Jean-Pierre Lemaire : « L’intérieur du monde »

Né en 1948, Jean-Pierre Lemaire publie son premier recueil, Les Marges du jour, en 1981, à l’âge de trente-trois ans. En 1985, son recueil Visitation reçoit le prix Max Jacob, puis en 1999, le Grand prix de poésie de l’Académie française couronne l’ensemble de son œuvre. Sa poésie, proche du nouveau lyrisme des années quatre-vingts, est empreinte de spiritualité. Marie-Claire Bancquart le présente comme un poète « qui croi[t] au ciel et tien[t] de près à la terre » [1]. Aujourd’hui, je parcours avec vous le recueil intitulé L’intérieur du monde, paru chez Cheyne en 2002.

Première impression

L’ouvrage s’ouvre, avant même la page de titre, sur la reproduction manuscrite d’un poème intitulé « Séquelles », que l’on retrouve ensuite imprimé à la page 58, dans la section « Chants du purgatoire » :

Séquelles

Le temps referme les blessures
si lentement qu’y poussent

la fleur du romarin,
une langue étrangère,

des amis imparfaits, des ennemis lointains,
et la divine patience,

graine de foudre qui refend
le cœur colmaté.[2]

Si les blessures du « cœur » finissent par cicatriser, elles laissent néanmoins des « séquelles ». Cette souffrance, c’est peut-être celle du deuil, puisque la première section, intitulée « Simple mortel », est dédiée à un père disparu.

Simplicité et sincérité

Parler d’un proche disparu, évoquer la souffrance du deuil, ce n’est pas chose facile. Il s’agit là d’un sujet parmi les plus intimes, qu’il n’est pas évident d’exposer à des lecteurs inconnus. Jean-Pierre Lemaire a su trouver la pudeur nécessaire. Il a fait le choix d’une parole très simple, en évitant toute surenchère inutile. Pas de lamentations, ni de cris de douleurs, mais un constat lucide soulagé par la confiance en des retrouvailles dans un autre monde.

« Je frappe aux portes des maisons
connues ou inconnues,
aux tentures soyeuses
du ciel entre les arbres,
et je sais déjà que derrière aucune
tu n’apparaîtras, familier, rassurant,
présence de toujours qu’on vérifiait
si facilement avec une visite,
un voyage, un appel.
Ton corps s’en va derrière une autre porte,
horizontale, immense, insoulevable,
que les saisons délavent.
Une voix nous dit que tu n’es pas loin,
dans la pièce à côté dont ne nous sépare
aucun mur visible,
continuant ton rôle mystérieusement,
prêt aux retrouvailles, le moment venu ;
nous imaginons alors ton visage
d’après les photos où tu souris encore. » (p. 20)

« Noé »

Noé. Mosaïque de la Basilique Saint-Marc, Venise, XII-XIIIe siècles. Source : Wikipédia

La deuxième section de l’ouvrage s’intitule sobrement « Noé ». Les poèmes en vers libres réécrivent le mythe biblique en insistant sur la dimension humaine, affective, de l’aventure de Noé. Ainsi ce dernier pense-t-il « aux hommes engloutis, / aux hommes futurs », conscient que l’humanité « ne tient qu’à un fil : / lui-même, / près de se rompre » (p. 31).

« […] Noé reste seul
regarde les montagnes,
cherche à comprendre ce qui a changé
en quarante jours.
Le paysage est à l’endroit,
les montagnes aussi le regardent en face
pour la première fois
depuis l’ancien jardin qu’il n’a pas connu
où leur profil s’était détourné de l’homme. » (p. 39)

On le voit, si Jean-Pierre Lemaire puise dans la religion chrétienne une part importante de son inspiration, il n’entend pas pour autant délivrer un cours de catéchisme. Aussi la référence biblique s’intègre-t-elle parfois dans un poème qui parle avant tout du quotidien:

« L’accidenté, le corps toujours perclus,
regarde par la fenêtre
le lilas où le vert déjà feuillu remplace
les bourgeons blancs des gouttes.
Derrière la vitre embuée, il voit
ce rameau comme apporté
de la terre lointaine,
dans le bec de la colombe. » (p. 35)

La colombe, c’est bien sûr, dans la Genèse, l’oiseau qui rapporte un rameau, preuve de la réapparition d’une terre émergée après le Déluge. Cet épisode biblique est ici simplement évoqué au détour d’une comparaison, amplifiant ainsi le propos centré sur la convalescence d’un blessé contemplant la végétation par la fenêtre.

De même, le poème de la page 43 construit un parallèle entre le thème du Dieu caché, invisible, et l’absence du père défunt. Citons ici les deux dernières strophes :

« […] Tout est visible en ce monde.
Mon père est endormi au bord de la forêt.
Je survis sans modèle
et ne grandirai pas au printemps prochain

avec les enfants, les arbres et les bêtes
sur le versant éclairé de la terre,
puisqu’il est parti
et que tu te caches. » (p. 43)

Il me semble qu’il y a, dans ce dernier vers, un soupçon de reproche : le poète ne cherche pas à présenter une vision idéalisée de la foi. C’est bien un poète qui parle, un être humain avec ses qualités et ses défauts, ses certitudes et ses doutes, ses forces et ses faiblesses :

« Lesté pour toujours, je reste en bas du monde,
de la vallée où broutent les brebis perdues. » (p. 49)

« Chants du purgatoire »

Une peinture de Giotto dans la basilique Saint-Antoine de Padoue (source Wikipédia, image recadrée)

De la section suivante, « Chants du purgatoire », j’ai avant tout aimé le poème consacré à une peinture de Giotto, grand peintre italien du Moyen-Âge (1267-1337). Ce poème est le deuxième de la section.

« Crucifié dans le bleu,
cerné de douceur,
source de la douceur.

Les bourreaux y baignent
sans lever les yeux
comme des étrangers.

La mère douloureuse
et les saintes femmes
bouche ouverte, en défaillent.

Les anges recueillent
le sang de ses mains,
le sang de son cœur.

Marie-Madeleine
lui baise les pieds
et moi, plus bas encore,

enterré sous la croix
j’attends de renaître
avec les os d’Adam. » (p. 50-51)

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce poème, c’est l’irruption inattendue du « je » dans un poème initialement consacré à une description du tableau. On a l’impression que le « je » s’inscrit naturellement à la suite de l’énumération des différents personnages, comme s’il faisait lui aussi partie du tableau. Jean-Pierre Lemaire montre ainsi combien la contemplation du tableau n’est pas une activité neutre, mais qu’elle l’implique lui-même.

Plusieurs poèmes de cette section font ensuite référence à Etty Hillesum, jeune femme juive qui connut l’enfer des camps et qui mourut à Auschwitz en 1943. Comme le précise Wikipédia, son journal intime et ses lettres témoignent de l’horreur nazie, mais rapportent aussi un itinéraire spirituel. Etty Hillesum est évoquée aux pages 53-53. Le poème de la page 60, qui évoque un « prisonnier pâle […] caché même à Dieu par un gardien féroce », fait peut-être également implicitement référence à la déportation, à moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore de l’âme, d’abord coupée de Dieu, mais finalement rejointe par celui-ci.

« Sospel »

Sospel. Le pont sur la Bévéra. (Berthold Werner, Wikipedia)

Parmi les poèmes de la fin du recueil, je ne citerai que deux poèmes, dont « Sospel », parce que ce village se trouve dans ma région :

« La Bévéra lance et relance
les trois billes de son nom
sous les balcons de linge et de pétunias,
le pont du péage aux arches dissemblables.
Elle est toujours haute à l’ombre du cœur
et tu resterais ici jusqu’au soir
à hésiter, comme jadis,
entre mer et montagne,
devant la balance inégale du pont,
partagé par sa tour. » (p. 80)

Et enfin :

« Les mouettes crient que tu es vivant
et tu vois les couleurs comme autant de preuves :
les bâches du marché, les oranges sur l’arbre,
la colline verte et déjà nimbée
de l’auréole ardente des cigales ;
mais tu gardes un pied plus profond que l’autre
dans la plaine du Nord, et tu restes la main
tendue vers le ciel, comme si Dieu devait
te remonter encore avec les camarades
du pays noir, dont tu es sans nouvelles. » (p. 88)

*

Cet article, comparé à d’autres, est relativement long. C’est qu’entre plusieurs citations, je n’ai pu choisir. J’ai aimé la simplicité de la poésie de Jean-Pierre Lemaire, leur spiritualité subtile, fermement ancrée dans le quotidien, telle qu’elle apparaît dans ce recueil. Il y aurait, bien entendu, encore bien d’autres poèmes à citer.

Pour lire d’autres poèmes de Jean-Pierre Lemaire, je vous invite à consulter :

A présent, j’aimerais avoir votre avis : lequel des poèmes cités vous a le plus ému ? N’hésitez pas à laisser un commentaire…


Notes

[1] Marie-Claire Bancquart, La poésie en France du Surréalisme à nos jours, Paris, Ellipses, coll. « thèmes & études », 1996, p. 106.
[2] Jean-Pierre Lemaire, L’intérieur du monde, « Séquelles », Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 2002, p. 58.

Image d’en-tête : Pixabay. (image recadrée)

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