Les subtilités de l’accord du participe passé

Une des difficultés de la langue française, c’est qu’un certain nombre de ses règles ne sont marquées qu’à l’écrit, mais ne s’entendent plus à l’oral, ce qui les rend, dès lors, moins intuitives. C’est souvent le cas de la règle de l’accord du participe passé, parfois malmenée à l’écrit. Petite piqûre de rappel, la plus indolore possible…

Qu’est-ce qu’un participe ?

On dit parfois que le participe est la forme adjective du verbe. En effet, certains emplois du participe passé sont proches de ceux d’un adjectif qualificatif :

(1) « Ce fromage, grignoté par la souris, a servi d’appât. »

Dans l’exemple (1), on pourrait remplacer le groupe participial « grignoté par la souris » par un adjectif qualificatif : « Ce fromage, savoureux, a servi d’appât ». On dit que le participe peut commuter avec un adjectif qualificatif. Dans ce cas, la règle est simple : le participe s’accorde en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte.

Les emplois du participe passé qui posent le plus problème sont ceux où ils fonctionnent avec un verbe auxiliaire (être ou avoir) pour former des formes verbales composées (passé composé, futur antérieur, passé antérieur, plus-que-parfait, etc.).

La règle générale

La règle générale n’est pas très compliquée :

  • Si l’auxiliaire est ÊTRE, l’accord se fait en genre et en nombre avec le sujet.
  • Si l’auxiliaire est AVOIR, l’accord ne se fait jamais avec le sujet, mais, éventuellement, avec le complément d’objet direct, si celui-ci est placé avant.

On dira ainsi :

(2) « Sophie est partie tôt ce matin. Elle a descendu les poubelles qu’elle avait laissées dans l’entrée. Si elle avait oublié de le faire, Thomas les aurait jetées. »

Je n’ai pas fait de statistiques, mais je pense que rien qu’avec cette règle générale, vous pouvez vous en sortir dans un très grand nombre de cas.

Pourquoi cet accord avec le COD ? La Grammaire méthodique du français en explique l’origine, par analogie avec la structure avoir + COD + attribut du COD. Par exemple : « Il a les yeux bleus », où « les yeux » est COD, et « bleus » est attribut du COD. En ancien français, on mettait parfois l’objet direct entre l’auxiliaire avoir et le participe passé : « Il a letres escrites ». On comprenait ainsi : « Il a les lettres dans l’état suivant : elles sont écrites ». Le changement de l’ordre des mots en français modernes a fait que la raison de l’accord avec le COD n’est plus visible. On dira : « il a écrit les lettres » et « ces lettres, il les a écrites ».

Première difficulté

Certains exemples sont plus difficiles, mais ne nécessitent pas d’autres règles que celle-là. Ainsi, par exemple, comme le rappelle mon Larousse Trois volumes de 1966, il faut écrire :

(3) « Les nuits qu’ils ont dormi »

Dans ce segment de phrase, le pronom relatif « que », désignant « les nuits », n’est pas complément d’objet direct, mais complément circonstanciel de temps. On peut en effet paraphraser cet exemple en disant : « Les nuits pendant lesquelles ils ont dormi ».

Le Larousse donne, sur le même modèle :

(4) « Les mois qu’il a vécu »

Ici, cependant, le verbe vivre admet des emplois transitifs. On peut vivre quelque-chose, une aventure par exemple. Il faudrait, bien entendu, écrire « Les aventures qu’il a vécues étaient extraordinaires ». Aussi, comme souvent, tout dépend du contexte. Je dirais, personnellement, mais ça n’engage que moi, que les deux formulations suivantes sont possibles :

(5) « Les mois qu’il a vécu à Londres furent éprouvants. » (= les mois pendant lesquels il a vécu à Londres furent éprouvants, interprétation où le pronom « que » est circonstanciel)

(6) « Les mois qu’il a vécus à Londres furent éprouvants. » (= il a vécu à Londres des mois éprouvants ; interprétation où le pronom « que » est COD, comme le prouve la substitution suivante : il a vécu à Londres des aventures palpitantes, qui se transforme en : Les aventures qu’il a vécues à Londres furent palpitantes)

On se méfiera également des pronoms qui représentent toute une proposition :

(7) « La chose est plus sérieuse que nous ne l’avions pensé d’abord. »

Le Larousse fait de cet exemple un « cas particulier », alors qu’il s’agit simplement d’une configuration moins évidente du cas général. Ici, le pronom « le » est bien un COD antéposé, mais il désigne toute une proposition : La chose est plus sérieuse que nous n’avons pensé qu’elle était ; Nous n’avons d’abord pas pensé que cette chose était sérieuse. Donc, ce pronom ne se rapporte pas au seul mot « chose ». Il n’y a, dès lors, aucune raison d’accorder au féminin.

Vous êtes toujours en vie ? Bon, parce que ça, ce n’étaient que des amuse-gueules. Vous rirez moins dans cinq minutes !

Le participe passé suivi d’un infinitif

Le Larousse traite le participe passé suivi d’un infinitif comme un « cas particulier ». En réalité, il suffit d’appliquer la règle générale, sauf qu’il est un peu plus difficile de déterminer où se trouve le COD.

Salade de fruits

L’exemple retenu par le Larousse est savoureux, parce qu’assez subtil :

(8) « Les fruits que j’ai vus mûrir étaient délicieux. »
(9) « Les fruits que j’ai vu cueillir étaient délicieux. »

Aïe caramba ! Les deux phrases sont presque les mêmes, et l’accord est différent ! Pourtant, comme je vous le disais, il suffit de se rapporter à la règle générale : dans l’exemple (8), le complément d’objet est placé avant le verbe (donc on accorde), tandis que, dans l’exemple (9), il est placé après (donc on n’accorde pas).

J’explique : le complément d’objet du verbe « voir » est, dans l’exemple 8, le pronom « que », désignant « les fruits ». Et je le prouve en transformant la phrase : « J’ai vu des fruits mûrir ». On notera au passage que l’infinitif « mûrir » est donc attribut de l’objet (et d’ailleurs, cet infinitif commute très bien avec un adjectif qualificatif : j’ai vu des fruits mûrs).

Dans l’exemple (9), c’est l’infinitif « cueillir » qui est le COD du verbe « voir ». On pourrait dire : « J’ai vu cueillir des fruits ». Comme le précise le Larousse, ce n’étaient pas les fruits qui cueillaient. Les fruits sont compléments de « cueillir » et non de « voir ». On ne peut pas transformer la phrase en : « Je les ai vus cueillir«  (la transformation aurait été : « je les ai vus être cueillis »).

C’est certes assez subtil, mais c’est un cas de figure qui ne se rencontre quand même pas tous les jours.

Sommes d’argent et sous-entendus

Il y a parfois un infinitif COD sous-entendu, qui, s’il était exprimé, serait après le verbe. C’est pourquoi il n’y a pas d’accord dans la phrase suivante, qui est aussi un exemple donné par le Larousse :

(10) « Il n’a pas payé toutes les sommes qu’il aurait «  (sous-entendu : qu’il aurait dû payer)

Une histoire de maisons que l’on a fait bâtir…

Ce dictionnaire, qui veut être complet, précise aussi qu’il faut écrire :

(11) « La maison que j’ai fait bâtir »

Est-ce un cas particulier, ou une application de la loi générale ? Là encore, cela semble s’expliquer, de la même manière, par le fait que « bâtir » serait le COD postposé de « faire ». En effet, à la question « j’ai fait quoi ? », on répondrait « bâtir la maison », et non « la maison« . Certes, le test de pronominalisation marche parfaitement, et l’on peut très bien dire : « Cette maison, je l’ai fait bâtir ». Mais, en aucun cas, l’infinitif « bâtir » ne saurait être considéré comme un attribut de l’objet « le » (si on remplace cet infinitif par un adjectif, par exemple dans « Cette maison, je l’ai faite grande », on casse la construction factitive et le verbe « faire » est alors employé dans son sens plein). On voit donc bien que le pronom « que » n’est pas complément du verbe « faire », mais du verbe « bâtir ». De toutes façons, on peut considérer l’ensemble « faire bâtir » comme une locution factitive, et c’est de l’ensemble de cette locution que « la maison » serait alors complément d’objet.

…et de feuilles que l’on a laissées tomber

La Grammaire méthodique du français précise que les « Rectifications de 1990 proposent d’étendre l’invariabilité au verbe laisser […] : Ramasse les feuilles que tu as laissé tomber ». Auparavant, on écrivait laissées. Tu les a laissé(es) tomber. Je pense que cet accord se justifiait par le fait qu’on considérait « les feuilles » comme complément de laisser, et « tomber » serait dans ce cas attribut de l’objet, et serait donc facultatif : Tu les a laissées. Puisqu’on peut dire Tu les a laissées, on peut dire aussi Tu les a laissées tomber. Une telle analyse ne fonctionne pas pour « faire » : on peut dire Les feuilles que tu as fait tomber, Tu les a fait tomber, mais on ne peut pas dire, sans modifier le sens, *Tu les a faites. En somme, la règle ancienne perçoit une différence entre « faire faire » (construction factitive) et « laisser quelque chose être » (vb + COD + att. du COD ; où « laisser » a son sens plein), là où la règle moderne insiste sur la parenté de ces deux constructions (« faire faire » et « laisser faire »).

Soyons clairs, vous n’avez pas besoin de faire toutes ces analyses à chaque fois. Il vous suffit de savoir que « le participe passé fait, suivi d’un infinitif, est toujours invariable ». Là, si j’y passe du temps, c’est parce que j’essaie d’expliquer le pourquoi de la règle, et non la règle seule. On dira donc, par exemple : « Cette phrase, je la lui ai fait réécrire cinq fois ».

Le participe passé des verbes pronominaux

Autre difficulté, les verbes pronominaux.

Qu’est-ce qu’un verbe pronominal ?

Les verbes pronominaux sont des verbes qui se conjuguent avec un pronom réfléchi « se ». On distingue plusieurs sortes de verbes pronominaux. Là encore, je m’appuie sur le Larousse.

  • Les verbes dits « essentiellement pronominaux » sont ceux où le pronom « se » est inanalysable. Ce pronom « ne joue pas le rôle de complément d’objet et ne peut être distingué de la forme verbale ».
  • Les verbes dits « pronominaux réfléchis » désignent ceux « où l’action exprimée se fait sur le sujet lui-même ». Le pronom « se » a alors tendance à être COD : « il se lave« , cela signifie « il lave lui-même ».
  • Les verbes dits « pronominaux réciproques » sont ceux « où l’action exprimée se fait sur plusieurs sujets agissant les uns sur les autres ». Exemple : « Ils s’envoient des lettres chaque année. », signifiant qu’ils s’en envoient les uns les autres, et non pas qu’ils indiquent leur propre adresse sur l’enveloppe. Dans l’exemple donné, le pronom « se » est COI : ils envoient à eux-mêmes des lettres.
  • Les verbes « pronominaux de sens passif » sont ceux qui correspondent à cet exemple : « Il se construit un immeuble de cinq étages dans le centre-ville ». Il est évident que cet immeuble ne se construit pas tout seul, il est construit par des ouvriers.
Les règles d’accord

Comme le formule très bien la Grammaire méthodique du français, « la règle générale est d’accorder le participe avec le sujet (qui représente la même personne que le « se »), sauf lorsque le pronom réfléchi ne s’analyse manifestement pas comme un complément d’objet direct ».

  • S’il s’agit d’un verbe pronominal réfléchi ou réciproque, le participe passé ne s’accorde avec le COD que s’il est placé avant le verbe :

(12) « Paul et Pierre se sont écrit. » (« se » est COI et non COD)
(13) « Paul et Pierre se sont écrit de belles lettres.«  (COD postposé)
(14) « Les longues lettres que Paul et Pierre se sont écrites étaient passionnantes. » (COD antéposé)
(15) Pour reprendre le titre du spectacle de Michèle Laroque et Pierre Palmade, « Ils se sont aimés » : ici « se » est bien un COD antéposé.

Une jolie subtilité est proposée par la Grammaire méthodique du français :

(16) « Plusieurs oratrices se sont injuriées à la tribune.«  (« Se » est COD.)
(17) « Plusieurs oratrices se sont succédé à la tribune. » (« Se » est COI.)

  • « Le participe passé d’un verbe toujours pronominal (s’enfuir, s’emparer, etc.) s’accorde avec le sujet du verbe », nous dit le Larousse qui donne comme exemple « Ils se sont emparés de la ville ». On ne peut pas dire ici « ils ont emparé eux-mêmes » ou « ils ont enfui eux-mêmes » : le pronom « se » est inanalysable.
  • Le Larousse ne le précise pas, mais il va de soi que les formes pronominales de sens passif ne posent pas de problèmes : « Il s’est construit de nombreux immeubles qui gâchent le paysage » ; « Ces petits pains se sont bien vendus ».

Les formes impersonnelles

Facile ! Elles sont invariables. Exemples pris dans le Larousse : « Les inondations qu’il y a eu », « Les chaleurs qu’il a fait ».

Le pronom « en »

D’après le Larousse :

  • Le participe passé ne s’accorde pas lorsque le pronom est « en » : « Lucie a lu cinq pages en trois minutes, et Jean en a lu sept. »
  • Oui mais voilà, on accorde s’il y a un adverbe de quantité antéposé : « Autant d’ennemis il a attaqués, autant il en a vaincus. »
  • En revanche, avec des adverbes postposés, le participe reste invariable : « Jean a acheté trois cadeaux à sa fille aînée, et il en a recherché autant pour son cadet. » Ou encore, pour rester dans le ton de l’exemple précédent : « Il a attaqué trente hommes, et il en a vaincu autant. »

Cela reste assez intuitif : on accorde quand il est placé avant, on n’accorde pas quand il est placé après. D’après la Grammaire méthodique du français, « il serait illogique de faire l’accord dans la phrase Des poésies, il en a écrit des centaines, où l’essentiel du COD est post-posé au verbe ».

Heureusement, parfois, on a le choix !

Ce qui est bien, c’est que, parfois, on a le choix. On peut écrire aussi bien « Le grand nombre de succès que vous avez remportés » (on accorde avec « succès », considérant « le grand nombre de » comme une sorte de déterminant composé) ou « Le grand nombre de succès que vous avez remporté » (on accorde avec « nombre », considéré comme le mot-tête du groupe nominal « le grand nombre de succès »). Personnellement, pour cet exemple-là du moins, j’aurais tendance à choisir la première solution.

J’espère que je ne vous ai pas trop assommés. (Si j’avais utilisé le « vous » de politesse et non le « vous » collectif, j’aurais pu écrire : j’espère que je ne vous ai pas trop assommé.) Moi, en tout cas, j’aime bien la grammaire.

Bibliographie

  • Collectif, Dictionnaire Larousse Trois volumes, Paris, Larousse, 1966, t. 3, p. 139, article « participe ».
  • Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Puf, 1994, rééd. 2009, p. 501 sq.
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13 réflexions au sujet de « Les subtilités de l’accord du participe passé »

  1. Eh oui, le français est très très très compliqué (j’ai oublié quelques « très »). Pour l’accord des verbes pronominaux, je conseille la règle du Bescherelle : transformer la phrase avec l’auxiliaire avoir, examiner si le pronom « se » est complément direct du verbe ou pas. Accorder si nécessaire. Ca marche quasi à tous les coups. Ceci pour simplifier la vie et truc que j’ai inséré dans la petite grammaire à l’usage de nos jeunes (12-14 ans). Je me tourne vers l’énorme volume « Le bon usage » de Grevisse et Goosse (ce dernier que j’ai eu comme prof à l’unniv.) et je soupire : cet énorme volume est un repoussoir ! Comment envisager une langue quand à peu près toutes les règles présentent des exceptions. Je donne cours à une Chinoise pour l’instant : je pense qu’elle trouve que sa langue est d’une facilité déconcertante par rapport au français !

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  2. Une lectrice dont l’accord du participe passé est précisément le sujet de thèse m’apporte les précisions suivantes (qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée) :

    « Pour info, il y a une autre raison qui pourrait expliquer que l’on accorde le PP conjugué avec avoir avec le COD antéposé: ce serait une « tradition » qui nous viendrait des copistes du moyen-âge. En effet, lorsque le complément se trouvait après le PP, ils n’avaient plus la possibilité de retourner en arrière pour marquer l’accord: ça aurait fait « tâche ». (cf Siouffi, 100 fiches pour comprendre la grammaire)
    Si c’est une question qui t’intéresse, il y a un ouvrage incontournable pour approfondir le sujet, quoique également critiquable: Wilmet, le participe passé autrement.

    J’adore ta conclusion, moi aussi j’aime la grammaire ! »

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