérature n’en penseront rien. Ils auront raison de rappeler que la poésie est un souffle de vie indispensable, à côté d’autres formes d’art, et que sans art il n’y a pas d’humanité.

Réactionnaire ou résistant ?

Le mot réactionnaire est de la famille de réaction. Le réactionnaire est donc celui qui réagit contre le mouvement des choses, celui qui désire conserver les choses telles qu’elles sont, celui qui refuse le changement. C’est un passéiste, un conservateur. Ainsi décrit, on comprendra que le réactionnaire n’ait pas bonne réputation. Personne n’aime être qualifié de réactionnaire, ou pire, de « réac », tant l’apocope semble aggraver encore son image. Ce terme est dépréciatif.

Pourtant, ce mot dit quelque chose de la poésie. N’est-elle pas le lieu où se conserve la langue dans toute sa beauté ? N’est-elle pas une façon de conserver, dans notre monde pragmatique, commerçant, calculateur, arriviste, un espace pour des valeurs plus nobles ? Écrire et lire de la poésie, n’est-ce pas se placer à rebours du mouvement général vers le toujours plus, le tout de suite, le plus vite ? Et, comme le dit Jean-Claude Pinson, la poésie n’est-elle pas aussi un lieu où s’est maintenu une forme de dialogue avec la Nature, alors même que nos sociétés contemporaines, urbaines et productivistes, semblent oublier parfois, ce qui n’est pas sans conséquences, que la nature demeure ce sans quoi la vie humaine — physique et spirituelle — n’est pas possible ? Dès lors, la poésie n’est-elle pas, en un sens, réactionnaire, en effet ?

Il est un mot qui a presque le même sens que « réactionnaire », mais qui est aussi mélioratif que « réactionnaire » est péjoratif. Je veux parler du mot « résistant ». Comme le réactionnaire, le résistant est celui qui ne se satisfait pas du cours des choses comme elles vont. Résister, c’est bien aller à rebours du mouvement vers lequel les choses sont entraînées. C’est bien être attaché à une situation passée à laquelle on oppose une dégradation présente. Mais, contrairement à « réactionnaire », « résistant » est un mot mélioratif. On pense tout de suite, en entendant ce mot, à ceux qui luttèrent courageusement contre les Nazis. Il y a ainsi une différence de poids entre le réactionnaire et le résistant : le premier ne vise que la réinstauration d’un état passé, tandis que le second oriente sa lutte vers l’avenir. Aussi la poésie est-elle peut-être, finalement, moins réactionnaire que résistante

Au-delà de l’opposition binaire entre le vieux réac grincheux et le révolutionnaire branché, le terme de résistant parvient peut-être à réconcilier deux visions, sans doute insuffisantes à elles seules, de la poésie. La poésie n’est ni seulement cet art qui entend conserver, dans notre époque hyperactive, une écoute attentive du monde, ni seulement une façon d’écrire en perpétuelle rupture avec le passé, bousculant sans cesse les habitudes.

Qui sont les réacs ? Qui sont les révolutionnaires ?

La poésie française contemporaine est elle-même souvent décrite comme partagée entre deux tendances : l’une attachée à une lecture sensible du monde, soucieuse du lien lyrique tissé entre les voix et les âmes, l’autre avant tout désireuse d’être résolument moderne, de proposer toujours de nouvelles façons de dire et d’écrire, de façonner de façon insolite le matériau langagier. Souvent aussi, cette conception binaire de la poésie d’aujourd’hui est présentée comme trop simpliste.

Il n’en reste pas moins que les deux tendances se renvoient l’une à l’autre l’accusation de conservatisme : les uns seraient trop attachés à conserver une dimension sensible, voire sentimentale, dans la poésie, et les autres trop centrés sur la perpétuation de jeux formels qui ne suffiraient pas à faire poésie.

En somme, si l’on veut bien considérer la poésie contemporaine sous un jour neutre, il apparaît que tout acte d’écriture poétique implique nécessairement la sélection et le rejet de certains aspects du passé, à partir desquels l’on se projette vers l’avenir. Je vois donc mal comment l’on pourrait éviter d’être à la fois réactionnaire et révolutionnaire.

Les Allemands ont le verbe aufheben pour dire cela : il possède simultanément les trois sens de conserver, supprimer, dépasser. Tout n’est pas à jeter, tout n’est pas à garder : le tout est de faire un sain usage de l’héritage littéraire. L’infinitif dépasser assigne une haute ambition au poète d’aujourd’hui : transmuter la matière héritée en matériau neuf. Recycler les formes anciennes, non pas simplement par plaisir de faire du neuf avec du vieux, mais pour puiser dans notre héritage ce qui nous permet de mieux lire les temps présents, et d’éclairer l’avenir.

Qu’il me soit permis de conclure en m’opposant à une idée, parfois qualifiée de « post-moderne », selon laquelle, en gros, à l’heure actuelle, tout aurait été déjà dit, tout aurait déjà été écrit, tout aurait déjà été pensé, si bien qu’il ne subsisterait à l’artiste d’aujourd’hui que la simple tâche de jouer avec ce qui a déjà était fait, de découper dans ce qui existe déjà pour recoller au hasard. Il me semble que cela revient à dilapider un peu facilement notre héritage. Ce n’est pas ce que j’entends par « recycler ». Ce serait un peu comme se hisser sur les épaules de géants, pour ne finalement pas profiter de la hauteur acquise. Qu’en pensez-vous ?

7 commentaires sur « La poésie : réactionnaire ou révolutionnaire ? »

  1. Je pense que cette dernière idée est d autant plus fausse que le langage est un générateur infini d idées, toute question d inspiration mise à part. Il y a encore tant et tant à dire. Et les questions sont reposées chaque fois d une façon différente, même si les écarts sont parfois très petits, ils sont tout de même. Dans la pellicule invisible d air ou de rien qui s immisce entre deux bouches réside cette multitude de nuances qui nous offre, encore, tant et tant à dire.

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    1. Tout à fait ! Et puis, chaque époque est nécessairement différente des précédentes. Si la poésie se donne pour tâche de décrire le monde, alors la poésie change en même temps que le monde. Il n’y a donc aucune chance que tout ait été dit.

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  2. A mon avis, même si on pourrait m’accuser de non engagement, même lacheté (!), par mon refus obstiné de « voter », une poesie est à la foi « reactionnaise » par « conserver la langue », et aussi « progressiste », et même « revolutionnaire » par creer des nouveaux sens à cette langue, non seulement la maintenir vivante.

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