Tendances de la poésie contemporaine

Difficile de parler de poésie contemporaine, et pour cause, s’agissant d’une production très récente, non encore décantée par le temps, et donc par définition foisonnante. Vastes sont ses territoires, et c’est précisément ce qui peut faire son attrait : découvrir des auteurs, forger librement son propre goût, se laisser surprendre par tel ou tel poème… Cette diversité n’empêche pas de chercher, sinon à définir, du moins à analyser la poésie d’aujourd’hui. L’une des ambitions de ce blog est précisément de mieux faire connaître cet univers qui reste largement méconnu du grand public. Aujourd’hui, je vous propose quelques tendances…

À dire vrai, plusieurs des tendances principales de la poésie française contemporaine remontent à plus loin que le strict contemporain, il s’agit alors de tendances de fond que les poètes d’aujourd’hui adaptent à l’époque actuelle.

La lucidité critique

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Sans prétendre pouvoir affirmer quoi que ce soit qui fût valable pour l’ensemble de la poésie contemporaine, je crois malgré tout que bien des poètes contemporains souscriraient à la déclaration de Baudelaire selon laquelle « tous les grands poètes deviennent naturellement, fatalement critiques ».

Bien des poètes, qu’ils optent pour une avant-garde littéraliste ou qu’ils revendiquent au contraire un certain lyrisme — puisque telle est la ligne de partage souvent évoquée entre deux tendances du reste poreuses et insuffisantes à décrire la complexité du champ poétique contemporain –, se montrent en effet conscients de leurs choix poétiques, conscients aussi des modèles qu’ils revendiquent, et bons connaisseurs de la poésie tant contemporaine que plus ancienne, tant française qu’étrangère.

Des poètes comme Philippe Jaccottet ou encore François Jacqmin se montrent très vigilants à l’égard des facilités d’écriture, des tics de langage, de tout ce qui menace constamment la parole poétique de n’être pas pleinement authentique.

La poésie contemporaine est ainsi marquée par une attitude plus ou moins réservée quant aux ornements du langage, métaphores, enjolivures, bref tous ces « effets spéciaux », parfois rejetés, sans doute dans l’idée qu’ils font davantage écran qu’ils ne donnent réellement accès à l’essentiel.

J’ai dit « plus ou moins », précisément parce que le rejet n’est pas extrême chez tous les poètes, et qu’il se manifeste de manières très différentes. Il y a eu, pendant les années soixante-dix, un vif rejet du lyrisme traditionnel, de la subjectivité, de la métaphore, mais on en est aujourd’hui largement revenu. Cependant, il me semble que la plupart des poètes souscriraient assez à l’idée que la poésie, ce n’est pas seulement pour faire joli.

Le contexte historique explique sans doute, au moins en partie, ce rejet : si le surréalisme promouvait volontiers l’évasion vers l’ailleurs et vers le rêve, il devenait difficile de persévérer dans cette voie après la seconde guerre mondiale : il aurait paru indécent de donner l’impression de faire comme si rien ne s’était passé, et de continuer à s’émerveiller de trouvailles langagières insolites, sans prêter attention à la souffrance du monde.

La prise en compte du monde réel

Là aussi, il y a beaucoup de différences d’un poète à l’autre. Mais il me semble que, depuis Baudelaire qui a inscrit la modernité urbaine dans sa poésie, nombreux furent les poètes qui tinrent compte de la réalité présente de leur temps, qui cherchèrent à traduire en mots l’atmosphère particulière de l’époque dans laquelle ils vivaient, qui nous donnèrent à voir le monde tel que nous n’avions su auparavant le voir.

C’est ainsi que le réel fait irruption dans le poème. Il peut s’agir, comme chez Ponge, de ces objets du quotidien que, d’ordinaire, nous ne considérons guère que distraitement, et que le poète nous apprend à regarder d’un œil neuf. Il peut s’agir aussi, comme dans Zone d’Apollinaire, des voitures, des avions et de la Tour Eiffel, réalités a priori prosaïques mais que la poésie se donne désormais le droit de considérer.

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Lorsqu’un poète comme Jean-Michel Maulpoix rapporte des souvenirs de voyage, par exemple dans Chutes de pluie fine, il ne cherche pas à composer de gracieuses cartes postales, mais bien à rendre compte du monde tel qu’il est, dans sa splendeur comme dans sa misère.

Et le poème peut rapporter aussi bien des faits minimes, des micro-événements comme la venue d’un papillon sur une fleur, qu’embrasser les grands mouvements de l’Histoire, et s’intéresser au sort de l’Humanité elle-même. Il peut s’agir de faits très intimes, de souvenirs personnels, comme au contraire de réalités présentées avec tous les signes de l’objectivité et de la neutralité. Je pense ici, par exemple, à la poésie d’une Marie-Claire Bancquart, attentive, par exemple, aux regards croisés d’un homme et d’un insecte, mais qui convoque aussi les grands mythes de l’Humanité.

Cette prise en compte du monde réel implique, chez certains poètes, une forme d’engagement. On ne peut considérer la poésie française du XXe siècle sans inclure des poètes comme Aimé Césaire, par exemple, qui fit entendre la voix de la « négritude ». Ou encore celle d’un René Char, qui prit position contre l’Occupation et pour la Résistance. On notera d’ailleurs qu’être un poète engagé ne signifie pas forcément être un poète militant. Les œuvres de Césaire et de Char le montrent bien : ce ne sont pas uniquement des poèmes de circonstance qui vaudraient seulement pour leur militantisme, ce sont des œuvres qui continuent d’être lues et appréciées bien au-delà du contexte dans lequel elles furent écrites.

La diversité des formes et des inspirations

Du point de vue formel, la poésie contemporaine se caractérise par la plus grande diversité. Vers, vers libre, verset, prose, fragments, journal, récits, haïkus… Dans l’ensemble, le vers strictement traditionnel est délaissé. Ce qui n’empêche pas de puiser dans la tradition pour proposer ensuite des versions un peu décalées de formes fixes. Ou bien, au contraire, de rejeter toute forme de tradition.

Par exemple, un poète comme Jean-Yves Masson produit des Onzains et des Neuvains dont le nom même remonte à une lointaine tradition, mais sous une forme inédite. Si l’alexandrin se rencontre sous sa plume, ce n’est pas dans le cadre de l’isométrie rimée traditionnelle. Ses vers sont non rimés, leur longueur métrique est variable, avec des vers qui, parfois, dépassent volontiers la limite des douze syllabes.

Philippe Jaccottet affectionne le vers libre, dans ses recueils tels que L’Effraie, L’Ignorant, A la lumière d’hiver ou encore Pensées sous les nuages. Mais il est aussi l’auteur de pensées en prose, de fragments rassemblés sous le beau titre de Semaisons.

Si Jean-Michel Maulpoix a également pratiqué le vers libre, il excelle surtout, à mon sens, dans son art de la prose. Mais il y a prose et prose : que de différences, par exemple, entre les fragments d’Émondes, les carrés de prose de Une histoire de bleu ou de L’hirondelle rouge, et les proses plus longues de L’instinct de ciel ou de L’écrivain imaginaire !

Le verset représente encore une autre possibilité. Pour Benoît Conort, il s’agit bien d’une troisième voie à côté du vers et de la prose, irréductible à l’une comme l’autre. Le verset n’est pas un paragraphe court de prose, et il n’est pas non plus un vers de plusieurs lignes. Le verset est autre chose. Et Benoît Conort propose que l’on dise que l’on écrit « en verset » (au singulier), comme on écrit aussi « en vers » ou « en prose ».

Un poète comme James Sacré fait le choix d’une syntaxe volontairement un peu bancale, qui rappelle à certains égards le langage parlé. On peut y voir une façon de refuser toute emphase excessive, tout style ampoulé, au profit d’une langue qui parle à hauteur d’homme, humblement, mais avec authenticité.

D’autres font le choix de l’éclatement des mots sur la page, un peu à la façon du Coup de dés de Mallarmé. Chez André du Bouchet par exemple, les mots sont disposés sur la page de façon à laisser apparaître de vastes blancs.

Enfin, il faut signaler que certains poètes insistent sur la dimension orale de la poésie. Conformément à une tradition ancienne, celle des aèdes ou des griots, la poésie est avant tout une parole proférée, chantée, rythmée, oralisée. On peut penser par exemple à Serge Pey ou encore au poète slammeur Marc Alexandre Oho Bambe.

Une des caractéristiques de l’époque contemporaine, c’est aussi, bien sûr, la grande facilité avec laquelle nous avons accès à des textes de toutes époques et de toutes cultures. Cela permet aux poètes contemporains de revendiquer des influences et des filiations qui ne seront pas les mêmes de l’un à l’autre. Cette tendance n’est pas récente, puisque déjà au XIXe siècle, un Hugo pouvait admirer Shakespeare, un Baudelaire s’inspirer de Poe, etc. Sans doute, aux XXe et XXIe siècles, les poètes ont-ils à disposition un plus large choix de références et de modèles, au-delà des grands noms de la tradition nationale. Pour ne citer qu’un exemple, un recueil récent de Daniel Biga fait explicitement référence au genre japonais du haïku.

« La poésie n’est pas seule » (M. Deguy)

Si les poètes sont libres de puiser dans toutes les époques et dans toutes les cultures, ils peuvent aussi s’inspirer d’autres arts que la seule poésie. En particulier, la musique et la peinture. Yves Peyré a ainsi publié une très belle somme montrant comment, depuis Mallarmé jusqu’à nos jours, de très nombreux poètes ont collaboré avec des peintres et des plasticiens, pour aboutir à des œuvres à quatre mains qu’on peut appeler des « livres de dialogue ».

Pour ma part, je citerai l’importante présence de la peinture dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix. En effet, de nombreux tableaux, en particulier impressionnistes, sont évoqués dans l’œuvre du poète, spécialement dans Pas sur la neige et dans Boulevard des Capucines. En outre, le peintre Christian Gardair a illustré plusieurs de ses ouvrages, dont le petit livre intitulé La nuit sera blanche et noire.

On peut également évoquer l’œuvre familiale qu’est Kaléidoscope d’enfance, où les mots de la poète Béatrice Bonhomme rencontrent la musique de son frère, les images de son fils et la mise en scène de sa fille.

Nous avons besoin de poètes

La poésie française contemporaine est donc riche d’une belle diversité de poètes. Cela la rend certes difficile à circonscrire. Mais c’est en cela qu’elle montre qu’elle est bien vivante. Nous avons besoin de tous ces poètes. Ils nous donnent à voir notre monde. Ils mettent des mots sur les incertitudes de notre condition humaine. Ils observent, contemplent, sillonnent le réel, et en traduisent les irisations, les remous et les soubresauts. Ils nous apprennent à trouver de la beauté là où nous n’en voyions pas auparavant, jusque dans le banal, le quotidien, voire le trivial. Ce faisant, ils renversent les conventions, les habitudes de pensées, les préjugés, les tics de langage. Ils font honneur à la langue en réinventant sans cesse ce singulier instrument. Ils nous offrent, par leurs mots, des raisons d’espérer.

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