Peut-on résumer l’histoire littéraire en un seul article?

Faire tenir plus de mille ans de littérature en un seul article, c’est bien sûr une tâche impossible, tant la matière est vaste. Ce sont des milliers d’écrivains et d’écrivaines qui jalonnent plus de dix siècles d’histoire de la littérature. Les meilleurs ouvrages eux-mêmes, aussi épais soient-ils, ne fournissent qu’une sélection dans un immense océan littéraire. Je voudrais simplement ici proposer quelques repères.

Il va de soi qu’un tel article n’est pas destiné aux connaisseurs, qui y trouveront d’ailleurs, sans doute, des imprécisions choquantes et des raccourcis aberrants, mais bien plutôt à ceux qui cherchent de premiers repères. J’insisterai moins sur des noms singuliers ou sur des dates précises, que sur de grandes tendances de fond, s’agissant moins d’expliquer les œuvres mêmes que leur contexte.

1. Avant l’écriture : la Préhistoire

Les ruines de Mohenjo-Daro nous rappellent que la préhistoire ne se résume pas aux tribus cavernicoles (Source : Wikipédia)

La Préhistoire demeure une période méconnue, alors même qu’elle a duré bien plus longtemps que toutes les périodes suivantes. Quand on prononce le nom de cette période, viennent immédiatement à l’esprit des images de peintures rupestres, de grottes, de chasse, de pierres taillées. Ce qui semble de plus en plus certain, c’est que « l’homme préhistorique » n’était sans doute pas le rustre grognon qu’on s’imagine parfois. Les peintures rupestres témoignent de l’existence d’une culture, d’une forme d’art, et probablement d’une dimension religieuse.

S’agissant d’une période extrêmement longue, il va de soi que la fin de la Préhistoire ne ressemble guère à son commencement. Si l’on se transportait juste avant le commencement de l’Antiquité, c’est-à-dire juste avant l’invention de l’écriture, on découvrirait des formes de civilisation déjà relativement avancées. Le chasseur-cueilleur est alors généralement devenu un agriculteur-éleveur, avec ce que cela suppose de sédentarisation et d’urbanisation. L’écriture est probablement née des besoins de cette organisation sociale de plus en plus complexe. Avant même son invention, la littérature existait déjà sous une forme orale, sous la forme d’une mémoire transmise de génération en génération.

Il faut rappeler que de grandes villes ont existé bien avant ce que l’on pourrait imaginer : la ville de Mohenjo-Daro, dans la vallée de l’Indus (dans l’actuel Pakistan), aurait ainsi été érigée au cours du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Des traces datant de neuf mille ans avant Jésus-Christ ont été retrouvées à Jéricho, probablement l’une des plus anciennes villes du monde.

2. Les grands mythes de l’Antiquité

Un bas-relief mésopotamien (Wikipédia)

L’invention de l’écriture marque le commencement officiel de l’Antiquité. Celle-ci n’a, toutefois, pas eu lieu partout au même moment. Si le terme d’Antiquité évoque spontanément pour nous les civilisations grecque et romaine, il ne faut pas oublier qu’il y en eut beaucoup d’autres : sumériens, babyloniens, égyptiens, celtes, phéniciens, scythes, hittites… sans oublier les cultures d’Afrique, d’Asie et d’Amérique.

Le premier écrivain au monde serait une femme. C’est ce que raconte le blog Textualités, qui présente la prêtresse mésopotamienne Enheduanna, fille du roi Sargon d’Akkad, comme la première écrivaine de l’humanité.

C’est de cette époque que datent les plus anciennes versions écrites des grands textes fondateurs de l’Humanité, les mythologies grecque et romaine (Iliade, Odyssée, Enéide…), la Bible hébraïque puis chrétienne, les Upanishad, l’Épopée de Gilgamesh… On peut parler d’épopée, de cosmogonie, de mythologie. Ces grands textes portent la mémoire et les croyances des peuples qui se les transmettent.

3. Du mythos au logos :
l’essor de la philosophie

Buste de Platon (Wikipédia)

À la parole proprement mythique va progressivement s’ajouter une réflexion de plus en plus rationnelle. Il y a encore des mythes chez Platon, comme le très célèbre mythe de la Caverne. Mais la distinction s’opère entre ce qui relève du mythos et ce qui relève du logos : le premier renvoie à un discours qui se présente comme une parole de vérité venue du fond des âges, une parole révélée, tandis que le logos désigne la parole rationnelle, qui sélectionne ses arguments en vue de convaincre et de persuader.

L’Antiquité reste une référence majeure pour les philosophes d’aujourd’hui. En outre, on ne peut pas évoquer l’Antiquité sans mentionner le théâtre. Lors de concours organisés dans le cadre d’événements religieux, les dramaturges proposaient leurs œuvres, classées par Aristote dans les deux grandes catégories de comédie et de tragédie. Qu’il suffise ici de mentionner les noms d’Eschyle, de Sophocle, et d’Euripide…

C’est aussi une période faste pour la poésie : chez les Grecs, citons Anacréon, Sappho, Pindare ; chez les auteurs latins, mentionnons Ovide, Juvénal, Horace, Catulle, Martial, Plaute, Virgile…

► Voir aussi « Le chant du bouc », sur la naissance de la tragédie

4. Cet Âge que l’on dit moyen

Sans doute la notion de Moyen-Âge vaut-elle surtout pour la partie occidentale de l’Europe, qui subit l’effondrement de l’Empire Romain, marqué par la mort de l’empereur Romulus Augustule en 476 après Jésus-Christ. Les autres parties du monde ne connurent pas cette rupture. Au VIIe siècle, l’apparition de l’Islam en Arabie constitue un autre tournant majeur.

De façon générale, si les frises chronologiques changent brutalement de couleur lorsqu’on change de grande période, il serait bien sûr erroné de penser les époques de façon cloisonnée. Les personnes qui vivaient à la charnière de deux époques n’avaient pas nécessairement conscience d’un grand bouleversement.

Un manuscrit enluminé (Pixabay)

La fin de l’Empire Romain a des conséquences. S’il n’y a plus d’Empire, il n’y a plus d’administration. S’il n’y a plus d’administration, il n’y a plus personne pour faire entretenir les routes, pour verser les salaires des soldats, etc. S’il n’y a plus personne pour faire entretenir les routes, on va donc voyager et commercer moins loin, en se contentant de matériaux locaux pour les constructions. S’il n’y a plus d’armée romaine, les gens vont se placer sous la protection de petits seigneurs. Et c’est ainsi que, peu à peu, se met en place un système de type féodal. En comparaison avec la grandeur de l’Antiquité, ce système paraît moins brillant. Mais la recherche à montré que le Moyen Âge n’avait rien de médiocre, et qu’il serait erroné de le voir comme un âge sombre.

Du point de vue de la littérature, cette évolution a deux conséquences :

  • l’altération de la langue parlée. Si la langue latine a rayonné aux quatre coins de l’Empire, c’était généralement sous une forme altérée. Les personnes qui la véhiculaient n’étaient pas nécessairement des plus cultivés : soldats, mercenaires, marchands… Le délitement du pouvoir central n’a probablement pas aidé à maintenir la langue latine ailleurs que dans les monastères, véritables oasis de culture. Peu à peu, les langues vernaculaires apparaissent également à l’écrit : on date ainsi traditionnellement la naissance du français écrit avec la Séquence de Sainte-Eulalie, cantilène composée vers 880.
  • le développement de thèmes liés à la féodalité. La littérature en langue vernaculaire a traité des thèmes chers à cette nouvelle société : chevalerie, amour courtois, chanson de geste, christianisme… On peut citer Chrétien de Troyes, Marie de France, Christine de Pizan, Adam de la Halle, Martial d’Auvergne, Charles d’Orléans…

► Voir aussi « Petit voyage linguistique dans le temps »

Les romans arthuriens de Chrétien de Troyes furent ainsi écrits au XIIe siècle, tout en racontant des événements censés s’être déroulés bien plus tôt, à l’époque légendaire du Roi Arthur. L’auteur écrivait dans le contexte de la Cour de Champagne, tout en situant les événements en Grande Bretagne. Le douzième siècle dans lequel écrivit Chrétien de Troyes correspondit à ce que l’on appelle un « second âge féodal », c’est-à-dire une période d’essor économique et de prospérité dans l’ensemble de l’Occident médiéval. Celle-ci favorisa un bouillonnement intellectuel : traduction des textes gréco-arabes, diffusion du corpus aristotélicien, ouverture sur l’Orient. C’est aussi à cette époque que l’essor urbain entraîna une révolution scolaire, avec la mise en place des « écoles cathédrales ». Cette période faste s’inscrit en somme dans une série de plusieurs « Renaissances » : celle du VIIIe siècle marquée par l’Empire carolingien ; celle du XIIe siècle, donc ; et bien sûr celle du XVIe siècle, celle que l’on a l’habitude d’appeler la Renaissance… Cet essor favorisa le rapprochement entre le clergé lettré et une noblesse qui voulait désormais s’instruire elle aussi, et à qui la littérature en langue vulgaire était plutôt destinée.

Il me semble important de rappeler qu’à côté de cette littérature de langue d’oïl, existe aussi une littérature de langue d’oc, dont il me semble qu’elle est beaucoup moins souvent présentée et enseignée alors qu’il s’agit aussi d’une composante de la littérature française. À côté des trouvères du Nord, il ne faut pas oublier les troubadours du Sud, dont Wikipédia présente une imposante liste.

À propos de ces deux mots de trouvère et de troubadour, il est intéressant de noter l’évolution de leur emploi dans les écrits français recensés par Google depuis 1500 : le troubadour (qui est le mot de langue d’oc) semble avoir supplanté le trouvère (mot de langue d’oïl) dans le français commun.

Trouvère (en bleu) et troubadour (en rouge) – Google Ngram (capture d’écran)

Il faut aussi rappeler que l’émergence des littératures en langue vulgaire n’a aucunement signifié la fin de la littérature de langue latine. Le latin est longtemps resté la langue des érudits et des clercs. Jean Jaurès — qui, je le rappelle au cas où ce soit nécessaire, vécut au dix-neuvième siècle — rédigea en latin une thèse sur les origines du socialisme allemand, intitulée De primis socialismi germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte, Hegel (publiée en 1891). On peut d’ailleurs la lire sur le site Internet de la « Bibliotheca Augustana ».

5. Le siècle des découvertes

On l’a vu, il serait erroné de croire qu’après mille ans d’obscurité, l’on soit passé subitement et brutalement à la lumière de la Renaissance. Le monde médiéval d’Europe occidentale commerçait avec le reste du monde. À l’image d’Épinal du petit village recroquevillé autour de son château fort, il faut ajouter celle de cités brillantes. Cela dit, il y a bien des évolutions qui marquent un changement d’époque :

  • la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb élargit les horizons de la conscience européenne. Ainsi Michel de Montaigne inscrivit-il l’existence des « Indiens » dans ses Essais ;
  • la prise de Constantinople permit l’arrivée en Europe de manuscrits qui assurèrent une redécouverte des textes antiques ;
  • les découvertes scientifiques (Copernic, Galilée…) eurent d’importantes implications philosophiques, modifiant la conception de la place de l’Homme dans l’Univers ;
  • la remise en question de certaines pratiques religieuses (en particulier le commerce des Indulgences) aboutit à un schisme entre Catholiques, d’une part, et Protestants, d’autre part, au terme de guerres de religion.

C’est dans ce contexte qu’apparaissent, notamment, la réflexion très personnelle d’un Michel de Montaigne, la légère et érudite histoire des ogres de François Rabelais, les poèmes en partie inspirés de l’Antiquité du groupe de la Pléiade, avec Ronsard et Du Bellay, mais aussi Peletier du Mans, Jodelle, et d’autres.

Si les sonnets pétrarquisants de Ronsard sont très connus, il est moins souvent noté que celui-ci s’engagea très fortement dans le contexte des oppositions entre catholiques et protestants. Le poète n’était pas, au départ, hostile à une modernisation de l’Église, mais se montra fermement opposé à l’idée d’un schisme, et ne cacha pas son horreur des violences guerrières. Son Discours des misères de ce temps, en vers, argumente éloquemment en ce sens.

6. Du baroque au classicisme

Après le siècle de la Renaissance, vient celui de la Monarchie absolue. Cette seule expression suffit à faire penser au château de Versailles, à la grandeur de Louis XIV, et à l’essor des arts sous son règne. On pense au théâtre de Racine, Corneille et Molière, à la poésie de La Fontaine, aux contes de Perrault ou de Marie Leprince de Beaumont, au goût raffiné des lettres de Madame de Sévigné… On pense encore à la beauté de la langue de Bossuet, de Fénelon ou de la Bruyère…

Ce qui est moins connu, c’est que cet apogée classique ne correspond pas à la totalité du dix-septième siècle. Les règles « classiques » du théâtre ne sont pas apparues en un jour, et des formes théâtrales plus libres ont existé tout au long du Grand Siècle : tragi-comédie, pastorale, ballet… Redécouvrant des œuvres et des auteurs mineurs, les historiens de la littérature se sont alors réapproprié le terme de baroque, au départ davantage utilisé pour parler d’architecture, de musique ou encore de littérature étrangère. Cet art du foisonnement et de la profusion, né à la suite de la Contre-Réforme, a également marqué la littérature.

Voir aussi : Le théâtre du XVIIe siècle ne se résume pas à Racine, Corneille et Molière
Voir aussi : Le théâtre, avant, c’était comment ?

Ci-dessus : Jean Racine, Molière et Mme de Sévigné.

7. Le siècle des Lumières

S’il fallait résumer le XVIIIe siècle à une seule idée, ce serait sans conteste celle des « Lumières ». Un tel résumé est certes honteusement simplificateur : il faudrait parler aussi du roman (Bernardin de Saint-Pierre, Choderlos de Laclos, Sade, Lesage, l’abbé Prévost, madame de Villeneuve…), du théâtre (Marivaux, Beaumarchais, Sedaine, Mercier…), de la poésie (André Chénier, Fabre d’Églantine…).

Il n’en reste pas moins que, s’il fallait ne retenir qu’une seule chose, ce serait l’essor de la réflexion philosophique dans le cadre de ce que l’on a appelé le « siècle des Lumières ». On connaît les noms de Diderot, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu… Sans doute faudrait-il ajouter celui de Mme d’Épinay, ne serait-ce que pour rappeler que cette aventure philosophique ne fut pas strictement masculine.

8. Le siècle des Révolutions

Les choses deviennent plus complexes encore à mesure qu’on approche des XIXe et XXe siècles. Le nombre d’écrivains augmente. Celui des mouvements littéraires aussi : romantisme, réalisme, Parnasse, symbolisme, naturalisme… Dès lors, il devient plus difficile de schématiser le siècle en une idée-force.

La rue Montorgueil lors de la Fête Nationale, par Claude Monet (Wikipédia)

Je crois qu’il convient d’insister avant tout sur cette rupture majeure que fut la Révolution française. Plus qu’un changement de régime, ce fut un bouleversement majeur de la façon de se considérer en tant qu’individu et en tant que société. La monarchie française avait duré pendant si longtemps qu’elle avait sans doute fini par paraître immuable. De fait, bien des choses que l’on croyait éternelles se sont révélées contingentes, transitoires, périssables.

Chacun sait que la Révolution française commença en 1789. Il est bien plus difficile de dire quand elle se termina. Le 21 janvier 1793, avec la mort par guillotine du roi Louis XVI ? Le 28 juillet 1794, avec la mort de Robespierre et, donc, la fin du régime de Terreur qu’il avait instaurée ? En 1799, avec le coup d’État de Napoléon Bonaparte ? Le 2 décembre 1804, avec le sacre de Napoléon comme Empereur ? Ou encore, si l’on considère le régime napoléonien comme une sorte de produit paradoxal de la Révolution, en 1815, avec la Restauration ?

On peut dire que la Révolution française continua d’avoir des conséquences pendant tout le dix-neuvième siècle. Après des siècles de stabilité, la France connut une succession de régimes différents, entrecoupés d’épisodes révolutionnaires : Révolution, Directoire, Consulat, Empire, Restauration, Monarchie de juillet, Deuxième république, Second Empire…

Aussi, s’il fallait donner une tonalité d’ensemble à la littérature française du XIXe siècle, je dirais que ce serait l’inquiétude. Il y a sans doute moins de légèreté dans la littérature depuis la Révolution que dans celle d’Ancien Régime. Voici en effet que l’on vit dans un monde changeant, privé de ses repères immuables. Le Romantisme décrit un Homme tourmenté, en proie à des sentiments violents, exacerbés par une sensibilité suraiguë. Le Réalisme puis le Naturalisme peignent les conditions difficiles des individus au XIXe siècle. Les poètes de la modernité se détournent du paisible univers mythologique des siècles précédents pour s’acoquiner avec le réel, en incluant la laideur et la misère. Baudelaire campe ses Fleurs du Mal dans un univers très urbain.

Voir aussi : « De l’inquiétude dans la littérature »

9. Le siècle vingtième

Ayant déjà consacré un article au vingtième siècle poétique, ainsi qu’un autre aux grandes tendances de fond de la poésie française contemporaine, j’éviterai ici de reprendre des éléments qui se trouvaient déjà dans ces précédents articles.

Le vingtième siècle étant celui qui est le plus proche de nous, il est naturel que ce soit celui sur lequel nous ayons le plus de choses à dire. Le nombre d’auteurs recensé par Wikipédia pour le XXe siècle est de 5475. C’est presque le double du nombre d’articles consacrés aux écrivains français de 1500 à 1800 (en faisant la somme des pages recensées pour chaque siècle, on trouve 2878). Il faut donc rappeler que, depuis le XIXe siècle, la littérature est devenue une industrie. Elle s’adresse désormais aux masses. Émile Zola décrit fort bien les débuts de la réclame et de la publicité. Les livres se comptent désormais par milliers. Il y en a pour tous les goûts, de toutes les formes, sur tous les sujets. L’invention du livre de poche montre combien l’objet livre n’est plus quelque chose de précieux ou de coûteux. Cette massification — qui trouve ses débuts dès le XIXe siècle — est l’une des grandes caractéristiques du XXe siècle.

Autre élément saillant, bien entendu, les deux guerres mondiales. Elles ont, toutes deux, profondément marqué les esprits, par leur horreur particulièrement inhumaine, par leur durée, par leur nombre de morts, par leur caractère « total ». Toutefois, les réactions, sur le plan littéraire, n’ont pas été les mêmes.

En réaction à la Première Guerre mondiale, on assiste à l’essor d’un dadaïsme puis d’un surréalisme animés d’une volonté d’insoumission envers la culture bourgeoise européenne, qui, loin d’être forte et sage comme elle le prétendait, n’a pas su éviter la guerre. On prône alors une esthétique de la provocation, mais aussi et surtout une fuite vers l’ailleurs et vers le rêve, une libération de la fantaisie, en abandonnant le geste d’écriture aux automatismes de l’inconscient.

La réaction à la Deuxième Guerre mondiale fut plutôt de l’ordre du désarroi, de la sidération, de l’incompréhension. Ce qu’il venait de se passer dépassait les limites de l’entendement. Aussi la littérature de la deuxième moitié du vingtième siècle est-elle marquée par un sentiment d’inquiétude exacerbé. De façon générale, les artistes paraissent éprouver une volonté de rupture à l’égard des formes d’art antérieures. Que ce soit au théâtre ou dans le roman, on rompt avec la cohérence du récit, on déstructure le personnage. C’est un peu comme si plus rien ne pouvait aller de soi.

Les Nouveaux Romanciers considèrent le prototype romanesque traditionnel hérité du réalisme comme dépassé. De fait, celui-ci avait déjà été mis à mal, dans la première moitié du siècle, par des auteurs comme Céline, Joyce, Proust ou Gide, dont l’écriture novatrice s’écartait des modèles fournis par le XIXe siècle. Quand on y regarde de près, il n’y a pas énormément de choses en commun entre Butor, Robbe-Grillet, Duras ou Simon. Je m’avance peut-être un peu, mais il me semble que, s’il fallait trouver un dénominateur commun, ce serait peut-être justement ce refus des conventions héritées du réalisme, comme s’il n’était plus possible, après guerre, de continuer à écrire des romans comme avant. En particulier, on s’écarte du schéma narratif traditionnel, comme s’il ne pouvait plus guère y avoir d’histoire cohérente.

Le Nouveau Théâtre, de même, présente des personnage hagards, sans passé ni avenir, qui errent sur scène sans trop savoir pourquoi ni comment. Vladimir et Estragon attendent un Godot qui ne viendra sans doute jamais. Winnie et Willie ressemblent à un vieux couple qui n’a pas grand chose à faire, à ceci près que Winnie s’enterre progressivement dans la glaise. Comme s’il ne pouvait y avoir d’issue, dans un monde lui-même malade, atteint de « rhinocérite ».

La poésie d’après-guerre se montre, de son côté, très humble, soucieuse d’authenticité, inquiète quant à la précarité de l’être humain. Il ne s’agit plus d’éblouir le lecteur par des tours de force rhétoriques. L’heure n’est plus à la fanfaronnade. C’est un peu comme s’il s’agissait de rapiécer les lambeaux d’un humanisme en miettes, et de chercher, sans aucune garantie de réussite, de quoi trouver un peu d’espoir.

► Voir aussi : « Tendances de la poésie contemporaine »
► Voir aussi : « Dix poètes d’aujourd’hui »
► Voir aussi : « La poésie d’aujourd’hui au féminin »

10. Et aujourd’hui ?

Et aujourd’hui ? Grande question ! La littérature d’aujourd’hui est foisonnante. Ce sont, chaque année, plusieurs centaines de romans, de pièces de théâtre, de recueils de poésie qui sont publiés. La plupart paraissent dans l’indifférence générale, les vitrines des libraires n’étant pas extensibles. S’il y avait une tendance générale à retenir, ce serait d’abord celle-là : la grande diversité d’une littérature qui se laisse mal classifier en écoles ou en mouvements. Les écrivains — romanciers, dramaturges, poètes — revendiquent davantage leur singularité individuelle qu’une appartenance à un groupe.

On parle parfois de « post-modernité », même si je n’aime pas tellement ce terme un peu flou que tout le monde ne définit pas de la même manière. Tous les écrivains ne revendiquent pas, tant s’en faut, cette étiquette. Les pratiques individuelles sont elles-mêmes assez diverses.

Il y a sans doute une certaine volonté de réexplorer les formes du passé et de s’amuser à les triturer, à les déstructurer, à les recomposer de façon inédite. Comme si le matériau même ne pouvait être neuf, comme si tout ce qui était réellement original avait déjà été essayé, et que le seul espace de nouveauté possible résidait dans des jeux de recomposition, de transformation, de copier-coller. Mais là encore, cette tendance est loin d’être générale, et bien des auteurs n’y souscrivent pas.

Il y a peut-être aussi une frontière un peu moins nette entre la grande littérature classique et la littérature populaire. La première pouvant alors utiliser les codes de la seconde, mais avec un objectif différent, une ambition plus élevée. La « grande » littérature peut ainsi récupérer les ingrédients du roman policier, par exemple, ou encore de la science-fiction, mais pour en faire autre chose que ce que l’on entend ordinairement par ces expressions. Ces éléments puisés dans la « pop culture » deviennent alors des outils qui permettent d’observer la société contemporaine, de révéler ses travers, de dénoncer certaines réalités.

Dans notre époque où voyager n’a jamais été aussi facile, il devient possible de puiser ses références ailleurs que dans le passé national. La littérature d’aujourd’hui parle sans doute beaucoup plus des autres pays que celle d’hier. Et plus seulement en se contentant d’un exotisme bon marché. On peut ainsi produire un dé-centrement par rapport à l’habituel point de vue occidental.

Enfin, je m’avance peut-être, mais il ne me semble pas erroné de parler d’une tendance générale au désenchantement, qu’il s’agisse pour l’écrivain de le souligner, de l’accentuer ou au contraire de chercher une issue pour s’en extraire.

*

Comme vous aurez pu le constater, j’ai voulu en rester à de grandes tendances, plutôt que de détailler les courants, les mouvements ou les œuvres individuelles. C’est plutôt l’esprit qui anime la littérature de chaque époque, que j’ai essayé de saisir. J’espère ainsi que mon petit résumé sera un peu différent de ce que vous avez l’habitude de lire. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un cours de littérature : j’ai avant tout cherché à rester agréable à lire, acceptant d’en rester à des considérations assez générales.

Certaines généralisations sont peut-être un peu excessives, certaines simplifications confinent peut-être au contresens. Plutôt que de m’en faire le reproche, je vous invite, si vous avez des précisions à apporter, à le faire dans l’espace des commentaires. Je suis bien conscient que l’homme cultivé n’aura pas appris grand-chose dans ces lignes, mais je pense malgré tout que si les étudiants en lettres pouvaient entrer à l’Université en sachant déjà ça, ce ne serait déjà pas trop mal.

Cet article pourra être modifié au fur et à mesure que le blog s’étoffera. J’insérerai alors des liens vers des informations complémentaires, j’ajouterai des informations plus précises. J’espère avoir plus ou moins bien tenu le pari de faire tenir toute l’histoire de la littérature dans un seul article : à vous de me dire ce que vous en avez pensé.

10 commentaires sur « Peut-on résumer l’histoire littéraire en un seul article? »

  1. J’ai beaucoup aimé votre article;n’en déplaise à certains ,je l’ai lu avec plaisir,car c’était un exposé vivant…ne présentant pas de fautes de Français(orthographe,grammaire réunis),….pour changer un peu.Merci donc …j’ai aussi apprécié votre humilité/un savoir ,accompagné d’un savoir-vivre.

    Aimé par 1 personne

  2. Le coup de la première femme écrivaine, quelle aubaine, le clin d’oeil au vent d’autun…la littérature n’est-ce donc pas l’art transgenre du bavardage fixé par les mots? Mais quel odieux missile envers les deux obus! Impossible de raconter juste le lendemain l’inverse du bijectif réciproquement symétrique pour entuber le pov’male parti à la chasse ou chercher les croissants. Et toc, elle te m’invente la rhétorique sémitique…avant les titans…ou la chirurgie plastique, celle qui enrobe l’exo 7, à la spamish…

    Aimé par 1 personne

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