Les escargots de James Sacré

James Sacré est un poète français né en 1939 en Vendée. Il a été instituteur en France puis enseignant du supérieur aux États-Unis. J’ai eu la chance de l’entendre lire ses poèmes, lorsqu’il était invité par l’Université de Nice ou par la Bibliothèque Nucéra. Je voudrais aujourd’hui vous présenter l’un de ses ouvrages, paru aux éditions Tarabuste en 1991, intitulé Comme en disant c’est rien, c’est rien. C’est un recueil de poèmes qui parle d’escargots. Oui, oui, d’escargots

Commençons tout de suite par une première citation, afin de vous donner d’emblée le ton de l’ouvrage :

Un escargot (Pixabay)

« Un drôle de mot, escargot
Cargo art go va
Mon petit mot, poème
Et sa lenteur. Je me souviens
La fraîcheur du matin faisait croire
La promenade possible ; pour aller où ?
On t’a mélangé avec des herbes fortes, l’eau a bouilli
Poème escargot c’est fini »

James Sacré, Comme en disant c’est rien, c’est rien,
Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1991, p. 10.

Pourquoi des escargots ?

Une coquille d’escargot (Pixabay)

Pourquoi un livre sur les escargots ? C’est un animal familier. Non pas un animal domestique, certes, mais, malgré tout, un animal que quiconque s’est promené dans un coin de jardin a déjà rencontré. Le plus familier des animaux sauvages. C’est aussi un animal prisé des enfants, lesquels chantent des comptines à son propos : « Petit escargot / porte sur son dos / Sa maisonnette // Aussitôt qu’il pleut / Il est tout heureux / Et c’est tant mieux ! »

Un escargot (Pixabay)

Or, précisément, il me semble que James Sacré a voulu écrire un livre tout aussi familier. Fidèle à son habitude, le poète a privilégié un lexique et une syntaxe qui se rapprochent de l’oral. C’est le quotidien qu’il s’efforce de traduire, avec la certitude que, sous ses apparences banales, il peut révéler des sensations tout aussi fortes que des événements plus exceptionnels.

Si James Sacré a choisi cet animal, c’est aussi qu’il est porteur de souvenirs. Le poète raconte : « On ramassait les escargots dans les champs pendant qu’on gardait les vaches, pour les manger » (p. 5). L’ouvrage comporte ainsi une dimension autobiographique. Il s’agit moins de rapporter des pans entiers d’une existence que des bribes, ce que l’on appelle des autobiographèmes. En l’occurrence, des souvenirs d’enfance :

« On se rappelle des jeux d’aller chier derrière la grange, on avait dix ou douze ans
Lenteur et de l’application
Avec des gestes prudents pour se déplacer de quelques pas, entre chaque fois.
C’était justement l’endroit qu’on y jetait les coquilles vides, escargots, moules
Quelque part où le plaisir se mêlait à la solitude, à beaucoup d’insignifiance. »

Ibid., p. 21.

Un escargot (Pixabay)

On le voit, James Sacré ne cherche pas à rapporter des événements exceptionnels. Il parle lui-même d’insignifiance. Mais ces instants en apparence anodins instaurent une sorte de proximité avec le lecteur. Le poète n’apparaît pas comme un être inaccessible, différent du commun des mortels, il ne se revêt pas des oripeaux du « poète maudit ». Il nous parle au contraire à hauteur d’homme, en toute simplicité.

Je vois encore une raison qui expliquerait le choix de l’escargot. C’est un animal fragile. Il suffit d’un geste malencontreux pour que l’humble gastéropode périsse écrasé. Et cette fragilité de l’animal dit quelque chose de notre précarité à nous, ainsi que de celle du poème. L’escargot enfermé dans un cercle de cendre est comparé au poète (« Moi aussi en écrivant ? ») tandis que la phrase « Le poème comme un rond de cendre » fait du poème une sorte de prison pour le poète-escargot (p. 5).

« Petites formes de calcaire très dures
En même temps que fragiles. Blanc sale
Du temps passé qui fait la mémoire.
L’air de l’endroit est agréable ;
Une luzerne qui a fleuri. On écrase
Un sentiment qu’on a. C’est presque sec.
L’herbe reprend sa forme. »

Ibid., p. 7

Enfin, le choix de l’escargot tient aussi à la forme même de l’animal : d’une part, la perfection de la coquille et de sa spirale, et d’autre part, le caractère informe et mou du corps qui n’est, pour ainsi dire, qu’un muscle et un estomac.

« Le pied de l’escargot
Touche à ce qu’il touche
Certainement mieux qu’avec une main.

Un pied comme un sourire aveugle
Un muscle pour pas pouvoir
Être plus près. Ni mieux dans le noir. »

Ibid., p. 18

Des coquilles vides (Pixabay)

Le poète renverse ici un préjugé qui ferait de l’escargot un être inférieur. L’escargot n’a pas de membres, mais cette faiblesse devient une force : elle le rend plus proche de ce qu’il touche. L’escargot adhère à ce qui est.

J’aime la simplicité de la poésie de James Sacré, le fait qu’elle parle à hauteur d’homme, sans enjolivures. L’escargot nous emmène « plus loin que les mots » (p. 24). Et la poésie de James Sacré, sous son apparente simplicité, aborde elle aussi les territoires de l’indicible. Elle n’élude pas, en particulier, la réalité inexorable de la mort :

« Parfois la coquille devient si légère
Qu’il n’y a plus rien à décrire.
[…] Un escargot parti
Plus loin que les mots. » (p. 24)

« Dirait-on pas que le silence
A le poids de presque rien ?
Une coquille sans rien dedans
Le temps l’a réduite
A comme une chose morte. Et le monde
A l’air d’être là, comme en disant
C’est rien. C’est rien

Mais la coquille vide persiste. On n’arrive pas
A penser le mot mort
Malgré que vivre est souvent du silence. » (p. 27)

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