Poésie et simplicité

Il est des poètes virtuoses, dont le talent réside dans la capacité à utiliser toutes les ressources de la langue et de la versification pour produire des poèmes qui tiennent du tour de force. Dans un billet précédent, j’en montrais trois exemples, chez Ronsard, chez Baudelaire et chez Mallarmé. Mais il en est d’autres, et non des moindres, qui font au contraire le pari de la simplicité…

La simplicité n’est pas le simplisme

Avant toutes choses, soyons clairs : la simplicité n’est pas le simplisme. Le refus de multiplier les prouesses et autres acrobaties verbales ne saurait être assimilé avec une quelconque naïveté ou une forme de faiblesse créative. On pourrait même dire que la simplicité est une difficulté supplémentaire, puisque cela revient à se priver d’effets instantanément ressentis comme poétiques par le lecteur. En vérité, il s’agit surtout d’une différence d’attitude. Là où le poète virtuose met en avant son propre talent, le poète de la simplicité ne cherche pas à l’exposer.

La méfiance de Jaccottet envers les artifices

Philippe Jaccottet est un poète soucieux d’authenticité et de sincérité. Aussi affirme-t-il jusqu’au sein de ses propres poèmes sa constante vigilance envers un langage trop prompt à l’artifice.

« Toi cependant,

ou tout à fait effacé
et nous laissant moins de cendres
que feu d’un soir au foyer,

ou invisible habitant l’invisible,

ou graine dans la loge de nos cœurs,

quoi qu’il en soit,

demeure en modèle de patience et de sourire,
tel le soleil dans notre dos encore
qui éclaire la table, et la page, et les raisins. »

 Philippe Jaccottet, Leçons, dans A la lumière d’hiver, suivi de Pensées sous les nuages,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1994, p. 33.

Un livre et du raisin (source : Pixabay, libre de réutilisation)
Un livre et du raisin (source : Pixabay, libre de réutilisation)

Philippe Jaccottet est par excellence un poète de la simplicité : on ne trouvera dans ce poème ni métaphores hardies, ni images excentriques, ni vocabulaire original. Le choix du vers libre implique également l’absence de rimes ; il est ici pratiqué sans rupture majeure entre vers et syntaxe. Le dépouillement stylistique s’accorde au ton d’un recueil considéré par son auteur comme un « livre de deuil ».

Et cependant, la simplicité n’est pas le simplisme : le détachement des deux mots initiaux, « Toi cependant », accorde ainsi une grande force à l’apostrophe. Qui est-il ainsi convoqué ? S’agissant d’un livre de deuil, il s’agit sans doute de l’être cher, du disparu (il est en effet question d’effacement et de « cendres »), mais le lecteur ne peut non plus se sentir extérieur à cette convocation si fermement proférée.

De même, la versification met fortement en valeur l’impératif « demeure », en tête de l’avant-dernier vers. Les segments en « ou » dramatisent le poème en ce qu’ils introduisent une certaine distance entre le « Toi » initial et le verbe « demeure », produisant un effet d’attente : il faut attendre les trois derniers vers pour savoir enfin ce que dit le poète à ce « Toi » d’emblée apostrophé.

C’est finalement une leçon de sagesse que dispense humblement Philippe Jaccottet. Que la personne disparue soit réduite à néant, ou bien qu’elle continue à exister de façon « invisible » ou encore sous la forme d’une « graine » dans « nos cœurs », le poète demande à ce qu’elle reste une présence discrète, « dans notre dos encore », un « modèle de patience et de sourire ».

Le soleil couchant (source : Pixabay, libre de réutilisation)
Le soleil couchant (source : Pixabay, libre de réutilisation)

La comparaison avec le soleil dans le dos illustre parfaitement cette idée d’une présence qu’on ne voit pas directement, mais qui est là malgré tout et qui continue à nous éclairer. Le rythme ternaire « la table, et la page, et les raisins », souligné par le redoublement de la conjonction « et », désigne la totalité du réel résumée par ces réalités humbles du quotidien, la table d’écriture, la page que le poète est en train de remplir, et les raisins, fruits de la nature. Le rythme ternaire affirme la perfection de ce paysage intime, qui apparaît comme un instant paisible. Il représente aussi une image d’avenir : l’être disparu continue d’accompagner le poète dans son activité d’écriture.

Ainsi, rien d’exubérant dans ce poème, et pourtant que de qualités esthétiques ! Cette invitation à la patience et au sourire, au-delà de la souffrance du deuil, illustre à merveille la force de la simplicité.

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4 réflexions au sujet de « Poésie et simplicité »

  1. La douleur du deuil qui perd son caractère morbide et tend simplement à faire tirer les regards vers le haut ! C’est l’impression qui me vient à l’esprit ici. Chez Philippe Jaccottet, c’est une douleur qui parait hausser l’écriture en mode majeur, et sous forme d’éloge paradoxal, embellir la réalité. En toute simplicité.

    Merci pour ce billet fort intéressant.

    Aimé par 1 personne

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