« À une passante » de Charles Baudelaire

C’est aujourd’hui d’un poème extrêmement connu que je voudrais vous parler. Je n’entends pas en proposer un énième commentaire, puisque vous en trouverez déjà une multitude sur Internet. Je voudrais simplement montrer en quoi ce poème mérite pleinement d’être versé au dossier de « L’éphémère », thème du Printemps des Poètes 2022.

Pour rappel, voici le texte de ce célèbre poème :

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

L’irruption de la modernité urbaine

Ce poème se passe dans la rue. Cela n’a l’air de rien, mais c’est en soi très novateur. S’il importe de le souligner, c’est que cela semble anodin, pour nous lecteurs du XXIe siècle. Mais à l’époque de Baudelaire, les lecteurs étaient nourris de poèmes qui se situaient dans une mythologie de convention, peuplée de nymphes, de dieux et de déesses, ou encore dans une nature magnifiée par les grands romantiques. Parler du coin de la rue, c’était aborder un sujet trivial, vil, ignoble, longtemps considéré comme prosaïque.

Lisons le premier vers : « La rue assourdissante autour de moi hurlait ». Si vous relisez en enlevant les consonnes, vous vous rendrez compte que ce vers fait se bousculer toutes les voyelles, reproduisant le tintamarre de la rue. Ajoutez-y l’allitération en [r], et vous aurez un joyeux boucan ! Il suffit d’un seul vers à Baudelaire pour peindre une foule bruyante et animée.

C’est dans ce cadre que va se produire un événement qui n’en est pas un, autrement dit un fait que les poètes des générations antérieures n’auraient jamais considéré comme notable, comme méritant d’en faire un poème. Cet événement peut être résumé en trois mots : une femme passe. Autrement dit, il ne se passe presque rien, mais Baudelaire va faire de ce rien un poème sublime.

On assiste avec Baudelaire à un profond renouvellement des esthétiques poétiques. Le beau, ce n’est plus seulement l’éternel, l’infini, l’absolu, cela peut être, tout aussi bien, l’éphémère et le transitoire. Dans une phrase devenue célèbre, Baudelaire affirme ainsi que l’art possède deux « moitiés », l’une classiquement tournée vers l’éternel et le sublime, l’autre lorgnant modernement vers l’éphémère, le contingent, le transitoire. Ce poème en est une illustration exemplaire.

Une apparition fascinante

Le deuxième vers fait se succéder, en un beau rythme ternaire à cadence majeure, quatre qualifications détachées qui retardent l’apparition du sujet, en début de vers 3 : « Une femme passa ». La construction même de la phrase permet de parler d’une dramatisation de l’apparition de cette femme. En faisant rimer les adjectifs « majestueuse » et « fastueuse », Charles Baudelaire érige cette inconnue en une figure imposante et grandiose.

Pour le dire autrement, il ne s’agit pas de n’importe quelle femme. « Longue, mince », elle a un port altier. On notera que la minceur n’était pas nécessairement un critère de beauté au XIXe siècle (que l’on pense aux Baigneuses de Renoir). Cette femme n’a pas les rondeurs que l’homme moyen de l’époque appréciait. Sa beauté n’est pas accessible au commun des mortels. Elle est, en outre, « en grand deuil », donc vêtue de noir, portant ostensiblement les signes d’une « douleur majestueuse ». Il faut comprendre que cette douleur grandit encore cette femme inconnue : elle y gagne en majesté.

Cette femme, en « grand deuil », n’a pas une attitude séductrice. Ses vêtements de deuil, « le feston et l’ourlet », dissimulent son corps au lieu de le laisser apparaître. Pour un homme du commun, cela n’a rien de très séduisant. Mais pour un poète, ça l’est beaucoup, puisque cela laisse le champ libre à l’imagination. On notera au passage qu’un feston est une « broderie en forme d’arcs accolés » (CNRTL).

Le premier quatrain enjambe sur le deuxième, prolongeant la description de la femme inconnue. Il faut comprendre qu’elle a une allure tellement noble que sa description ne peut pas tenir dans un simple quatrain. L’adjectif « agile » paraît antithétique de la « jambe de statue ». On peut y voir une forme de beauté marmoréenne, telle qu’elle apparaît aussi dans le poème intitulé « La beauté ». Il y a à la fois de la souplesse et quelque chose de sculptural.

Le regard du poète

Jusqu’à présent, le poète n’avait pas encore parlé de lui-même. En renforçant le « je » par un « moi », et en plaçant ces pronoms en début de vers, Charles Baudelaire marque une nette transition dans son poème, inscrivant désormais l’effet que cette fulgurante apparition a produit sur lui.

Le groupe détaché « crispé comme un extravagant » souligne la sidération que cette apparition a produit chez le poète. Celui-ci est littéralement fasciné, au point d’en perdre ses moyens et de paraître « extravagant ».

Charles Baudelaire affirme : « Je buvais […] dans son œil ». Cette métaphore insiste sur la jouissance, comparable à celle de la boisson, qu’a le poète à contempler fugitivement cette passante. Elle fait aussi du poète un lecteur d’absolu, capable de déceler dans l’œil d’une femme ce que d’autres n’y voient pas.

En effet, ce regard devient, pour le poète, un « ciel livide où germe l’ouragan ». On peut y voir une « correspondance » au sens baudelairien de ce terme : le poète est capable de voir un univers entier dans un tout petit iris. Il voit un macrocosme dans le microcosme. Surtout, il voit dans ce regard la possibilité d’une tempête.

Et que voit-il dans cet œil-ouragan, dans cet œil du cyclone ? Il voit « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue ». Appréciez la perfection du rythme binaire, la reprise d’une structure grammaticale identique [Dét]+[Subst]+[Qui]+[Vb]. Ce regard est à la fois captivant et cruel. En une seconde, Baudelaire a perçu toute une personnalité, toute une vie, tout un univers.

Un éclair fulgurant

Si les quatrains étaient amples et majestueux, les tercets sont coupés de nombreuses fois par des ponctuations ou des tirets en milieu de vers. Ce rythme beaucoup plus haché marque une intensification du propos, à l’image de « l’éclair ».

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Les ruptures syntaxiques soulignent le caractère fulgurant de cette vision qui n’aura duré qu’une seconde. Aussi rapide qu’ait été cette vision, elle a été extrêmement intense, puisque ce « regard » a donné au poète l’impression de « renaître », comme si sa vie n’avait été jusqu’alors qu’un morne sommeil. D’où la crainte : et si pareil éclair pouvait ne plus jamais se reproduire ? Cette angoisse est explicitement exprimée par la question « Ne te verrai-je plus que dans l’éternité », qui marque aussi la première apparition de la deuxième personne dans ce poème, initiant un dialogue avorté.

Un possible à jamais refermé

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Tout se passe comme si le poète avait entrouvert une fenêtre sur un monde merveilleux, mais une fenêtre bien vite refermée et qui ne s’ouvrira plus jamais. Le rythme ternaire « Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! » marque ainsi une gradation qui rend la véritable rencontre toujours plus improbable et même impossible. La construction en chiasme du vers « Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais » souligne la réciprocité des situations et l’impossibilité d’une nouvelle rencontre. Le parallélisme de construction « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! » place irrémédiablement l’amour dans le domaine de l’irréel, provoquant une amertume d’autant plus grande que cet amour semble avoir été, le temps d’un instant, possible et mutuellement désiré.

*

Poète de la modernité urbaine, Charles Baudelaire transmute un instant fugitif en vision d’absolu. Sous sa plume, le simple passage d’une femme en deuil, image éphémère, devient promesse d’un amour impossible, comme si une brèche temporelle s’était ouverte l’espace d’une seconde sur un « ouragan » cosmique, laissant entrevoir une réalité parallèle où le poète et la passante se fussent aimés. Réalité que le subjonctif plus-que-parfait relègue dans l’irréel, et refermée aussi vite qu’elle s’est entrouverte !

L’image d’en-tête de cet article est le détail d’un tableau que j’aime beaucoup. Il s’agit de Madame de Rimsky-Korsakov par Winterhalter. L’image, du domaine public, a été trouvée sur Wikipédia.

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