Dix bonnes raisons de lire Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix est l’auteur de ce blog auquel j’ai consacré le plus grand nombre d’articles. Il n’y a rien d’étonnant à cela, vu que c’est un très grand poète contemporain, que j’admire au point de lui avoir consacré ma thèse de doctorat. Je voudrais à mon tour vous faire aimer ce poète. J’ai donc sélectionné dix bonnes raisons de lire ses ouvrages.

1. Le bleu

Une chose qui m’a immédiatement attiré dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix, c’est qu’il est un poète du bleu. Moi qui ai toujours vécu près de la mer, je ne pouvais y être insensible. Cette couleur teinte bon nombre de ses ouvrages, même si, ici et là, un peu comme dans un tableau de Mirò, vous trouverez quelques touches de rouge et de noir. C’est la couleur du ciel, de la mer, la couleur « de l’âme après qu’elle s’est déshabillée du corps ». C’est « une résonance spéciale de l’air », « un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux » (1).

2. La simplicité

Il y a quelque chose de profondément authentique dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Il suffit de lire quelques poèmes pour se rendre compte qu’il n’y a nul artifice gratuit, aucun goût de l’enjolivure superflue, aucune tentation du tour de force. Marie-Claire Bancquart écrit à propos de lui que « la grammaire lui est chère » : il n’a pas besoin de déformer la langue pour en tirer des effets insolites. Il sait se rendre accessible au lecteur moyen. Et pourtant, sa poésie n’a rien de simpliste.

« Tu as du bleu au bout des doigts.

Tu prends la mer sur des cahiers à gros carreaux où tu traces des lettres rondes qui font des taches. Parfois tu joues de la musique, le dos bien droit, le cœur en larmes, ne sachant guère pourquoi tu trembles ainsi, ni quel plaisir étrange tu goûtes à ce trouble, ni ce que tu attends au juste des mots, ni vers quelles harmonies te conduisent ces passerelles fiévreuses et invisibles sur lesquelles, sans t’en rendre compte, tu as grimpé naguère, et dont tu seras jusqu’au bout le passager docile. » (2)

3. La modernité

Jean-Michel Maulpoix est résolument moderne. Il a su, je trouve, mettre des mots sur la détresse de l’homme contemporain, ses inquiétudes, ses peines, ses doutes.

« Nous nous accoutumons à n’y point voir clair dans l’infini, et patientons longtemps au bord de l’invisible. » (3)

Jean-Michel Maulpoix parle de notre « condition claudicante », de notre angoisse de la « finitude ». Dans Chutes de pluie fine, il parcourt les quatre continents et en rapporte des images. Il ne s’agit pas d’idéales cartes postales, mais bien du monde comme il va, de sa détresse, de sa misère. Cependant, Jean-Michel Maulpoix ne brosse pas le tableau plus noir qu’il n’est. Il reste un poète du bleu…

4. Espérance et persévérance

Il y a une belle force d’espérance dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Et cela, même lorsque le poète, dans Domaine Public, relate ce qu’il nomme lui-même une « position dépressive » et s’attaque à la poésie peinte sous les traits d’une vieille dame démodée :

« Nous reprendrons goût au lyrisme, je vous le certifie. L’enthousiasme nous reviendra. Avec des cris intempestifs.
Pas celui des ânes qui vont brouter derrière l’église et qui écoutent dévotement sonner les cloches.
Celui plutôt de la mitraille et de l’explosif. Celui qui accompagne au loin de longs convois d’enfants blessés.
Je sais de quoi je parle: je suis né un jour d’armistice. A portée de fusil des morts. J’ai le cœur plutôt pacifiste
Mais n’ai pas déposé les armes. Vous voyez, je cherche mes phrases: c’est dire que je crois encore à des choses. » (4)

Dans ma thèse, j’ai évoqué un mouvement obstiné de la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Un rythme semblable à celui du ressac. Qui ne s’arrête pas. Obstination. Persévérance.

« Rien n’est plus misérable que de continuer à écrire. Rien n’a plus d’importance. » (5)

5. L’apaisement

Cette espérance implique que maints poèmes font du bien. Il y a, dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix, un mouvement vers l’apaisement. Et de véritables instants de sérénité. Voyez, par exemple, « l’apprentissage de la lenteur », à la fin de Chutes de pluie fine. Ou encore, la blancheur silencieuse de Pas sur la neige. Lionel Ray parle d’une sérénité « plutôt rare à notre époque d’écriture en crise » (6). Cela fait partie des aspects qui m’ont beaucoup touchés.

« Jadis » est le nom de la neige Tombant, elle ne connaît rien d’autre que son immobilité prochaine Alors, elle ne bouge plus, mais elle éclaire Tout doucement, par en-dessous, pourrait-on dire. (7)

6. L’amour

Il n’est pas facile de parler d’amour, quand on vient après des centaines de poètes qui ont largement épuisé ce thème. Jean-Michel Maulpoix s’y est risqué.

« Il préfère à ces valises funèbres le sac à main des femmes, où il y a des mouchoirs blancs parfumés, un tube de rouge à lèvres, de la poudre rose, une palette de bleus, un portefeuille avec des photos d’enfants qui se baignent au bord de la mer, un petit miroir et des lettres chiffonnées. Il voudrait se glisser dans cette féerie et se laisser aller au roulis de leurs hanches. Curieux de leur parfum et de leurs amours, il voudrait prendre la température exacte de leur cœur. » (8)

Pour Jean-Michel Maulpoix, « il subsiste, en tout écrivain, un cœur de midinette » (9). Il faut rappeler que, à l’époque où il publia ses poèmes, la notion de lyrisme commençait à peine à être réhabilitée (il y contribua d’ailleurs largement). A cette époque, donc, l’on raillait volontiers l’expression des sentiments, trop vite taxée de sentimentalisme voire de niaiserie. Jean-Michel Maulpoix a eu le courage d’être lyrique malgré tout. Pour Antoine Émaz, « la question d’aimer est essentielle ; que la poésie traverse et travaille cet espace amoureux m’apparaît presque comme un défi à l’époque, et en tout cas un choix résolument humain » (10).

« Quand elle défait sa robe, l’homme se tait. » (11)

7. L’art de la prose

Jusqu’à présent, je ne me suis guère étendu sur la forme. Celle-ci, en poésie, est pourtant essentielle, et indissociable du fond dont elle n’est pas seulement l’écrin, mais la matière même. Et la poésie de Jean-Michel Maulpoix, cette poésie du bleu, de l’âme, du blues, s’exprime, la plupart du temps, en prose. Une très belle prose rythmée, capable d’élans et de brisures, de longues périodes étagées comme de vifs soubresauts saccadés.

Jean-Michel Maulpoix avoue s’être parfois interrogé sur une telle souplesse rythmique : il craignait que sa poésie fût trop classique, comme un de ces vêtements indémodables, qui « tombent bien », mais paraissent peut-être un peu neutres ou fades. Que Jean-Michel Maulpoix se rassure ! Sa prose n’a rien, mais alors rien, de fade. Le choix de la prose est déjà original en soi, et il convient bien à l’écriture fluide du poète. J’aime l’ampleur et le souffle de la poésie de Jean-Michel Maulpoix. En voici un bel exemple :

« Le bleu croît et se reproduit sur les décombres de notre vie.

Il pousse dans nos ruines et nos plâtras. Nous ne le désirerions pas avec autant de force si nous n’étions déjà certains de l’avoir perdu, si nous n’avions accumulé tant d’erreurs et de défaites, si nous n’étions venus cogner, de longue date, aux portes closes du ciel et de la mer qui toujours nous rejette, nous, nos projets, nos affaires médiocres, nos envies et nos appétits de grandeur, nos idées fausses et nos petits besoins, tout cela dans la tête en vrac, la pensée sens dessus dessous, les mains vides et le cœur déçu, éconduits que nous sommes par nos propres chimères, peut-être pour ne pas avoir su les aimer autant qu’il fallait, ballottés d’une écume à l’autre, en détresse dans le bleu, échoués bientôt sur le sable, et ne sachant plus où donner de l’amour. » (12)

8. La capacité de renouvellement

Si vous n’étiez pas déjà convaincus, je pourrais vous parler encore de la grande capacité de renouvellement du poète. Son œuvre présente une indéniable unité, mais chacun de ses ouvrages est unique en soi. Je prendrai, pour seul exemple, un recueil récent, intitulé Journal d’un enfant sage, et paru en 2010 aux éditions du Mercure de France. Dans ce livre très original, Jean-Michel Maulpoix feint de laisser la parole à son jeune fils Louis, âgé de trois ans. Le résultat est très savoureux et d’une très grande tendresse…

« En général, les grandes personnes manquent à la fois de sérieux et d’humour. Leurs discours suent l’ennui et leurs jeux sont puérils. Toujours les mêmes histoires de rôti trop cuit et de fruits pas mûrs, de croûtes et de navets, d’ambitions et de jalousies, de ballon ovale et de ballon rond, de travail et d’argent, de droite et de gauche. La même prétention à savoir et décider de tout.
Elles ne connaissent ni le sandwich à la tortue bleue, ni le thé au gruyère, ni le café à la limace que je prépare dans ma baignoire. Elles n’ont pas trempé de souris verte dans l’huile pour en faire un escargot tout chaud. Elles n’ont pas lu les aventures de Pétronille. Elles n’ont pas rencontré l’élégant lapin blanc aux yeux roses qui porte une paire de gants blancs et tire une montre de son gilet. Leurs boissons sont fades : l’alcool n’y change rien ! » (13)

9. Une poésie que l’on ne se lasse pas de lire et relire

Bon, je parle en ce qui me concerne, sans pouvoir garantir qu’il en sera de même pour vous, mais en tout cas, je ne me lasse pas de lire et relire les poèmes de Jean-Michel Maulpoix. Ceux de Pas sur la neige et d’Une histoire de bleu surtout : ce sont mes deux recueils préférés. Je vous conseille d’ailleurs de commencer par ce dernier ouvrage, qui est son livre le plus connu, et l’un des plus accessibles. Réédité dans la prestigieuse collection « Poésie » de Gallimard, il se trouve aisément en librairie. J’aime ensuite les voyages de Chutes de pluie fine et l’humour du Journal d’un enfant sage. Je vous conseille aussi Portraits d’un éphémère, assez proche par la forme et le fond d’Une histoire de bleu. Sans oublier L’hirondelle rouge qui, bien qu’il se lise comme un livre de deuil, est plus léger et moins noir qu’on pourrait s’y attendre.

10. Une dernière citation pour conclure

« Âme.

On ne peut le dire autrement.

Juste un mot rapide. Ouvrir très vite et refermer la bouche. Happer au vol un chiffon de bleu. Pour cela dont on ne sait rien. Sinon la question sourde. La demande obstinée. L’idée que pour ce silence-là aussi il faut un mot. Pour cette attente et ce souci. Donner un contour approximatif au chagrin, plutôt qu’un nom à l’espérance. Rien à gagner non plus qu’à perdre. Juste un trou de plus dans la langue. Un courant d’air. Un souffle frêle. Celui même qui nous tient en vie et qui nous sera retiré après que nous lui aurons appris quelques phrases. Après que nous aurons récité tout le lexique de l’amour. Seuls bientôt avec ce mot-là. Fiévreux et bref. Orphelin de part en part. Un mot tel un couloir. On ne le murmure à personne ; il n’ose pas nous venir aux lèvres. Il a peur de la langue autant que de la lumière du jour. Il n’a pas de paupières. Ses larmes ne coulent pas, mais sa douleur est précise. Elle fixe. Elle interroge et veut savoir. Elle s’use à des visages. Elle cherche à se poser. » (14)


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Références des extraits cités

  1. Une histoire de bleu (1992, rééd. 2005), IV-1, p. 67.
  2. Ibid., VI-6, p. 96.
  3. Ibid., I-8, p. 38.
  4. Domaine public, Paris, Mercure de France, 1998, « La tête de Paul Verlaine », poème liminaire.
  5. Papiers froissés dans l’impatience, Seyssel, Champ-Vallon, 1987, section IV.
  6. Lionel Ray, « Jean-Michel Maulpoix et le réel absent », La Sape, n°43/44.
  7. Pas sur la neige, Paris, Mercure de France, 2004.
  8. Portraits d’un éphémère, Paris, Mercure de France, 1990, VIII-4, p. 90.
  9. L’écrivain imaginaire, Paris, Mercure de France, 1994, p. 82.
  10. Antoine Émaz, Préface à Une histoire de bleu, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, p. 22.
  11. Une histoire de bleu, op. cit., IX-3, p. 129.
  12. Ibid., IV-4, p. 70.
  13. Journal d’un enfant sage, Paris, Mercure de France, 2010, p. 41-42.
  14. Une histoire de bleu, op. cit., III-8, p. 62.
  • Image d’en-tête : Bleu, baie des anges (Alpha du Centaure, Flickr)

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