La poésie au féminin

C’est avec raison que l’on m’a reproché un trop faible nombre de femmes dans mon article intitulé « Dix poètes d’aujourd’hui à connaître ». En effet, les femmes sont poètes, elles aussi, bien entendu, et depuis longtemps. On pourrait remonter jusqu’à Sappho, Marie de France, Christine de Pizan, Louise Labé… Au XIXe siècle, on peut mentionner Marceline Desbordes-Valmore, Louise ColetEt dans la poésie d’aujourd’hui ?

La poète ou la poétesse ?

Commençons avec une question de terminologie : faut-il dire la poète ou la poétesse ? Ce dernier féminin est formé tout à fait régulièrement. Le mot est ancien, puisqu’il est attesté dès 1422 sous la forme poëtisse d’après le CNRLT. Cependant, ce même dictionnaire affirme que le féminin suffixé tend à prendre une coloration péjorative. De même, peintresse, cheffesse et ministresse sont donnés comme des termes employés par plaisanterie. De fait, Marie-Claire Bancquart préfère que l’on dise « la poète ». Après, c’est à chacun et chacune de voir.

Les poètes femmes d’aujourd’hui

Sans doute notre époque contemporaine est-elle un peu moins férocement marquée par les inégalités sexistes que les siècles passés, même si beaucoup reste à faire. Voici donc quelques représentantes féminines de la poésie française d’aujourd’hui. Il y en a beaucoup d’autres, mais je vais ici me limiter aux poètes que je connais suffisamment pour pouvoir en parler.

Marie-Claire Bancquart (née en 1932)

La poète Marie-Claire Bancquart (Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

Puisque je parlais à l’instant de Marie-Claire Bancquart, commençons par elle. Professeur émérite de l’Université de la Sorbonne, spécialiste notamment d’Anatole France et de Maupassant, Marie-Claire Bancquart est l’auteur d’une œuvre critique considérable, à côté de laquelle on trouve un nombre important de recueils de poésie.

J’aime la force lyrique de la parole de Marie-Claire Bancquart, qui parvient à trouver dans notre quotidien le plus banal la matière d’un émerveillement constamment renouvelé. Ce quotidien est éclairé par le surplomb du mythe : puisant autant dans la mythologie gréco-latine que dans les textes bibliques, la poète réinterprète les mythes en leur donnant une nouvelle vie.

Le tressage du mythique et du quotidien dessine alors une peinture juste de la condition humaine, précaire, fragile, souffrante, mais sublime. Les thèmes du corps et de la mort interviennent comme un memento mori moins destiné à nous effrayer qu’à nous inviter à prendre soin de notre vie et à jouir de l’instant présent.

L’anthologie personnelle intitulée Rituel d’emportement fournira une bonne première approche à ceux qui voudraient découvrir la poésie de Marie-Claire Bancquart. Personnellement, mon recueil préféré de la poète est Avec la mort, quartier d’orange entre les dents : rien que le titre est beau. Cette promesse de l’orange comme un défi à la mort. Cette capacité de savourer la vie en narguant la Faucheuse.

Un ouvrage universitaire collectif, paru aux éditions Peter Lang, rassemble les contributions au colloque de Cerisy consacré à son œuvre, qui s’est tenu en 2011 et auquel j’ai participé.

Pour en savoir plus sur Marie-Claire Bancquart, je vous renvoie à plusieurs articles de ce blog qui lui ont été consacrés :

Avant de passer à une autre poète, je voudrais citer l’un de ses poèmes :

« Si je parle à l’oreille des heures
c’est pour m’approcher du silence
à grande douceur

c’est pour murmurer la violence
afin qu’elle diminue
comme
l’orangé des roses sait pâlir.

Et maintenant ne resterait
qu’une profonde respiration de l’univers
si seulement pouvait se confondre avec elle
ma très irrégulière respiration

Car je suis encore de ce monde
et je me souviens
des prisonniers et des malades. »

Marie-Claire Bancquart, Rituel d’emportement, Obsidiane, p. 324.

Claude Ber (née en 1948)

Couverture de « La mort n’est jamais comme » (image trouvée sur « Terres de femmes »)

Il n’est pas sans logique de poursuivre ce très incomplet parcours de la poésie féminine d’aujourd’hui en passant à Claude Ber, qui connaît très bien Marie-Claire Bancquart. J’ai rencontré Claude Ber à deux reprises, à Cerisy d’abord, puis à Nice, à l’occasion d’un séminaire universitaire sur « La poésie comme entretien ».

 

Je ne connais pas l’œuvre de Claude Ber aussi bien que celle de Marie-Claire Bancquart. D’elle, je n’ai lu que La mort n’est jamais comme, paru en 2009 aux éditions de l’Amandier. Ce n’est pas un ouvrage d’un abord facile, en raison d’une langue travaillée de telle sorte que la syntaxe y soit parfois rompue, de la même façon que l’ouvrage lui-même est parsemé de « découpes », et d’une réflexion aux accents philosophiques.

Voici quelques extraits, tous issus de La mort n’est jamais comme :

« Ce qui reste parfois je l’appelle poème
car toujours le poème n’est que
ce qui reste une fois que
après que
avant que
ou alors il ne reste rien
ce qui reste de mémoire dans le corps et ce qui reste de mots pour dire une fois tu l’emballement des mots qui s’écoutent […] »

(Source : claude-ber.org)

Autre extrait, trouvé sur le blog « Terres de femmes » :

« Découpe 16

Je dis mer. La mer dit bahr. Elle dit sama ciel bahr mer. Et tangue. Entre deux bleus. Entre deux langues. Ici où la rime se nomme océan. Bahr, cette mer étrangère avec son sourcil de vague tâtant la terre de son œil. Scrutant l’entier de la terre de cet œil qui avance. Puis rétracte sa pupille. Se retire dans son cœur de mer. Et bat mer bahr mer bahr. Puis revient à grands ourlets de lèvres blanches. Se plisse. Enfle. Roule enroule à terre entre ses dents d’écume successive. Bahr, elle se nomme bahr. Et moi je ne suis plus moi mais ana. Ana sous ce ciel où la nuit tombe comme une main qui se retourne. Et ma main se retourne avec lui. Yed main sama ciel. Main double à deux mers et à deux mains. Je te donne mer, tu me donnes bahr. Donne-moi un mot cela seulement qui se donne sans se perdre. Et nous aurons chacun deux mots en main. Deux mains en mot. La mer comme une main et les mains aussi libres et larges que la mer. Main bahr yed mer. »

J’aime le lyrisme de ce poème en prose tourné vers la mer et le ciel. Deux langues se rencontrent. Je sais que bahr, en arabe, c’est la mer, l’océan. Je le sais, parce que, dans le célèbre roman de science-fiction Dune, le désert est évoqué comme étant l’océan sans eau, le bahr bela ma. Mais yed, cela sonne peu arabe, on dirait plutôt de l’hébreu. Alors, ne parlant ni l’une ni l’autre langue, je fais comme tout le monde : je demande à Google. L’ordinateur me dit d’abord que yed, c’est « unité » en Russe, ce qui ne doit pas être cela. Et, donc, en hébreu, yed, c’est la main. Et ciel, en arabe, c’est bien sama’.

Au-delà de l’intérêt linguistique, de la dimension politique du mariage de ces deux langues, il y a aussi quelque chose de sensuel dans cette rencontre des deux langues entre deux bleus, dans l’ourlet de la mer. Oui, c’est un très beau poème.

Pour en savoir plus sur Claude Ber, je vous recommande :

Valérie Rouzeau (née en 1967)

Valérie Rouzeau à Saint-Malo en 2015 (photo : Denis Heudré) (Attribution : Par ActuaLitté — Valérie Rouzeau, CC BY-SA 2.0, Wikipédia)

Je vous parlais naguère de Valérie Rouzeau à l’occasion de sa venue à Nice dans le cadre du Printemps des Poètes. Inutile, donc, que je me répète. Je rappellerai simplement la capacité de Valérie Rouzeau à rester légère même en abordant des sujets graves, sa façon de jouer avec les mots qui n’est pas gratuite, mais qui dit quelque chose de notre monde qui ne va pas toujours très bien. Une poésie qui est bien d’aujourd’hui.

J’ai beaucoup aimé sa lecture poétique à la bibliothèque Nucéra, à Nice, où, accompagnée au trombone à coulisses, elle a fait rêver le public avec une grande simplicité, sans théâtralité excessive, avec une voix qui sonne juste.

Pour en savoir plus sur Valérie Rouzeau, je vous renvoie à mes articles précédents :

Gabrielle Althen (née en 1939)

Longtemps professeur de littérature comparée à l’Université de Nanterre, Gabrielle Althen est l’auteur de nombreux ouvrages poétiques, qui ont fait l’objet d’une journée d’études il y a quelques années à Nice, à laquelle j’avais participé et dont les actes sont parus dans la revue Nu(e).

Je voudrais commencer par égrener quelques-uns des titres de recueils de Gabrielle Althen: Cœur solaire ; Cœur fondateur ; Midi tolère l’ovale de la sève ; Vie saxifrage ; La Raison aimante ; Hiérarchies ; Le Sourire antérieur. Il y a, dans ces titres, quelque chose d’énigmatique. Ce caractère énigmatique se retrouve dans sa poésie. Voici, par exemple, le premier poème de Vie saxifrage :

« Voici le temps du face à face, si nu qu’on lui cherchera des rides en guise d’anse ! Transparence, ô vérité noire ! Cette justice a les lèvres insensibles et bien que la chair soit plus jeune que la tête, tu devras en écrire sur la vitre de l’air. »

Gabrielle Althen a été influencée par René Char, avec qui elle partage un goût pour l’expression aphoristique, pour le mystère sibyllin. Comme le note Michèle Finck, sa poésie articule déchirure et dissonance, d’une part, et « tension vers une force supérieure d’acceptation et d’alliance ».

Citons encore un poème bref, lui aussi issu de Vie saxifrage :

« L’énigme est une roue céleste qui se laisse traverser sans se résoudre et le temps la reçoit sans y toucher, tel un vent léger faisant filer les herbes lisses. »

Béatrice Bonhomme (née en 1956)

J’ai déjà maintes fois parlé ici de Béatrice Bonhomme, que je connais bien puisqu’elle a dirigé ma thèse sur Jean-Michel Maulpoix. Professeur à l’Université de Nice, où elle enseigne la littérature française du XXe siècle, elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur la poésie. Elle a créé, au sein du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature, un axe de recherches « Poiéma » consacré à la poésie.

Elle a fondé la revue Nu(e) en 1994, dont les nombreux numéros ont permis aux grands noms de la poésie comme à des poètes moins connus de se rencontrer aux fil des pages où une place importante a également été accordée aux arts plastiques. Cette revue, longtemps imprimée sur papier glacé, est désormais diffusée sur Internet via le site Poezibao, animé par Florence Trocmé.

De fait, Béatrice Bonhomme ne conçoit pas la création poétique de façon indépendante des activités de recherche, d’enseignement et de partage. Ses nombreux recueils développent une poésie touchante par sa sincérité, par la force d’un vécu qui affleure sans cesse sans jamais réellement se raconter, et qui atteint ainsi l’universel.

Parmi ses nombreux ouvrages, j’aime particulièrement Passant de la lumière, où la poète transcende la douleur du deuil par une glorification sans emphase de son père défunt, mettant ainsi des mots justes sur une souffrance qui nous concerne tous. J’aime aussi Les Gestes de la neige : « Pour toi je réinventerai les gestes de la neige… »

Pour en savoir plus sur Béatrice Bonhomme, je vous recommande l’ouvrage collectif paru sur son œuvre, intitulé Béatrice Bonhomme : le mot, la mort, l’amour, aux éditions Peter Lang, sous la direction de Peter Collier et Ilda Tomas. Vous trouverez sur le site Loxias ma recension de cet ouvrage.

Je vous signale enfin les autres articles de ce blog consacrés à Béatrice Bonhomme :

Et les autres…

Il y aurait encore tant à dire, de personnes à présenter ! L’encyclopédie Wikipédia recense rien moins que 184 poétesses françaises au vingt-et-unième siècle (contre 477 hommes, certes). Parmi les noms qui comptent, il faudrait parler de Martine Broda, de Vénus Khoury-Ghata, d’Adeline Baldacchino, de Marie Noël, d’Esther Tellermann, de Marie Étienne, d’Heather Dohollau, d’Andrée Chedid, de Michèle Finck, de Joëlle Gardes, de Déborah Heissler, de Florence Pazzottu, de Nathalie Quintane… et de tant d’autres.

Plutôt que de risquer des propos erronés en évoquant des poètes que je ne maîtriserais pas assez, je préfère en rester là pour aujourd’hui. Si vous connaissez bien d’autres femmes poètes, ou si vous avez simplement envie de faire une remarque, n’hésitez pas à laisser un commentaire !

 

 

25 commentaires sur « La poésie au féminin »

  1. Sympa, ce petit tour d’horizon ! De Claude Ber, je te recommande chaudement le recueil « Il y a des choses que non », que je relis deux ou trois fois par an ! Et « Sinon la transparence »… Et tous les autres. Bref, j’adore !
    En autre nom de la poésie contemporaine féminine, j’ai aussi découvert Jeanne Benameur : c’est mon coup de cœur de l’année 😉

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