Un poète contemporain : Benoît Conort

Auteur de cinq recueils dont plusieurs ont été couronnés par des prix, Benoît Conort est l’une des voix majeures de la poésie française contemporaine. Son ami Jean-Michel Maulpoix le classe parmi les nouveaux lyriques, aux côtés de Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette, James Sacré ou encore Yves Leclair. Sa poésie est fortement marquée par les thèmes du deuil et de la mort.

Benoît Conort (Vinod700, Wikipédia, libre de réutilisation)

Né en 1956 à Villeneuve-sur-Lot [1], ancien élève de l’ENS, il a d’abord beaucoup enseigné à l’étranger : à l’Université de Kelaniya au Sri Lanka, à Lublin en Pologne, puis à Porto au Portugal. Il a ensuite été professeur au lycée de Mureaux, dans les Yvelines, puis Maître de Conférences à l’Université de Paris-Ouest Nanterre [2]. Il est actuellement professeur de littérature française à l’Université de Rennes II [3]. Il a été membre du jury de ma thèse consacrée à Jean-Michel Maulpoix.

Outre de nombreux textes parus en revue, et en dehors de ses publications universitaires, il est l’auteur de plusieurs recueils : Pour une île à venir (1988), Au-delà des cercles (1992), Main de nuit (1998), Cette vie est la nôtre (2001), Écrire dans le noir (2006). Il vient tout récemment de faire paraître un nouveau recueil, Sortir (mai 2017).

Entre poésie et critique

L’une des caractéristiques les plus évidentes d’Écrire dans le noir, paru en 2006 aux éditions Champ Vallon, est la présence conjointe et indissociable du dire poétique et de la parole critique. Impossible de dissocier ces deux éléments qui appartiennent à un seul et même mouvement, comme on s’en rend compte dès les premières lignes :

« Ni vers, ni proses. Ce sont essais au verso de la langue versets. Des mots tressent des phrases dans la nuit, ou sa nuit. Ils aventurent leurs songes, mêlent leurs vagues à on ne sait quelle trame. Ils vont, où battent l’amble, le cœur double du temps, et l’impair qui fait boiter le cœur. Que savent-ils de nos espoirs, nos douleurs ? Ils ramènent, du puits, la phrase Mélusine, elle-là même que l’on avait crue oubliée. Ils l’inventent, ils la voilent, ils la dévoilent, à nos yeux, aveuglément. »[4]

S’il fallait commenter ce premier paragraphe de l’ouvrage, il suffirait de relever l’abondant lexique méta-poétique pour affirmer que la dimension critique est d’emblée affichée par le poète. Benoît Conort livre ici une réflexion sur la langue, sur les mots qui paraissent mener une existence autonome. En même temps, ce passage a valeur de préface en ce qu’il présente un ouvrage irréductible aux catégories de vers ou de prose. Entre « essais » et « versets », Benoît Conort ne choisit pas.

Cette dimension critique s’affirme cependant sur un ton qui n’est pas celui de l’essai traditionnel, conforme aux normes universitaires. Le choix initial de la phrase nominale marque ainsi un début abrupt, et pose un paradoxe « Ni vers, ni proses » qui embarrasserait bien le maître de philosophie de Monsieur Jourdain. La deuxième phrase témoigne du goût du poète pour les jeux de mots et de sons. « Ce sont essais au verso de la langue versets. » Il y a bien entendu un jeu entre la forme attendue « versés » et la graphie proposée « versets », ainsi que des échos sonores entre « essais », « verso » et « versets ».

Écrire dans le noir

Ce trop bref aperçu de l’ouvrage montre cependant qu’il ne s’agit pas, pour Benoît Conort, de faire dans le joli, l’agréable et le plaisant. Bien au contraire, sa poésie est empreinte de gravité. La mort et le deuil sont ainsi des thèmes centraux de sa pensée critique comme de sa pratique poétique. « Je ne conçois pas de poésie qui ne soit funèbre », écrit le poète, qui ajoute un peu plus loin :

« La poésie n’est pas consolation, n’en déplaise à Malherbe, ni divertissement par procédé quelconque ; ne dissipe ni le chagrin ni les deuils, ce pourquoi elle serait inadmissible. On ne guérit pas de la finitude, on ne s’en divertit pas
non plus. Elle effraie,
plus que la vue des espaces infinis,
elle est funèbre creuse la langue à ras de
terre. […] » (Ibid., p. 20-21.)

Au travers des références à Malherbe, mais aussi à Pascal (« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ») et à Denis Roche (« La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas »), Benoît Conort s’oppose à toute conception de la poésie qui ferait d’elle un ferment d’espérance. Il pourrait dire avec Jean-Marie Gleize que « La poésie n’est pas une solution ».

Décrivant la poésie de Benoît Conort, Jean-Michel Maulpoix parle d’un « obsédant creusement du noir », d’une « descente dans le noir […] radicalement solitaire » bien que parsemée de rencontres. Il y voit « un rappel à la fois ironique et cinglant de la finitude ». Quant au « noir », couleur « fondamentale », c’est selon Jean-Michel Maulpoix « le noir de notre condition : ce manteau sombre, cette épaisseur, cette inépuisable profondeur d’inconnu dans laquelle nous vivons » [5].

Les sursauts de vie

Cette conception de la poésie, opposée à toute enjolivure et vouée à « creuser le noir », s’explique sans doute, au moins en partie, par une époque contemporaine où l’espérance ne va pas de soi. Inutile de rappeler que le XXe siècle a été marqué par deux guerres mondiales, plusieurs génocides, un risque plus ou moins vif ou latent d’apocalypse nucléaire, des conflits armés en de nombreuses régions du monde. Inutile de rappeler que les bombes atomiques et les catastrophes écologiques ont sérieusement entamé la foi placée dans la science et le progrès. Inutile de rappeler que le quotidien d’une grande partie des êtres humains reste marqué par la souffrance, la faim, la maladie et la sueur, ce qui paraît d’autant moins supportable aujourd’hui que cela nous semble comme anachronique, comme si notre époque était censée en avoir fini.

Il me semble personnellement que la conduite morale la plus saine à tenir dans ce contexte est d’espérer malgré tout, ou du moins de ne pas sombrer dans une dépression de toute manière inutile et vaine. Qui veut bien les considérer se rend compte que les raisons de vivre ne manquent pas. La poésie peut nous y aider.

De fait, si la poésie de Benoît Conort est funèbre, elle n’est pas morbide. Il y a des sursauts de vie dans la poésie de Benoît Conort, que Jean-Michel Maulpoix nomme des « ruades ». « La poésie est le contraire d’un cimetière », dit le poète : là où le cimetière sépare soigneusement « l’homme » et « la terre » par des cercueils de bois et des dalles de pierre, la poésie, elle, inscrit la mort dans le mouvement de la vie. « [O]n se doit de résister. » (p. 66) « Après viendra l’apaisement. Plus tard et si seulement. » (p. 82).

« je vis je
vais mêmement vivre
puisqu’à la fin ils disent qu’il faut
vivre mal-
gré la faux
se vouer
mal-
gré le faux
les yeux si béants
chevelure aux serpents
te vois là
. » (Ibid., p. 206)


Pour en savoir plus

L’image d’en-tête provient de l’encyclopédie en ligne Wikipédia.


Notes

[1] D’après le programme de la journée d’études « Benoît Conort, écrire dans le noir », organisée par Jean-Yves Masson et Corinne Godmer le samedi 6 décembre 2008 à la Maison de la Recherche de l’Université Paris-Sorbonne.
[2] D’après son CV publié sur Internet.
[3] Comme l’indique l’article de Wikipédia qui lui est consacré.
[4] Benoît Conort, Écrire dans le noir, Champ Vallon, Seyssel, 2006, p. 9.
[5] Jean-Michel Maulpoix, Benoît Conort ou le sourd travail du deuil et de la parole, article rédigé à l’occasion d’un colloque et repris, avec quelques modifications, dans l’essai La poésie a mauvais genre, José Corti, 2016, sous le titre « Creuser le noir ».

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