Un poème de Jean-Yves Masson

Né en 1962 en Lorraine, Jean-Yves Masson, poète, nouvelliste, traducteur, éditeur, enseigne la littérature comparée à l’Université de la Sorbonne. Il est notamment connu pour ses Onzains de la nuit et du désir (1995) et ses Neuvains du sommeil et de la sagesse (2007), tous deux parus chez Cheyne Éditeur. Il a reçu le prix Max Jacob pour ce dernier ouvrage.

Le poème que je m’apprête à citer est, tout simplement, le premier des Onzains. Un poème liminaire est, qu’on le veuille ou non, une sorte de vitrine du recueil entier, de sorte qu’il me semble légitime de commencer par là. La lecture du reste de l’ouvrage, que je conduirai dans les prochains jours, sera chargée de confirmer ou d’infirmer les impressions nées de la découverte de ce premier poème.

De quoi parlent-ils à présent dans le silence,
les arbres, au-dessus des grillages,
dans les allées où nous ne marchons plus main dans la main,
ma mère ? Où brille encore
dans des étés de tendre espoir le silence des fruits,
obstinément dans ce jardin que j’ai quitté
et qui m’obsède, encore vierge de désir et de souffrance ?
Qui vient le soir
pencher sur l’eau éteinte son visage
à l’heure où le sommeil s’étend sur l’herbe
dans la confidence des morts ?

Jean-Yves Masson, Onzains de la nuit et du désir, « I »,
Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 1995, p. 7.

L’expression de l’inquiétude

Le recueil s’ouvre donc par un poème composé de trois phrases interrogatives, trois questions insistantes qui témoignent d’une vive inquiétude. Le lecteur est plongé in medias res dans un questionnement dont il ne comprend la teneur qu’au fur et à mesure qu’il parcourt le poème. Ainsi faut-il attendre le second vers pour comprendre, à la faveur d’une reprise, que le pronom « ils » initial désigne « les arbres, au-dessus des grillages ». On le notera, le « ils » arrive avant le « nous », et ce dernier avant le « je ». Autrement dit, il ne s’agit pas pour le poète de se présenter, ni d’introduire son ouvrage. Il y a une sorte d’urgence qui souligne l’expression de l’inquiétude.

Une tension entre présent et passé

Valéry Hugotte, dans le Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours dirigé par Michel Jarrety (Puf, 2001) parle d’une « fêlure » pour désigner cette inquiétude. Il poursuit : « À cette fêlure répond d’abord le déchirement d’un être séparé d’un passé dont pourtant il ne peut se déprendre ; car le jardin récurrent dans les Onzains apparaît bien comme le symbole d’une perte originelle, tant de l’enfance que d’un passé mythique ».

Cette tension entre présent et passé est nettement marquée dans le poème que nous venons de citer : il suffit de relever la précision « à présent », la négation « où nous ne marchons plus », l’adverbe « encore », la relative « que j’ai quitté », pour s’en rendre compte.

De l’intime à l’universel

Par ce poème, le poète témoigne donc de son attachement à l’enfance, à sa propre mère qu’il appelle, comme s’il attendait d’elle des paroles de réconfort. Cependant, au-delà de cette dimension intime, l’onzain résonne d’échos universels : comment ne pas voir, dans « ce jardin que j’ai quitté », une sorte de paradis perdu ? Ne sommes-nous pas, nous aussi, tous autant que nous sommes, des êtres fragiles et précaires ? Devons-nous être rassurés ou inquiétés par « la confidence des morts » ?


Pour en savoir plus :

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5 réflexions au sujet de « Un poème de Jean-Yves Masson »

  1. Content de tomber sur cet article ! J’ai rencontré JYM à l’occasion du prix de littérature Louise Weiss de l’Université de Strasbourg dont il était cette année le parrain (et moi un fringuant lauréat), et c’est un véritable puits de savoir de et qualités littéraires.

    Sa poésie est, comme vous le soulignez, fort dense, car tiraillée, ou plutôt étendue, entre les extrêmes corolaires que sont vie et mort ou macro et microcosme.

    Aimé par 1 personne

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