La poésie se réduit-elle à une virtuosité verbale ?

On me pose cette question qui fera donc l’objet de l’article du jour. Il me semble que la réponse est partiellement induite par la question : l’utilisation du verbe « réduire » laisse présager qu’une telle définition de la poésie est insuffisante. Il reste donc à expliquer pourquoi. Voici quelques éléments de réponse, tels qu’ils me sont venus spontanément.

Un art du langage

Si d’aucuns peuvent être tentés de définir la poésie par la « virtuosité verbale », c’est sans doute que la poésie, davantage que le roman ou le théâtre, présente une forte densité stylistique. Les romans comportent des centaines de pages. Un poème est généralement beaucoup plus court. Il faut donc séduire le lecteur beaucoup plus rapidement. D’où la tentation de voir dans le poème un bijou, un joyau concentrant la beauté dans un tout petit espace textuel.

Si l’on est tenté d’insister sur la forme pour définir la poésie, c’est aussi parce qu’elle semble accorder bien plus d’importance au langage lui-même que d’autres formes d’expression littéraires. Ce n’est pas un hasard si Roman Jakobson parle d’une « fonction poétique » du langage. Cette dernière n’est certes pas réservée aux seuls poèmes. Mais il y a malgré tout l’idée que, dans les poèmes, l’on insiste particulièrement sur l’énoncé lui-même, plus peut-être parfois que sur son référent extralittéraire.

Une troisième raison qui expliquerait, à mon sens, cette tentation de ne voir dans la poésie qu’un jeu formel, serait la propension des poètes eux-mêmes, du moins de certains d’entre eux, à insister sur « l’art pour l’art ». Depuis les Grands Rhétoriqueurs du XVe siècle jusqu’aux Oulipiens du XXe siècle, on a maintes fois présenté la poésie comme un art virtuose du langage.

Dans un article de ce blog paru en avril 2016, je citais trois exemples de poèmes que l’on peut considérer comme un tour de force stylistique, comme une démonstration magistrale de virtuosité. Ces exemples, puisés chez Ronsard, chez Baudelaire et chez Mallarmé, montrent que l’on peut en effet admirer la virtuosité verbale de certains poètes.

Dire quelque chose du monde

Réduire la poésie à la virtuosité verbale, c’est donner l’impression que le poète cherche seulement à impressionner ses lecteurs par son talent. La poésie se réduirait alors à un concours de virtuosité. Ce serait, en somme, à qui trouverait l’image la plus insolite, la rime la plus osée, l’alliance de mots la plus originale.

Or, il peut sembler qu’un poème n’est pas seulement un bel assemblage de mots. En somme, il ne s’agit pas uniquement de dire, mais de dire quelque chose. Pas uniquement d’empiler les procédés stylistiques, mais de construire un discours porteur de sens.

Longtemps, on a considéré le poète comme une sorte de mage ou de prophète. Cela tient de la légende bien plus que de la réalité. Aujourd’hui, je ne pense pas qu’un poète pourrait sérieusement se présenter comme un « Voyant » (Rimbaud), comme quelqu’un qui « voit, où les peuples végètent » (Hugo). Mais, sans qu’il soit besoin de prêter au poète des pouvoirs surnaturels, on peut penser que sa poésie vaut avant tout en ce qu’elle traduit une vision pénétrante de la réalité, en ce qu’elle est l’écho d’une pensée mûrement réfléchie, en ce qu’elle témoigne d’une observation attentive du monde et des hommes.

Pour le dire autrement, écrire un poème répondrait à une motivation plus profonde que le simple désir d’être admiré pour sa virtuosité. Le produit final, à savoir le poème écrit, serait le résultat d’une maturation plus ou moins longue, d’un cheminement intérieur, d’une patiente observation du monde.

En somme, là où l’homme du commun ne prend pas le temps d’observer ce qui se trouve autour de lui, de penser ce qui lui arrive, de contempler la beauté de la nature ou au contraire la laideur de certaines situations, le poète, lui, est avant tout un fin lecteur du réel.

Son travail s’apparenterait alors à celui du philosophe. Mais alors que l’ambition de ce dernier est de produire un discours rationnel, fondé sur l’explicitation et la mise en relation de différents concepts, le poète, lui, procède de façon beaucoup moins abstraite. Il n’a pas l’intention d’aller tout de suite à l’universel. Il préfère le concret, le singulier, la sensation directe, en-deçà du raisonnement. C’est l’exploration du particulier et de l’intime qui, en ce qu’ils contiennent quelque chose de partageable, ouvre sur l’universel. En outre, le poète n’a pas, je pense, l’intention d’expliquer le monde. Il veut juste le montrer, le faire sentir, le suggérer.

Autrement dit, le poème n’a rien de gratuit. Certes, on peut écrire des poèmes ludiques, pour s’amuser des potentialités du langage, ou encore pour s’exercer. Mais, bien souvent, le poème résulte d’une recherche plus profonde. On dit parfois que le poète écrit « avec ses tripes ». En tout cas, il engage, en écrivant, une part importante de lui-même.

Pour aller plus loin, il faut parler du concept, essentiel à mes yeux, de poéthique. Ce mot-valise, rendu célèbre par le philosophe Jean-Claude Pinson, rappelle que la poésie, si elle est un art du langage, est aussi, indissociablement, une façon d’être, une recherche d’une façon d’ « habiter poétiquement le monde », une quête d’authenticité et de sincérité dans et par la parole.

Et l’éthique, c’est avant tout la prise en compte de l’autre. Longtemps, on a réduit le lyrisme à l’expression de sentiments personnels exacerbés, à un déversement impudique et nombriliste, souvent larmoyant, à un sentimentalisme emphatique et excessif. Or, loin d’être centré sur le moi-je, le lyrisme est aussi prise en compte de l’autre. Le poème ne s’intéresse pas seulement au langage, mais aussi et surtout au monde lui-même, à ses habitants, au lecteur.

Je me souviens d’une phrase qui m’a marqué, lorsque j’assistais à un colloque sur la poésie de Jean-Michel Maulpoix : « Comment va la vie qui n’est pas éternelle ? » Cette question, on la trouve d’abord sous la plume de Michel Deguy. Si l’on en croit le site Arbrealettres, ce serait dans un poème intitulé « Mouvement de monde ». C’est dire que la poésie s’enquiert du sens de l’existence et de notre peur de la finitude. Pour Jean-Michel Maulpoix, « la poésie est ce langage en qui nos raisons d’être n’ont pas perdu leurs dents : la nudité dont elle sait se montrer capable n’a d’égale que son absence de résignation » (Par quatre chemins, 2012).

Je voudrais encore parler du travail de recherche d’Aude Préta-de Beaufort. Celle-ci a beaucoup étudié les poètes qui « ne renoncent pas à l’hypothèse du divin » (notamment Jean-Claude Renard), tout en ayant aussi consacré des recherches à des « poètes dépourvus d’arrière-plan spirituel ». Elle parle alors d’une « quête d’unité » qui se fait jour dans la poésie française contemporaine, en même temps que l’expression d’un sentiment d’inquiétude.

Que le poète s’inscrive ou non dans une perspective spirituelle, il me semble que l’écriture poétique résulte d’une recherche personnelle, d’une volonté de traduire en mots des aspirations ou des interrogations très largement partagées parmi les hommes mais rarement formulées. Le poète serait alors précisément celui qui sait mettre des mots sur ce que nous ne faisons que ressentir de façon confuse.

Bref, il convient d’éviter de séparer le fond et la forme. Cette dernière ne saurait, en tout cas, constituer l’unique enjeu d’une poésie qui ne se résume pas, on le voit, à une pratique uniquement formelle, où il s’agirait seulement de rivaliser d’ingéniosité verbale. Il n’y a pas lieu de déprécier les expérimentations formelles, lesquelles ont leur place dans la poésie, mais cette dernière ne se réduit pas à un exercice de virtuosité. La poésie, en somme, vaut en ce qu’elle porte une lecture du monde, verbalise nos aspirations et nos inquiétudes, et dise quelque chose de l’humaine condition. Qu’en pensez-vous ?

Image d’en-tête : Pixabay.

5 commentaires sur « La poésie se réduit-elle à une virtuosité verbale ? »

  1. « Réduire la poésie à la virtuosité verbale, c’est donner l’impression que le poète cherche seulement à impressionner ses lecteurs par son talent. La poésie se réduirait alors à un concours de virtuosité. Ce serait, en somme, à qui trouverait l’image la plus insolite, la rime la plus osée, l’alliance de mots la plus originale.[…]Pour le dire autrement, écrire un poème répondrait à une motivation plus profonde que le simple désir d’être admiré pour sa virtuosité. »
    J’ai l’impression qu’on se risque à faire de la psychologie sans preuve tangible ou de témoignage et de généraliser la motivation de tous les poètes. Or, nous ne savons rien de la motivation qui motive les personnes à écrire. Je pense qu’on aurait dû se cantonner aux textes pour répondre à la question de départ. Genre est-ce qu’un texte purement stylistique peut-être poétique ou est-ce qu’un texte sans style pouvait en être un ?

    Aimé par 2 personnes

    1. Qu’est-ce qu’un texte « purement stylistique » ? Qu’est-ce qu’un texte « sans style » ? Qu’est-ce qui peut être dit poétique ? Ces trois questions

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      1. N’ont pas de réponse aisée. Or, il y a bien, selon moi, dans l’idée de virtuosité, une intention particulière. La virtuosité peut être rapprochée du panache, du brio. Or, il peut y avoir des textes très travaillés d’un point de vue stylistique, mais que je ne dirais pas pour autant virtuoses, s’ils s’inscrivent dans une posture humble.

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