Desbordes-Valmore : « La jeune fille et le ramier »

Née en 1786 et morte en 1859 à l’âge de 73 ans, Marceline Desbordes-Valmore est l’une des figures féminines de la poésie les plus connues. Son poème le plus célèbre s’intitule Les roses de Saadi : le dessinateur de bande dessinée Gotlib a d’ailleurs proposé, dans une de ses planches, une parodie d’analyse critique de ce poème, dans laquelle il se moque non pas de la poète, mais de ceux qui se laissent aller trop facilement à une lecture misogyne. Dans la logique de la rubrique « Le poème d’à côté », je vous propose aujourd’hui la lecture du poème qui suit immédiatement celui-ci dans le recueil des Poésies de Marceline Desbordes-Valmore, paru en 1860, un an après la mort de la poète.

                        LA JEUNE FILLE ET LE RAMIER.


Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir ;
Tout tressaille, averti de la prochaine ondée :
Et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée,
Plains-tu l’absent aimé qui ne pourra te voir ?

Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l’ombrage,
Banni de l’horizon qu’il n’atteint que des yeux,
Appelant sa compagne et regardant les cieux,
Un ramier, comme toi, soupire de l’orage.

Laissez pleuvoir, ô cœurs solitaires et doux !
Sous l’orage qui passe il renaît tant de choses,
Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ?
Amants, vous attendez, de quoi vous plaignez-vous ?

Source : Marceline Desbordes-Valmore, « La jeune fille et le ramier »,
Poésies inédites, Texte établi par Gustave Revilliod, Jules Fick, 1860 (p. 16),
via Wikisource.

Le titre du poème, par le fait qu’il coordonne deux groupes nominaux, peut faire penser à des titres similaires de La Fontaine (La Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard, le Loup et le Chien…). Le poème, de fait, présente une dimension narrative, mais le ton n’est pas le même que chez La Fontaine, en raison notamment des phrases interrogatives et exclamatives qui traduisent un regard moins neutre du narrateur, une dimension sans doute plus pathétique, même si nous verrons que la poète refuse d’en rester à une complainte romantique. Il s’agit d’une suite de trois quatrains d’alexandrins, aux rimes embrassées.

Annonce de mauvais temps

Le poème présente un parallèle entre le monde humain et la nature. Et c’est avec cette dernière que le poème commence : les « rumeurs du jardin » sont un signe annonciateur de mauvais temps. Les animaux et plantes du jardin, sans doute plus en contact avec la nature que les hommes, sont capables de prévoir « l’ondée » qui s’annonce. Le choix du pronom « tout » souligne la force de cette connexion avec la nature. On peut y voir un motif romantique.

Si les deux premiers vers étaient centrés sur la nature, les deux suivants passent au personnage central, la jeune fille, directement apostrophée à la deuxième personne. Les mots « Et toi » marquent nettement la transition, et invitent à faire un parallèle entre le monde naturel et le personnage humain. Elle aussi, sans doute, a senti le mauvais temps qui s’annonce, puisqu’elle a cessé de lire : « Et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée ». Le dernier vers nous fait passer de la posture à l’état intérieur de la personne : « Plains-tu l’absent aimé qui ne pourra te voir ? » Il faut ici comprendre que le mauvais temps fait peser une menace sur la rencontre qui était prévue. Le narrateur, à travers la forme interrogative, suggère que cette entrevue risque bien de n’avoir pas lieu, d’où la supposition « plains-tu », qui introduit le motif lyrique de la plainte.

Soupirs partagés

Le parallèle se poursuit dans la deuxième strophe, centrée sur la détresse d’un ramier, espèce commune de pigeon. Les différents termes qui le caractérisent, « pliant », « mouillé », « banni », insistent tous sur la misère de cet animal, malmené par la pluie, présenté dans un état de faiblesse. La précision « pliant son aile » indique la position défensive de l’oiseau. L’affirmation « Banni de l’horizon qu’il n’atteint que des yeux » souligne le paradoxe d’un animal censé pouvoir se mouvoir aisément, puisqu’il est capable de voler, mais qui se retrouve ici privé de cette faculté. On notera que le terme « banni » est un mot fort, qui fait du ramier un exilé. Grande est donc la détresse de ce pigeon, qui se retrouve séparé des siens : « Appelant sa compagne et regardant les cieux ».

L’animal se trouve donc dans une situation similaire à celle de la jeune fille, elle aussi séparée de celui qu’elle aime par le mauvais temps. La comparaison est tout à fait explicite, puisqu’elle est soulignée par l’expression « comme toi ». On notera que la structure de la deuxième strophe fait que le nom-noyau « ramier » n’intervient qu’au dernier vers de la strophe, précédé par toutes les épithètes détachées descriptives déjà commentées : on peut y voir une façon de dramatiser la scène, en créant une forme de suspense, mais aussi un moyen de rapprocher les mots « ramier » et « toi », et de souligner le parallèle entre les deux personnages.

« Laissez pleuvoir ! » : entre consolation et remontrance

L’impératif « laissez pleuvoir », par lequel commence la troisième et dernière strophe, marque l’intervention de la poète elle-même, qui s’adresse directement à la fois à la jeune fille et au ramier. Cette intervention au discours direct peut se lire comme une sorte de leçon, à la façon des « moralités » qui terminent souvent les Fables de La Fontaine, mais elle est ici adressée aux personnages, ce qui est rarement le cas chez le fabuliste du XVIIe siècle. Il y a malgré tout une position surplombante de la narratrice, qui enseigne la patience à la jeune fille et au ramier. L’apostrophe « ô cœurs solitaires et doux » réunit en effet les deux personnages dans une seule et même expression, et constitue ainsi l’aboutissement du parallèle observé dans tout le poème (ils ne sont plus seulement comparés l’un à l’autre, mais assimilés dans le même statut d’amants éplorés).

La parole de la poète a une vocation consolatrice. Le présent de vérité générale « Sous l’orage qui passe il renaît tant de choses » invite ainsi à minimiser la gravité de l’orage, en ouvrant l’espoir en une nouvelle naissance, en un avenir meilleur. Ainsi la phrase interrogative « Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? » se lit-elle comme une question purement rhétorique. La poète veut faire apparaître la « pluie » comme un mal nécessaire. Les « roses » symbolisent ici la beauté, qui ne peut s’obtenir de façon directe et immédiate. L’orage n’est donc en somme qu’un délai, et une promesse de retrouvailles futures. Par l’apostrophe, Marceline Desbordes-Valmore invective les amants : « Amants, vous attendez, de quoi vous plaignez-vous ? » La poète fait ainsi l’éloge de l’attente, et en suggère les effets positifs. La question « De quoi vous plaignez-vous » résonne ainsi comme une remontrance.

*

Il aura suffi de trois quatrains à Marceline Desbordes-Valmore pour développer une sorte de fable, même si la poète s’écarte du modèle de La Fontaine. Les deux personnages de la jeune fille et du pigeon ramier s’inscrivent dans un constant parallèle. Tous deux sont des amants que l’annonce de mauvais temps attriste et inquiète. L’inquiétude de la jeune fille a ainsi son reflet dans la nature. En guise de moralité, Marceline Desbordes-Valmore délivre une leçon au discours direct, invitant les amants à la patience, et révélant une vision plus fine des choses, où un élément a priori négatif (l’orage) se révèle une condition nécessaire à l’avènement de jours meilleurs (les roses). Ce symbole correspond ainsi à une vision dialectique des choses, qui permet de dépasser la tentation de la complainte. Le dernier vers de chaque strophe possède le verbe plaindre ou soupirer : loin de faire chorus avec la complainte des amants, la poète invite à dépasser cette tentation de l’auto-apitoiement, et l’on peut sans doute y voir un refus d’une certaine mièvrerie romantique, une façon de ne pas en rester à l’énonciation de motifs poétiques traditionnels, au profit d’une invective assez vigoureuse : « De quoi vous plaignez-vous ? »

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L’image d’en-tête provient de la banque d’images gratuites de WordPress.

4 commentaires sur « Desbordes-Valmore : « La jeune fille et le ramier » »

  1. Cette poétesse a été très célèbre apparemment, elle aurait même inspiré Arthur Rimbaud . Pourtant je n ai découvert son existence qu il y a 1 ou 2 mois. Merci pour cette intéressante publication 😀

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