Qui est Valérie Rouzeau ?

Elle sera la marraine des journées « Poët Poët », la semaine prochaine, dans les Alpes Maritimes. Vous pourrez la rencontrer notamment à Nice, à la Gaude, à Saorge… C’est l’occasion de nous intéresser de plus près à sa poésie.

Éléments biographiques

  • Valérie Rouzeau à Saint-Malo en 2015 à l’occasion de la remise du Prix Robert Ganzo (photo : Denis Heudré) (Attribution : Par ActuaLitté — Valérie Rouzeau, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=41244175)

    Née en août 1967 dans la Nièvre de parents ferrailleurs, Valérie Rouzeau a donc tout juste cinquante ans. Le premier recueil mentionné par Wikipédia est paru en 1989. Depuis cette date, les publications s’enchaînent à un rythme soutenu.

  • Poète, Valérie Rouzeau est aussi traductrice. Elle a notamment traduit des ouvrages de Sylvia Plath, de Williams Carlos Williams, qui sont tous deux de grands poètes. Aussi sera-t-il intéressant de lui poser la question de l’influence de ces poètes sur sa propre écriture.
  • Sa fiche Wikipédia précise qu’elle a aussi écrit pour le groupe Indochine. Il serait donc intéressant de lui demander comment s’est faite cette rencontre et ce qu’elle lui a apporté sur le plan artistique et poétique.
  • Le site du Printemps des Poètes ajoute que Valérie Rouzeau est fréquemment intervenue en milieu scolaire dans le cadre d’ateliers d’écriture et de rencontres poétiques.

La jubilation du langage

Je n’ai lu intégralement qu’un seul recueil de Valérie Rouzeau : il s’agit de Neige Rien, paru en l’an 2000 aux éditions unes. Aussi est-ce par ce recueil que je vais commencer. Ouvrons une page au hasard (c’est l’avantage des recueils de poésie, on peut les lire dans le sens qu’on veut). Déjà, surprise, c’est écrit en rouge. J’ignore si c’est le cas dans tous les recueils publiés par les Éditions Unes, ou si c’est propre à cet ouvrage. Je penche pour la deuxième solution. Ça doit quand même coûter plus cher d’imprimer en rouge. Rouge sur blanc, comme deux gouttes de sang sur la neige…

Bon, alors je cite le poème que j’ai sous les yeux (page 29) :

Journal

Meuh-cieux Mad-âme
L’horreur de la nature
Bétail qui clochait
Dans les flaches télévisées
Vache folle c’est terminé
Pouvez manger
Cieux d’âme

Valérie Rouzeau, marraine des « Journées Poët Poët » 2018 (source Wikipédia, Georges Seguin, 2010, CC)

Première chose que je repère à la lecture de ce poème : le plaisir de jouer avec le langage. « Cieux d’âme », c’est une façon plaisante de transcrire l’aphérèse, ou suppression de phonèmes en début de mot, dans l’expression populaire « messieurs dames », devenue « sieu dames ». De même, la francisation du mot anglais « flashes » s’accompagne d’un accord au féminin et d’une graphie française pour le son [ʃ]. L’absence de pronom personnel dans « pouvez manger » relève également du registre familier ou populaire.

Ce jeu avec les mots n’est pas gratuit : il accompagne la dénonciation du scandale de la vache folle et surtout de sa rapidité de traitement par les médias. C’est une façon de railler gouailleusement le ton « politiquement correct » des journaux télévisés et le « dormez tranquille » des autorités. C’est aussi un moyen d’insuffler de la vie dans une poésie trop souvent recluse dans les vocables les plus raffinés.

Cette jubilation du langage est également bien sensible dans le poème intitulé « Pidgin » (p. 24). Je vous laisse savourer :

La plouie et le beau temps
Ouate doux mon dieu ici
Au bout du fil oui mais si
We may see mai comme après avril
Mange tout gai sœur
Maille dire au bord de l’assiette creuse
Si tu veux tout mord au bonheur
Sioux !

La poète s’amuse ici à marier les langues française et anglaise. On aura reconnu « what » dans « ouate », « we may see » dans « oui mais si », « together » dans « tout gai sœur », « tomorrow » dans « tout mord au », « see you » dans « sioux ». Cela me fait penser à un poème de Robert Desnos où le poète joue avec to come (angl.), comme (fr.), come (esp.)…

Une dimension ironique

Ce ton railleur s’accompagne parfois d’une dimension ironique. Ainsi en est-il du poème intitulé « Conf » (page 15), où la poète caricature le discours universitaire. Les parenthèses font entendre des commentaires en aparté qui tournent en ridicule certaines expressions :

Conf

Lorsque vous relirez Tacite lorsque vous relirez
(Si on lisait d’abord si on lisait)
Nul n’ignore que comme chacun sait
Nous ne reviendrons pas sur le célèbre chapitrou
(Si on venait déjà pour commencer)
Que tout le monde connaît

Ces expressions ont en commun de supposer à l’interlocuteur des connaissances qu’il n’a peut-être pas. En les mettant ainsi bout à bout, Valérie Rouzeau pointe ce qu’il peut y avoir d’intimidant et de moralisateur dans ce discours. L’étudiant se voit reprocher son ignorance, d’une manière indirecte et policée, et donc peut-être d’autant plus insidieuse. Le conférencier affirme en somme que tout le monde est censé avoir déjà lu tout Tacite. Le jeu des parenthèses permet à la poète de mettre en évidence cet implicite moralisateur qui se dissimule dans les préfixes de « relire » et « revenir », comme si l’on avait déjà lu et qu’on était déjà venu.

Une peinture du quotidien

Le recueil Neige rien donne à voir, au fur et à mesure que l’on parcourt ses poèmes, souvent relativement brefs, une peinture du quotidien, sans enjolivures, mais au contraire avec la volonté de donner à voir le réel lui-même. Le recours à des tournures ou à un lexique parfois familiers se lit comme une volonté de demeurer proche du quotidien, dans ce qu’il peut avoir de douloureux, voire d’invivable, mais toujours sur un ton léger.

Faut manger

Faut saler manger carottes OK
Pas roter te rendre aimable
Hoquet non plus pas trop
Beurrer c’est bien assez cuites
Au rouge que ça fait d’avaler
Sinon les cuisses ceinture               (p. 39)

Ce poème peut se lire comme la transcription poétique de paroles entendues, comme la mise bout à bout d’injonctions de mères à des enfants, comme des fragments d’un code du savoir-vivre en société qui, ainsi restitués sous une forme parcellaire, sans ponctuation, sont montrés, donnés à voir par la poète. D’ordinaire, nous ne faisons même pas attention à ces consignes héritées de notre enfance, nous nous y conformons naturellement, nous évitons les bruits du corps et nous mangeons proprement. Ainsi mises en vers, ces consignes paraissent sinon ridicules, du moins formalistes, protocolaires. Et puis il y a cet énigmatique vers final, « sinon les cuisses ceinture », qu’on n’ose traduire comme une menace de coups de ceinture portés sur les cuisses.

D’un lyrisme tragique ?

Ces poèmes donnent à voir une humanité fragile, celle des petites gens qui n’ont pas beaucoup de mots et pas tellement de phrases, celle de ceux que la vie a abîmés, mais qui sont là quand même, et qui ont quelque chose à dire.

Recueille-m’en

Femme seule seulement à arracher un champ
Le bleu qu’il faut qu’elle pense à lui toujours
Roule en avril sans musique voir la route
Moins juste ciel que bleu c’était un champ
Sa couleur chaude la voici toute entière
Pour lui mieux le couvrir sur lui se jette        (p. 35)

Le polyptote « seule seulement » insiste sur la précarité de cette femme seule dans un champ immense. Phrases nominales, syntaxe décousue : nous n’avons accès qu’à des images parcellaires de cette scène que l’on peine à reconstituer. Mais on sent bien que cette femme est triste, qu’elle est seule, et l’on ne sait si le bleu est celui du ciel ou celui d’un coup qu’elle cherche à couvrir. Ce champ n’est pas une verte prairie heureuse mais une surface qu’il faut arracher : on sent confusément qu’il y a de la douleur dans cet « avril sans musique ».

Il y a ainsi comme un lyrisme tragique dans les poèmes de Neige rien. Valérie Rouzeau évoque la détresse humaine, sans larmoiements romantiques, mais au contraire de façon très crue et néanmoins très poétique :

« S’appelle belle étoile
Dehors dort dort mort
Gourd toujours
Tout son long
Bouteille vide
Cartons jaunes »         (p. 31)

Ce poème intitulé « Finale » est particulièrement poignant en ce que la poète parvient à traduire l’immense détresse de ceux qui n’ont pas de maison, sans pour autant parler de SDF, ni de clochard, ni de misère. Nous n’avons que des instantanés pris sur le vif : une bouteille vide, des cartons jaunes. Le jeu sonore « dehors dort dort mort » dit de façon  subtile comment le fait de dormir dehors, à la « belle étoile », est une situation dangereuse et potentiellement mortelle. Il n’y a pas de transition : au début, il dort, il dort, mais ensuite, il est mort. Comme ça, tout d’un coup. Étendu de tout son long au milieu des bouteilles vides et des cartons jaunes. Subitement, sous nos yeux.

Valérie Rouzeau sur le Net

Ces quelques citations vous donneront une petite idée de ce recueil Neige rien qui, comme je vous le disais, est le seul que j’ai lu intégralement : donc le seul dont je puisse réellement parler. Je voudrais cependant compléter mon propos en vous indiquant ce que j’ai pu apprendre de quelques recherches rapides sur Internet.

  • On trouvera sur Wikipédia des renseignements complémentaires sur la biographie, les ouvrages et les prix reçus par Valérie Rouzeau. Les deux photographies illustrant ce billet sont issues de cet article.
  • Sur le site « Terre à ciel », j’ai découvert une anthologie de plusieurs poèmes issus de différents recueils. Je vous en recommande la lecture. On y retrouve ce lyrisme d’une humanité fragile où l’utilisation d’un lexique quotidien et de ruptures de syntaxe impriment au poème une forme d’urgence.
  • Le site du Printemps des Poètes présente des fiches pour chaque poète recensé. Outre une présentation biographique, une bibliographie succincte, on découvrira également, sur la droite de l’écran, des liens vers la présentation de plusieurs recueils, ainsi que le programme des manifestations auxquelles participera la poète.
  • Le site de France Culture donne accès à plusieurs émissions radiophoniques consacrées à Valérie Rouzeau. Je n’ai pas le temps de les écouter maintenant, et j’espère qu’elles resteront en ligne (parfois, on ne peut y avoir accès que pendant une durée déterminée). Il y est notamment question du recueil Vrouz.
  • Le site « Lieux-dits » propose un choix de poèmes ainsi qu’une présentation de Valérie Rouzeau par Nolwenn Euzen.
  • Sur le site « Terre de femmes » d’Angèle Paoli, Tristan Hordé propose une lecture du recueil Vrouz. Un recueil de « sonnets » revisités.
  • Le même site propose une présentation de la poète.
  • Sur le site du « Tiers livre », un dossier PDF de 34 pages sur la poète, avec présentation biographique et remarques sur « l’aura » de la poète, par Angèle Paoli.
  • Sur le site « La Cause littéraire », une présentation de Vrouz par Matthieu Gosztola.
  • Et sur « Poezibao », c’est Antoine Émaz qui commente Vrouz.
  • Sur le site du Matricule des Anges, on lira une intéressante interview de la poète, précisément à propos du recueil Neige rien. Très instructif.
  • Dans le « salon littéraire » du site « L’Internaute », on peut lire une critique négative sur le recueil Vrouz. Il me semble qu’il n’est jamais inutile, que l’on soit poète ou simple lecteur, d’entendre aussi les critiques négatives, afin de mieux juger ensuite. Attention, pour le coup, la rédactrice de l’article, Virginie Trézières, y va quand même assez fort, puisqu’elle parle de « soupe à la limace ».

Voilà, avec tout ça, vous pouvez vous faire une petite idée de la poésie de Valérie Rouzeau, qui sera, je le répète, la marraine des prochaines journées « Poët Poët » dans les Alpes-Maritimes. J’assiste depuis plusieurs années à ces manifestations placées dans le sillage du Printemps des Poètes, et il s’agit toujours de moments de qualité où la poésie se marie avec les arts du spectacle pour aller à la rencontre du public. Je vous en donnerai prochainement des nouvelles.

15 commentaires sur « Qui est Valérie Rouzeau ? »

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