Des poèmes sur la ville

La « fréquentation des villes énormes » est, depuis Baudelaire, une source d’inspiration féconde pour les poètes. C’est bien en elle, en effet, que réside la modernité, avec tout ce qu’elle suppose de mouvement, de vitesse, d’innovations en tous genres… Les villes d’aujourd’hui sont grouillantes, trépidantes, tentaculaires. Elles prennent toujours plus de place, dans nos vies concrètes comme dans notre imaginaire. Je me souviens avoir lu dans un article, il y a de ça quelques années, que l’univers urbain avait tendance à monopoliser le paysage télévisuel, et que l’on trouvait de moins en moins de films et de séries dont l’action se situe dans la nature. On s’en doute, la ville apparaît chez les poètes autant comme un idéal que comme un repoussoir. Et cela, dès La Fontaine…

1. Le rat des villes et le rat des champs

Ce n’est pas la moins connue des fables de La Fontaine. Les vers courts et impairs (ce sont des heptasyllabes) produisent un récit agréable, léger et musical, tout en livrant une leçon fondée sur les deux milieux opposés de la ville et de la campagne. Le raffinement de la ville ne vaut peut-être pas la tranquillité de la campagne… Il ne faut pas oublier que La Fontaine s’adresse à un public de Cour, à une élite habituée au luxe de la ville, et qui aspire peut-être parfois à la sérénité rurale. Voici le poème avec l’orthographe d’origine, tel que disponible sur Wikisource.

Illustration d’époque des Fables de La Fontaine (domaine public, Wikisource)

Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D’une façon fort civile,
A des reliefs d’Ortolans.

Sur un Tapis de Turquie
Le couvert ſe trouva mis.
Je laiſſe à penſer la vie
Que firent ces deux amis.

Le regal fut fort honneſte :
Rien ne manquoit au feſtin ;
Mais quelqu’un troubla la feſte
Pendant qu’ils eſtoient en train.

A la porte de la ſalle
Ils entendirent du bruit.
Le Rat de ville détale,
Son camarade le ſuit.

Le bruit ceſſe, on ſe retire,
Rat en campagne auſſi-toſt :
Et le Citadin de dire,
Achevons tout nôtre roſt.

C’eſt aſſez, dit le Ruſtique ;
Demain vous viendrez chez moy :
Ce n’eſt pas que je me pique
De tous vos feſtins de Roy.

Mais rien ne vient m’interrompre ;
Je mange tout à loiſir.
Adieu donc, fy du plaiſir
Que la crainte peut corrompre.

Jean de La Fontaine, « Le Rat de Ville, & le Rat des Champs », Fables, éd. Barbin, via Wikisource.

2. La ville chez Baudelaire

On sait que Charles Baudelaire n’appréciait guère la nature sauvage. Si j’en crois un lointain souvenir de cours, il préférait, chez les femmes, la nudité partielle, rehaussée de bijoux, à la nudité totale, trop naturelle. De même, je crois me souvenir qu’il préférait une nature minérale, marquée par les formes géométriques de l’eau et des roches, à des paysages trop luxuriants. Toujours est-il que, dans « Rêve parisien », il célèbre une ville toute métallique, sans faune ni flore, et presque sans habitants. Bien sûr, ce rêve n’est pas loin d’un cauchemar, et c’est là toute l’originalité du poète, qui n’en reste pas à des visions convenues. Baudelaire se fait le chantre d’une beauté austère et sans vie, mais qui est bien une forme paradoxale de beauté.

Citons ce poème, qui s’intitule, donc, « Rêve parisien » :

À CONSTANTIN GUYS

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n’en vit,
Ce matin encore l’image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J’avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L’enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l’eau.

Babel d’escaliers et d’arcades,
C’était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l’or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
À des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l’univers ;

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d’un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l’œil, rien pour les oreilles !)
Un silence d’éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Charles Baudelaire, « Rêve parisien », Les Fleurs du Mal, édition de 1861, poème CII, via Wikisource.

On peut ici se souvenir de l’épilogue des Petits Poèmes en prose : « Je t’aime, ô capitale infâme », qui traduit bien le sentiment ambigu du poète envers Paris, une relation où l’amour et la haine se mêlent, comme se fondent de même la beauté et la laideur, l’idéal et le spleen, le périssable et l’absolu.

Citons encore, par contraste, cet extrait du poème « Paysage », où le thème de la ville apparaît de façon davantage méliorative, et où l’on peut parler d’une célébration de la ville :

« Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement. »

Charles Baudelaire, « Paysage » (extrait), Les Fleurs du mal, via Wikisource.

3. Les poèmes urbains de Paul Verlaine

Peut-on trouver, chez Verlaine, une célébration de la ville ? On peut penser, dans les Poèmes saturniens, au poème intitulé « Nocturne parisien », trop long pour être cité : Verlaine s’y adresse à la Seine, comparée à de nombreux autres fleuves, et fait de Paris une sorte de gouffre mangeur d’hommes. Dès les premiers vers, Verlaine évoque la « vapeur malsaine » provoquée par les cadavres que Paris amasse. On peut préférer le poème « Croquis parisien », simplement composé de trois quatrains de décasyllabes, où le deuxième vers est réduit à cinq syllabes.

La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait
Ainsi qu’un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d’étrange et grêle façon.

Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

Paul Verlaine, « Croquis parisien », Poèmes saturniens, via Wikisource.

On peut également penser à ce poème plus connu, que l’on trouvera dans Romances sans paroles (1891), et où la pluie sur la ville est à l’unisson de la mélancolie intérieure du poète :

« Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le chant de la pluie ! […] »

Paul Verlaine, « Il pleure dans mon coeur », Romances sans paroles, via Wikisource.

Citons encore la deuxième partie du poète intitulée « Streets », probablement écrite en Angleterre, comme le suggère la mention « Paddington » écrite à la fin du poème.

« Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds.
Elle roule sans un murmure
Son onde opaque et pourtant pure.
Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs. »

Paul Verlaine, « Streets », Romances sans paroles (1891), via Wikisource.

4. « À la musique » d’Arthur Rimbaud

J’aime beaucoup ce poème, qu’à l’occasion je pourrais commenter plus amplement. On y découvre une savoureuse caricature du milieu urbain bourgeois. Rimbaud décrit ce qu’il voit autour de lui, avec un détachement amusé qui lui permet de percevoir combien les personnes qui l’entourent sont grotesques, y compris et surtout celles qui croient avoir belle allure.

« Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. […] »

Arthur Rimbaud, « À la musique », Poésies, via Wikisource.

5. Guillaume Apollinaire et la ville

Je pense également trouver assez facilement des poèmes qui abordent le thème de la ville chez Guillaume Apollinaire. L’un de ses poèmes les plus connus n’est-il pas, précisément, « Le Pont Mirabeau » ? Mais si le contexte est bien urbain, l’essentiel n’est pas la ville dans ce poème. Bien entendu, le poème « Zone » est très urbain. Il est trop long pour être reproduit en entier, et j’en ai déjà cité les vers liminaires dans un autre article. J’ai préféré choisir deux autres extraits, moins connus :

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

[…]

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fonds de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas la regarder de près

Guillaume Apollonaire, « Zone » (extraits), Alcools (1913), via Wikisource.

6. Saint-John Perse, « Neiges »

Bien sûr, Neiges est avant tout un recueil sur… la neige. Mais c’est aussi un livre qui parle de la ville, en particulier la ville américaine, le Nouveau Monde qui se trouve comme préservé du péché originel, un monde qui sera aussi une terre d’exil pour le poète… Difficile de donner une idée de la beauté ample et solennelle de cette prose à travers une citation.

« Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids. […]
Sur les revêtements de bronze et sur les élancements / d’acier chromé, sur les moellons de sourde porcelaine et sur les tuiles de gros verre, sur la fusée de marbre noir et sur l’éperon de métal blanc, nul n’a surpris, nul n’a terni / cette buée d’un souffle à sa naissance, comme la première transe d’une lame mise à nu… »

Saint-John Perse, Neiges (1944), dans Éloges, suivi de La gloire des rois, Anabase, Exils,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1967-2005, pp. 187 sq.


Il y aurait encore sans doute beaucoup de poèmes à citer, en particulier dans le champ de la poésie contemporaine. Il faudrait aller voir du côté de Jacques Réda, poète que je connais peu, qui est un promeneur urbain. Je pense bien sûr aussi à Jean-Michel Maulpoix, où le thème de la ville affleure en de nombreux points, et qui a notamment écrit un poème intitulé « Banlieue pauvre ». Son premier recueil, Locturnes (1978), est, davantage que les autres, marqué par un contexte parisien. Je pense encore à Marie-Claire Bancquart, qui a écrit de nombreux ouvrages critiques sur la perception de Paris par les écrivains du XIXe siècle, par ceux de la Belle époque, par les surréalistes ou encore par les écrivains d’après 1945 ; et je ne doute pas que ses propres poèmes incluent, de temps en temps, une dimension urbaine. À vrai dire, il s’agit là d’un thème qu’il serait intéressant de creuser plus avant… Et cela me donne envie d’écrire, moi aussi, quelques petits poèmes sur ce thème… Affaire à suivre…

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Paris vu par les poètes : un article exclusivement centré sur notre capitale

7 commentaires sur « Des poèmes sur la ville »

  1. Bonjour, excellent choix, je les connaissais, sauf le second de Verlaine et celui d’Apollinaire. J’apprécie beaucoup St John Perse.
    Il y a en effet aussi Reda et ses balades parisiennes, Verhaeren avec ses villes tentaculaires.
    Préférant habituellement la nature, la ville (Toulouse) me manque énormément – plus que tout même -, j’en ramenais souvent quelques mots sur mon carnet, écrits pieds sous le guéridon de mon bistrot préféré du moment.

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