Réforme de l’orthographe : de quoi parle-t-on ?

La question de l’orthographe et de sa réforme vient à nouveau d’émerger parmi les sujets d’actualité, et fait l’objet de débats passionnés, entre des traditionalistes qui y voient une déperdition au coût inestimable, et des réformistes qui, au contraire, y voient une chance inouïe de clarifier certaines incohérences. Sans être spécialiste du sujet, j’aimerais toutefois exposer mon propre point de vue.

Le contenu de la réforme

Il importe avant tout de comprendre de quoi l’on parle. Sans pour autant décrire par le menu l’ensemble des propositions, que vous pourrez trouver sur Internet (voir ci-dessous, la bibliographie), je commencerai donc par présenter certains aspects de cette réforme. Les « Rectifications de l’orthographe » ont été publiées « le 6 décembre 1990 », dans le J.O., par « le Conseil supérieur de la langue française », comme on peut le lire dans la Grammaire méthodique du français. Je m’appuierai sur ce dernier ouvrage pour exposer les modifications proposées (et non imposées) par cette réforme :

  • certains mots composés seront soudés plutôt que reliés par un tiret,
  • ils formeront leur pluriel comme des mots simples,
  • l’accent circonflexe sur i et u disparaîtra (ou disparaitra, donc), sauf au passé simple, à l’imparfait du subjonctif, et dans des homophones,
  • certains accents sont rapprochés de la prononciation actuelle (je cèderai plutôt que je céderai),
  • le verbe laisser suivi d’un infinitif aurait, aux temps composés, un participe passé invariable,
  • les mots empruntés à des langues étrangères formeraient leur pluriel comme en français (des scénarios plutôt que des scenarii),
  • certaines mots sont alignés sur d’autres mots de la même série (charriot plutôt que chariot, en relation avec charrette, charrue, charrier ; il ruisselle deviendrait il ruissèle pour le rapprocher de il amoncèle).

Chariot ou charriot ?

L’une des propositions de la réforme est d’écrire charriot plutôt que chariot. Pour le coup, cette orthographe alternative n’est pas sans fondement, puisque les mots charrette, charrue, charrier s’écrivent, eux aussi, avec deux « r ». En outre, le Dictionnaire historique de la langue française nous apprend que le mot s’est d’abord écrit avec deux « r ». La proposition de réforme peut donc s’appuyer sur une attestation ancienne qui lui fournit une sorte de validation historique.

Les accents aigus et graves

Les accents ont été introduits dans la langue française afin de pallier les insuffisances de l’alphabet latin. D’après la Grammaire méthodique du français, ils sont apparus à partir du xvie siècle, avec des fluctuations avant de se fixer de façon stable. L’accent aigu note généralement un « e » fermé, mais ce n’est pas toujours le cas, et les Rectifications de l’orthographe proposent précisément de supprimer ces exceptions. On pourra dès lors écrire évènement, crèmerie et protègerai, pour reprendre les exemples proposés par la Grammaire méthodique.

Là encore, sur ce point précis, je serais plutôt favorable à la réforme : il n’y a guère de justification à écrire événement avec un accent aigu, puisque telle n’est pas la prononciation standard.

L’accent circonflexe

En revanche, en ce qui concerne les accents circonflexes, l’argument selon lequel il marque la disparition d’un s étymologique, et doit par conséquent être conservé, peut s’entendre. On se souvient ainsi que hôte vient du latin hospes. Mais toute lettre étymologique supprimée n’a pas été conservée sous la forme d’un circonflexe : la Grammaire méthodique du français indique que l’on devrait, en toute rigueur étymologique, écrire soûtenir. L’Académie française note l’absence de circonflexe dans des mots qui, pour des raisons étymologiques, devraient en avoir (comme mouche ou coteau), et, au contraire, la présence d’un accent circonflexe sans justification étymologique dans extrême. La Grammaire méthodique propose d’autres exemples de ce dernier cas : voûte, cône, suprême. L’Académie française remarque également que le lien entre accent circonflexe et prononciation n’est pas clair.

La Réforme propose de supprimer les accents circonflexes sur i et sur u, quand ils n’ont pas de valeur grammaticale et n’ont pas de rôle de discrimination entre homophones. On devrait donc écrire maitre, par exemple. Il s’agit ici d’un mot familier, que nous sommes tellement habitués à écrire avec un accent circonflexe que je ne suis pas sûr que nous nous en passerons facilement.

Le tréma

Un tréma sert, comme le rappelle l’Académie française, à interdire « qu’on prononce deux lettres en un seul son ». Ainsi naïf se prononce-t-il bien « na-ïf » et non pas « nèf ». Selon l’Académie française, il est surprenant d’écrire ambiguë, en ce que le tréma porte sur la lettre muette et non sur la lettre qu’il s’agit de renforcer, aussi propose-t-elle que l’on écrive ambigüe. Cependant, je me demande naïvement si la règle originale n’est pas, tout simplement, que le tréma se place systématiquement sur le deuxième des deux sons qu’il s’agit de prononcer séparément. Et puisqu’il faut de toute manière apprendre qu’il faut mettre un tréma, je ne suis pas sûr que la rectification simplifie réellement les choses. Pour ma part, je pense que l’orthographe traditionnelle, qui m’est plus familière, aura ici ma préférence.

L’accord des participes passés

L’accord du participe passé n’est, dans l’ensemble, pas sorcier, sauf si l’on tient compte de certains cas particulier. Les Rectifications proposent de ne pas accorder le participe passé du verbe laisser suivi d’un infinitif. On écrirait dès lors Je les ai laissé faire, de la même manière qu’on écrit Ces maisons, je les ai fait faire par un architecte. Pourquoi pas ? J’expliquais dans un billet consacré au participe passé que les deux options (la traditionnelle et la réformée) me semblent également justifiables.

Alors, à prendre ou à laisser ?

Oui, certaines propositions heurtent l’habitude

On trouvera sur Internet le document officiel émanant de l’Académie française concernant ces Rectifications orthographiques, à l’adresse http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf. Dans le détail, certaines propositions heurtent le regard : la francisation de mots d’origine étrangère produit des résultats étranges (désidérata), notamment lorsqu’il s’agit de mots dont l’orthographe traditionnelle nous est familière (exéma, ognon, imbécilité).

Ni une simple réformette, ni une révolution

En somme, il ne s’agit ni d’un bouleversement majeur du système orthographique français, ni d’une réforme tout à fait anodine. Il est exact de dire que, parmi ces nouvelles graphies, certaines pourront être trouvées surprenantes pour des habitués de l’ancienne orthographe. Aussi ne s’agit-il pas de forcer des millions de locuteurs français à changer soudainement leurs habitudes et à se contraindre à apprendre une nouvelle orthographe. L’ancienne graphie ne devient pas fautive. Simplement, lorsque vous écrirez charriot avec deux « r », on ne pourra plus vous le reprocher. Il est possible qu’avec le temps, les locuteurs français fassent un panachage, c’est-à-dire adoptent certains aspects seulement de l’orthographe réformée, et conservent certaines anciennes règles, « à la carte » si l’on veut.

Ni un remède miracle, ni un poison mortel

Il me semble inutile de dramatiser à l’excès une question qui n’est finalement pas fondamentale. À ceux qui se terrorisent d’une déperdition du savoir étymologique, on peut rétorquer que les Italiens écrivent filosofia sans que cela les rende moins aptes à comprendre l’étymologie du mot. À ceux qui y voient un remède miracle, on peut rappeler que la langue française continuera de toute manière à présenter de fortes disparités entre l’écrit et l’oral, et que les nouvelles règles ne résoudront pas les difficultés rencontrées par les élèves.

Selon la Grammaire méthodique du français, l’orthographe est « la réalisation socialement et historiquement déterminée de l’écriture du français », si bien qu’elle « ne saurait s’expliquer par la seule correspondance avec l’oral ». Ainsi, si le langage écrit sert avant tout à communiquer, et doit donc faciliter la communication de la façon la plus efficace possible, il est aussi le reflet d’une histoire plusieurs fois millénaire. Cependant, il serait erroné de penser l’orthographe française comme figée. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps encore (c’est-à-dire au dix-neuvième siècle), l’on pouvait écrire enfans plutôt que enfants, ou encore dormoit plutôt que dormait. Je proposais d’ailleurs, il y a quelque temps, sur ce blog, un voyage temporel dans la langue, histoire de procurer un très modeste aperçu de quelques unes des modifications qui avaient affecté la langue française au fil du temps.

Aussi le débat sur la réforme de l’orthographe n’est-il qu’un énième avatar de la classique opposition entre conservatisme et réformisme. Si l’on prend le temps de se détacher des discours polémiques, pour revenir à la définition de cette réforme, il semble qu’il n’y ait ni perte essentielle, ni gain miraculeux, à opter pour l’une ou l’autre des deux orthographes. Je ne pense pas que cette réforme, telle que je l’ai présentée, n’aggravera ni n’améliorera le niveau des jeunes en orthographe, pas davantage qu’elle ne compliquera ou simplifiera de façon conséquente leur tâche. En d’autres termes, il n’y a rien de scandaleux dans les propositions de la réforme, et il n’y aurait rien non plus de scandaleux à maintenir l’orthographe traditionnelle.


Pour en savoir plus

Je me suis appuyé, pour écrire cet article, sur les ouvrages et documents suivants :

  • Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Puf, coll. « Quadrige manuels », 1994, rééd. 2009.
  • Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, rééd. 1998, mise à jour de 2006.
  • Conseil supérieur de la langue française, Les Rectifications de l’orthographe, Journal officiel de la République française, disponible en ligne sur le site de l’Académie française : http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf, consulté en février 2016.
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6 réflexions au sujet de « Réforme de l’orthographe : de quoi parle-t-on ? »

  1. Très bon article. Bien analysé, bien dit, bien pensé. J’appuie vos réflexions et malheureusement aussi vos conclusions : ce ne sont guère les modifications orthographiques qui vont améliorer ou détériorer l’orthographe de nos jeunes ! Il aurait fallu pour cela aller beaucoup plus loin : supprimer toutes les exceptions pour ne présenter qu’une seule et unique règle, supprimer l’accord du p.p. avec l’auxiliaire avoir au profit de l’accord avec le sujet de l’auxiliaire être, etc. Alors, peut-être… peut-être….

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    1. Si on est vraiment jusqu’au-boutiste, on peut très bien imaginer une orthographe strictement phonétique, mais ce serait priver les jeunes de la possibilité d’accéder à des textes anciens. Je crois plus raisonnable d’initier les jeunes à l’orthographe actuelle (réformée ou non, peu importe) par un patient travail d’accoutumance. C’est ce que fait l’école tous les jours.

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      1. Là, je ne sais pas si l’école le fait encore tous les jours. Chez nous, en Belgique, on a quasi supprimé les dictées, le systématisme des règles, l’apprentissage du « par cœur » (poésie par exemple), la cote de l’orthographe dans les branches autres que le français et une cote « à part » pour l’orthographe dans les cours de français. Exemple : dans une dissertation (je me demande si ça existe encore d’ailleurs), l’orthographe ne compte que pour une portion congrue. De mon temps (!), mon prof de secondaire nous mettait 0/20 si nous avions plus de trois fautes dans une dissertation ! Bref, quand j’évalue l’orthographe des jeunes, je pense que la mission de l’école s’est égarée sur le sujet !

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      2. Il y a plein de façons de s’entraîner en orthographe, qui ne sont pas toutes rebutantes. J’aime bien le tri d’étiquettes qui permet aux élèves de se rendre compte par eux-mêmes des règles avant qu’ils n’aient à les apprendre. J’aime aussi la dictée négociée (après la dictée, on se met par deux ou trois pour s’entendre sur la bonne façon d’écrire). Et ça marche !

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