« Domaine public » de Jean-Michel Maulpoix

Je voudrais aujourd’hui vous présenter Domaine public, recueil paru en 1998 aux éditions du Mercure de France, qui est assez singulier dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix. J’espère ainsi contribuer à faire mieux connaître ce grand poète auquel j’ai consacré ma thèse de doctorat.

Un recueil singulier, expression d’une crise multiple

Singulier, en quoi ?

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    Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

    Il correspond, d’un point de vue biographique, à un moment de crise existentielle pour le poète, qui parle lui-même dans le recueil de « position dépressive » (p. 59) et avoue : « Je me laisse aller à mes larmes » (p. 74).

  • Au-delà de cette crise personnelle, l’ouvrage manifeste surtout une crise de la poésie. Jean-Michel Maulpoix y multiplie les imprécations contre la poésie, comparée à une « vieille chienne » qui « ne mord plus » (p. 12). On peut y voir comme une façon de se rebeller contre une Poésie jadis adulée, mais qui dorénavant ne tient plus guère ses promesses. Ou, pour le dire autrement, un assassinat de la « vieillerie poétique ». Une « mise à sac du poème » (p. 30).
  • Cela se traduit, sur le plan formel, par une écriture qui détone quelque peu dans l’œuvre du poète (même si d’un autre point de vue, le recueil s’intègre parfaitement dans sa bibliographie, en ne faisant que pousser à l’extrême des tendances repérables ailleurs). On peut voir, pour une part, dans ces audaces formelles, des pirouettes et des cabrioles, à valeur de pied-de-nez désacralisant la poésie. Une façon de refuser de faire dans le beau et le joli, une manière de profanation rageuse. Une tentation post-moderniste.
  • Une autre singularité du recueil est la place prise par la dimension prosaïque. J’ai quelques réticences à employer ce dernier terme : sait-on vraiment ce qui est prosaïque, dans la mesure où la poésie est capable de tout poétiser ? Mais, globalement, Jean-Michel Maulpoix accorde une place plus importante au réel le plus quotidien, le plus banal, que dans d’autres ouvrages.

La dissonance

En somme, pour reprendre l’un des principaux concepts de ma thèse, je dirais que Domaine public représente un acmé dans l’expression de la dissonance. « Que l’amour disjoncte et déjante ! » s’écrie le poète (p. 30). Il y a une volonté de déraillement, de grincement, de sabordement, qui explique le caractère singulier du recueil dans l’œuvre du poète, comme si ce dernier voulait montrer qu’il n’était pas seulement un « enfant sage » écrivant de la « poésie pour dames » « exquise à l’heure du thé » (allusion à un passage de Journal d’un enfant sage de Jean-Michel Maulpoix).

« Mise à sac du poème : un bar américain dévasté par un alcoolique, un soir de beuverie.

Qu’est-ce que la poésie sans l’énergie du mal ? Une affaire de lacs et d’eau tiède. De mouchoirs trempés, de miroirs qui mentent. » (p. 30)

Aussi peut-on lire en partie le recueil comme une entreprise de destruction de la vieillerie poétique. Un exemple très explicite, parmi tant d’autres :

« L’ancienne lyre a brisé ses doigts. Elle pend détendue à un clou, ainsi que le ciel à la cheminée
Vieux trophée de chasseur d’azur, mordu à mort par la chimère, et tombé dans l’oubli d’un collège de province. » (p. 28)

Aussi Jean-Michel Maulpoix se targue-t-il d’écrire une « poésie anonyme à responsabilité limitée » (p. 21). En reprenant à son compte le langage administratif, le poète revendique une poésie prosaïque, dégagée de tout sentimentalisme comme de tout investissement émotif.

Une apparente neutralité

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Couverture de « Domaine public » (1998)

Aussi peut-on dire que le style de maints passages est volontairement neutre ou impersonnel. Notons cependant que, dans l’ensemble, le « je » est loin d’être absent. Le « je » se retrouve dans tous les poèmes longs des première et troisième sections, et dans près des trois quarts des fragments du « Journal privé » central.

On compte en tout 688 occurrences de marques personnelles, qui apparaissent dans 47 poèmes ou fragments sur un total de 57, soit plus de 82 % (oui, j’ai compté, figurez-vous, et je vous dis pas le temps que ça m’a pris).

Aussi l’impression d’impersonnalité tient-elle moins, dans ce recueil, à un refus d’employer les marques personnelles, qu’à une façon de les utiliser qui marque clairement la distance prise avec un discours de type autobiographique, et la volonté de faire « tomber l’amour dans le domaine public » (quatrième de couverture).

De fait, il suffit de lire les titres des poèmes de la première section pour s’en rendre compte : « La vie commune », « Propositions zoologiques », « Nouvelles brèves »… Rien de très personnel là-dedans ! Maints passages se lisent comme une juxtaposition d’énoncés qui paraissent neutres, objectifs, voire absurdes :

« La conjoncture économique exerce une influence néfaste sur la pérennité des passions.
La dégénérescence sociale engendre la démence chez les mouches et les nouveau-nés. » (p. 34)

Le poète juxtapose ainsi des « propositions zoologiques », rassemblées en « strophes » de deux paragraphes de deux lignes chacun (on voit donc que ce n’est pas tout à fait de la prose). Le ton neutre et objectif évoque les comptes-rendus scientifiques, mais le constant coq-à-l’âne donne davantage l’impression d’une science folle que d’un discours rationnel.

Certes, tous les poèmes ne sont pas aussi neutres, en particulier dans le « journal privé », mais ce dernier n’offre quasiment jamais de récit. À aucun moment le poète ne s’épanche sur sa situation personnelle.

« Je suis venu éprouver ici la tentation d’une sorte de suicide autobiographique. Faire fi de ma culture et mettre à bas ma propre histoire… Avec l’illusion de renaître, par-delà le bien et le mal, debout sur mes propres décombres. » (p. 54)

Reprendre goût au lyrisme

Il serait cependant erroné de ne voir dans Domaine public que noirceur. Dès la première page de l’ouvrage, Jean-Michel Maulpoix fait état d’un espoir qui n’a pas disparu :

« Pourtant, ça me reprend, cette envie bizarre, ce curieux besoin de paroles hâtives, de discorde et de bruit.
Je n’ai en vérité rien de précis à dire, rien qui vaille le détour, mais j’espère vaguement dans les mots
Le retour d’un peu de clarté, de justesse ou de sens. Je ne sais pas au juste d’où je tiens cet espoir
Comme si quelque chose de neuf pouvait encore se produire. Comme si quelqu’un allait venir. » (p. 11)

Et le poète affirme deux pages plus loin : « Nous reprendrons goût au lyrisme, je vous le certifie […] c’est dire que je crois encore à des choses » (p. 13).

De fait, les derniers fragments du « Journal privé », situés en Hongrie, montrent une certaine douceur de vivre. Le poète manifeste son désir d’ « entamer un nouveau cahier » et « ouvrir un autre temps » (p. 74), signalant ainsi la fin de la crise et le retour d’un certain goût à la vie :

« Verre de coke, salade de patates à la mortadelle et aux oignons blancs du marché Vásárcsarnok
Flânerie rue Váci au milieu des touristes, des nappes blanches brodées de fleurs rouges, et des poupées de porcelaine emperlées dans les boutiques
[… ] Moi, je promène dans la lumière ma vie oisive et vagabonde
Soleil d’or, clair et neuf, sur les parasols jaunes. Comment aurais-je pu espérer que l’air d’automne fût aussi doux ? » (p. 75-76)

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Chaises longues, mouette, et la mer (Stevebidmead, Pixabay)

Ainsi, jusque dans le recueil le plus marqué par la dissonance, par la notion de crise, Jean-Michel Maulpoix ne se départ pas d’un certain optimisme. La réalité elle-même vient rappeler au poète l’existence de la douceur. Les phrases nominales évitent tout débordement de sentiments, mais traduisent la félicité de plaisirs simples, comme celui de manger une salade.

Aussi la troisième section est-elle consacrée à des voyages. Un « carnet d’envols ». Comme pour aller à la rencontre de cet ailleurs que le poète racontera à nouveau dans Chutes de pluie fine. Et, dans le tout dernier poème, symboliquement, Jean-Michel Maulpoix nous tend son verre, trinquant avant de saluer son lecteur. « Salut » est le dernier mot du recueil : non un adieu, mais une apostrophe amicale.

Laissons donc les derniers mots à Jean-Michel Maulpoix :

« À tout prix et sur tous les airs, même dans les voyages métaphysiques, au maintien d’autrui parmi nous. Salut. » (p. 97)


Autres articles consacrés à Jean-Michel Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix est un poète français né en 1952 à Montbéliard. Auteur de nombreux articles et essais critiques sur la poésie et sur la notion de lyrisme, il a également publié plus d’une vingtaine de recueils de poésie, parmi lesquels Une histoire de bleu (1992, rééd. 2005), Pas sur la neige (2004) ou encore L’hirondelle rouge (2017). Vous trouverez sa bibliographie complète sur son site Internet, qui est par ailleurs une mine de renseignements sur la poésie moderne et contemporaine, tant française qu’étrangère.

 

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