« Anatomie du poète » de J.-M. Maulpoix

C’est une bien curieuse question qui ouvre le tout dernier essai de Jean-Michel Maulpoix : « De quoi est-ce donc fait, un poète ? » Par-delà sa simplicité apparente, la notion même de « poète » est bien moins anodine qu’il ne paraît : être biographique réel, mais aussi sujet d’encre et de mots, le poète est un être composite. Jean-Michel Maulpoix se fait donc anatomiste, et entreprend de disséquer cet être étrange qu’est le poète…

Le poète a un corps

Loin d’être un ange ou un être éthéré, le poète a un corps. Il est fait de chair et de sang tout autant que d’encre, de vocables et de rimes. Et ce corps a toute sa place dans le processus de création poétique.

« La question peut être ainsi posée : qu’en est-il donc, pièce par pièce, du corps imaginaire du poète, tel qu’il se dessine dans ses œuvres ? Quel sort lui réservent-elles ? De quelles fièvres et de quelles fatigues souffre-t-il ? » (p. 10)

Jean-Michel Maulpoix commence son examen anatomique par la main du poète. Organe essentiel, complexe, sensible, la main nous sert tout à la fois d’appareil de perception, d’outil multi-fonctions et de moyen de communication. Elle est le lieu où s’exerce le toucher, ce « toucher de plume » dont plus d’une fois le poète a parlé dans ses œuvres. « Main à plume » ou « main à charrue », elle prend part au processus d’écriture. Elle tisse, coupe et suture, à la façon d’un chirurgien, les suites de mots et de rythmes. Elle fait de la poésie une affaire de brisures et de liens, de ruptures et de continuité. Elle donne, parfois, à l’écriture, la forme d’une caresse.

Si le poète a une main, il possède aussi un œil. Jean-Michel Maulpoix rappelle ainsi l’importance de la vue et de la vision chez le poète. « Ce n’est pas seulement le mystérieux qu’il donne à voir, mais l’évidence nue des choses, ou bien le caché, et parfois l’inconvenant » (p. 41). Qu’il se veuille visionnaire ou voyant, qu’il se prétende mage ou prophète, ou bien qu’il adopte le parti pris des choses, le poète est un fin observateur du réel. Il nous donne à voir ce que nous ne prenons pas toujours le temps de considérer. Il nous montre même parfois ce que nous refusons de voir. Ses yeux se tournent vers le laid comme le beau, vers l’étrange comme le banal, vers le quotidien comme vers l’insolite, et ce sont ces images qui font ensuite la matière du poème.

Et puisque la poésie est aussi une aventure, le poète a besoin de ses pieds. Maints poètes, à l’instar de Rimbaud, sont aussi des marcheurs, depuis « Orphée parcourant inlassablement les campagnes thraces ». On pense aussi à Baudelaire, rôdeur parisien, qui se plaisait à flâner dans les rues de la capitale. Je pense aussi à Jean-Michel Maulpoix lui-même, chez qui les thèmes du passage, de la partance, de l’errance sont essentiels. Qu’il s’agisse de partir, de voyager, de promener, de s’exiler, les poètes sont fréquemment en mouvement. Transcendant tous ces trajets et tous ces passages, il ne faut pas oublier la grande aventure de la vie elle-même, cette danse de funambule, cet élan vers l’inconnu.

Jean-Michel Maulpoix nous rappelle ensuite que Baudelaire comme Flaubert ont tous deux défini le lyrisme en le comparant à une érection. C’est dire que les poètes, loin d’être de sages angelots, ont aussi un sexe. Et la force lyrique s’assemble à la turgescence phallique comme à la tension de l’arc. Mais le sexe du poète n’est pas forcément viril : pour Dominique Fourcade, qui est un homme, « Nous les poètes, les meilleurs d’entre nous tout au moins, nous sommes des femmes » (p. 56). C’est, précise Maulpoix, que les poètes sont traversés de voix féminines, à l’instar de Paul Valéry qui écrit sous l’impulsion de « la voix d’une femme idéale ».

Le poète a une voix

Si le poète a un corps, il a aussi une voix, et cette dernière notion se révèle tout autant problématique. En effet, si la poésie a longtemps été chantée et proférée publiquement, ce n’est plus guère, aujourd’hui, le mode privilégié de sa diffusion. Le plus souvent, le lecteur n’a accès qu’à cette voix silencieuse qui s’imprime dans les livres. La référence à la voix reste pourtant essentielle, et il ne faudrait pas oublier la dimension corporelle, charnelle, de cette voix. Même si le livre place le corps à distance, ce dernier ne cesse pourtant pas d’intervenir, quoique de façon médiate. Voici donc que le poète crie, chuchote, murmure, psalmodie, hurle, scande, respire… Voici que son souffle s’allonge en longues périodes, s’amplifie en rythmes binaires ou ternaires, ou au contraire halète, s’étouffe, s’étrangle…

Ce sont donc les inflexions particulières de certaines voix modernes que Jean-Michel Maulpoix s’attache à décrire : le « cri du vitrier » de Baudelaire, la mélancolie de Verlaine, la palinodie de Rimbaud ou encore la « poétique de l’étranglement » de Mallarmé.

« Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, autant d’exemples d’œuvres poétiques qui transforment profondément le rapport à l’oralité pour finalement le réduire et le dramatiser. » (p. 106)

Attaches et attachements

Particulièrement intéressantes sont les études du troisième chapitre, intitulé « Attaches et attachements ». Partant de l’opposition entre la lyre apollinienne et la flûte dionysiaque, Jean-Michel Maulpoix distingue sans les opposer deux régimes poétiques, et en ajoute un troisième, cet « instrument à fibres » qu’est le cœur. C’est l’occasion de développer les notions de liens, d’attachements, avec la nature, avec le monde, mais aussi avec l’autre, ce qui implique toute une « morale du désir ».

Trois anatomistes

Jean-Michel Maulpoix conclut son essai avec un chapitre qui rassemble trois études, chacune étant consacrée à un poète « anatomiste ». On voit ainsi se succéder des réflexions passionnantes sur Victor Hugo, « anatomiste de l’âme », Henri Michaux, « anatomiste de l’espace du dedans » et Michel Butor, « anatomiste expérimentateur ».

L’ouvrage se termine avec un glossaire qui est bien plus qu’un simple aide-mémoire à l’intention des étudiants ou des curieux. Conformément à une pratique qui se retrouvait déjà sous d’autres formes dans ses essais précédents, Jean-Michel Maulpoix poétise le paratexte en proposant un délicieux parcours dans les mots de la poésie. Comme je l’indiquais dans ma thèse, si la frontière entre livres de poésie et essais théoriques reste bien marquée chez Jean-Michel Maulpoix, il y a malgré tout une certaine porosité entre ces deux genres, qui est l’une des nombreuses raisons qui permettent de parler d’une esthétique du continu chez ce poète. Ce glossaire rappelle ainsi, en fin d’ouvrage, que Jean-Michel Maulpoix est non seulement un théoricien de la poésie, mais aussi et surtout un poète.

Je ne peux conclure qu’en vous invitant à lire cette Anatomie du poète. J’ai bien conscience que cet article n’a pu en fournir qu’un modeste aperçu, mais j’espère que celui-ci vous donnera envie de découvrir plus avant cet ouvrage, très agréable à lire, et qui offre un passionnant parcours dans la poésie moderne et contemporaine. Outre les poètes déjà cités, Yves Bonnefoy, René Char, Paul Claudel, Lamartine, Ossip Mandelstam, Rilke ou encore Valéry peuplent aussi ces pages qui explorent cette étrange créature qu’est le poète.

Références de l’ouvrage
♦ Jean-Michel MAULPOIX, Anatomie du poète, Paris, José Corti, coll. « en lisant, en écrivant », 2020. ISBN : 978-2-7143-1242-6.

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

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4 commentaires sur « « Anatomie du poète » de J.-M. Maulpoix »

  1. Belle dissection de poète ! Sans violence bien sûr… Curieusement les auteurs des deux derniers romans que j’ai lus ont commencé par publier de la poésie et je sens que leur écriture en a gagné en intensité. Merci pour cette excellente présentation.

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