Dictionnaire Jaccottet

Difficile de présenter un poète sans être trop scolaire, de donner un aperçu de la diversité de sa poésie sans être trop long, et si possible de donner envie de le lire. Aujourd’hui, je voudrais vous présenter l’une des plus grandes voix de la poésie française contemporaine, à savoir Philippe Jaccottet. Afin d’éviter les réflexions trop magistrales, j’ai choisi la forme du dictionnaire. J’ai donc retenu quelques concepts-clefs qui me paraissent éclairer la poésie de Philippe Jaccottet.

Airs

Commençons donc avec Airs, qui est le titre de l’un des plus beaux recueils de Philippe Jaccottet, rassemblant de très courts poèmes en vers libres, attentifs à la nature, aux oiseaux, aux paysages, à l’aube, à l’hiver. Ce sont des notations brèves, dans un langage qui refuse toute emphase, comme pour restituer au plus simple la sensation telle qu’elle a été vécue, sans y ajouter. Le poète recueille des « images plus fugaces / que le passage du vent » (p. 431).

« Dans l’étendue
plus rien que des montagnes miroitantes

Plus rien que d’ardents regards
qui se croisent

Merles et ramiers » (p. 434)

Disponibilité

Le poète fait montre d’une remarquable disponibilité aux choses et aux êtres qui l’entourent, là où, trop souvent, nous avons tendance à ne pas y prêter attention, emportés que nous sommes dans nos rêveries et nos tourments. Il s’agit le plus souvent de la nature saisie dans ce qu’elle a de plus ordinaire, mais qui, du moment qu’on l’observe vraiment, peut devenir extraordinaire. Arbres, oiseaux, nuages, fleurs, il s’agit de réalités extrêmement simples, mais que le poète tente de percevoir pleinement.

« Et des nuages très haut dans l’air bleu
qui sont des boucles de glace

la buée de la voix
que l’on écoute à jamais tue » (p. 437)

Doutes

Contrairement à bien des poètes du XIXe siècle, Philippe Jaccottet ne prétend pas être un mage ou un voyant. Le poète, pour lui, n’est pas un surhomme. Atteindre par les mots une certaine justesse, c’est bien là l’idéal du poète, et non une position donnée comme acquise. Le poète écrit « à partir du dénuement, de la faiblesse, du doute » (p. 343). Plus que tout, Philippe Jaccottet exècre l’idée de n’être qu’un « sentencieux phraseur ». Aussi répète-t-il que « parler donc est difficile » (p. 543), avoue-t-il avoir « trop de crainte » (p. 543), et le voit-on parfois reformuler son propos, comme pour cerner progressivement, par approches successives, une réalité qu’il ne peut atteindre de façon directe.

« Dis encore cela patiemment, plus patiemment
ou avec fureur, mais dis encore,
en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,
sous l’étrivière du temps. » (p. 571)

Humilité

« Humble » est un adjectif qui sied bien à Philippe Jaccottet, tant il est vrai que sa poésie ne vise pas à éblouir son lecteur. Il s’agit plutôt de rechercher, au fil des vers et des poèmes, une parole qui soit juste, authentique, sincère. Le poète n’est pas d’emblée certain d’y parvenir. Il se présente lui-même sous les traits d’un « ignorant » :

« Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne. » (p. 154)

Mort

La mort hante plus d’un poème de Philippe Jaccottet. Les recueils Leçons et Chants d’en bas sont particulièrement concernés : le poète les désigne lui-même comme des « livres de deuil ». Cependant, le thème de la mort apparaît également dans d’autres ouvrages. N’allez pas croire qu’il y ait chez Philippe Jaccottet quelque fascination morbide. Ce n’est pas cela. Il s’agit simplement de rendre compte de la douleur du deuil, dans toutes ses étapes, incluant d’ailleurs l’apaisement.

Dans Leçons, le poète refuse de taire l’horreur du cadavre, simple corps dénué d’âme que l’on ne saurait considérer comme étant la personne qui naguère l’habitait : « Qu’on emporte cela » (p. 458). Le choix du pronom « cela » marque explicitement la réification de l’individu et le dégoût du poète.

Si donc le cadavre n’est pas l’individu véritable, mais une « pourriture » (p. 458) qu’il serait en vérité bien indécent de comparer à lui, alors qu’en est-il de l’âme ? Philippe Jaccottet, en poète humble qu’il est, n’affirme rien, et c’est à la forme interrogative qu’apparaît la réflexion du poète sur le sujet :

« S’il se pouvait (qui saura jamais rien ?)
qu’il ait encore une espèce d’être aujourd’hui,
de conscience même que l’on croirait proche, […] »

Si Philippe Jaccottet donne à lire la douleur du deuil, il témoigne aussi du dépassement de celle-ci, « pour ne plus regarder à l’opposé que le jour » (p. 459). Aussi voulais-je conclure cette rubrique en citant des vers où le thème de la mort ne se réduit pas à la seule expression de la souffrance :

« Un instant la mort paraît vaine
le désir même est oublié
pour ce qui se plie et déplie
devant la bouche de l’aube » (p. 432)

Neige

Philippe Jaccottet fait partie des poètes que j’avais inclus dans un cours sur la neige dans la poésie contemporaine. De fait, l’un des plus beaux poèmes de A la lumière d’hiver se retrouvera partiellement cité dans Pas sur la neige de Jean-Michel Maulpoix. Et ce sont ces vers-là qui me viennent à l’esprit et que je voudrais citer, sans plus de commentaires :

J’ai déjà consacré un article de ce blog à ce très beau poème, aussi me contenterai-je ici d’y renvoyer.

Notes

Toute une partie de l’œuvre de Philippe Jaccottet se présente sous la forme de notes. Il s’agit sans doute pour lui d’une forme poétique en soi, qui permet de maintenir la réflexion sous une forme inachevée, de donner à lire la spontanéité de la pensée plus qu’un discours composé. Il ne me semble pas qu’il s’agisse pour autant de simples brouillons. J’y vois plutôt la volonté d’éviter la forme trop scolaire de la dissertation, d’éviter en somme une pensée trop linéaire. Pour le dire autrement, c’est bien en poète que pense Philippe Jaccottet, non en philosophe, bien que beaucoup de ses écrits en prose peuvent se lire comme des réflexions, des pensées, des méditations… Le statut même de ces textes interroge : font-ils pleinement partie de l’œuvre poétique ou n’en sont-ils que des marges, des péritextes ? La beauté même du titre de ces recueils de notes — Semaison — tendrait à me faire penser que ces notes ne sont pas de simples à-côtés mais font pleinement partie de l’œuvre du poète.

« La neige charge l’herbe fine. Elle tombe en tournoyant comme les graines de l’érable, comme une seule ample et silencieuse graine blanche sur le village.
Ou la lune mince au-dessus des ramilles noires. » (p. 335)

Paysages

Que ce soit dans ses poèmes versifiés ou dans ses notes et réflexions, Philippe Jaccottet parle abondamment de paysages. De fait, l’un de ses ouvrages s’intitule précisément Paysages avec figures absentes. Il est un observateur attentif des paysages qui l’entourent, généralement ruraux, où la nature a une bonne place. Il note précisément l’effet que produisent sur lui ces paysages de nature. Des exemples à citer, il y en aurait de très nombreux, si bien que j’ai choisi, un peu au hasard, une description qui insiste sur la sérénité du lieu décrit :

« Glace, limpidité, soleil. De rares nuages, petits, accrochés aux montagnes. Tout est purifié, les ornements sont tombés, rien ne reste que les formes essentielles. La terre du jardin est dure, le matin, comme criblée par une rosée glaciale, puis toute la journée légèrement humide. […] » (p. 359)

Simplicité

Loin d’être simpliste, la poésie de Philippe Jaccottet vise la simplicité en tant qu’idéal, correspondant à une parole qui n’aurait plus besoin d’aucun artifice. On ne trouvera guère de termes rares chez Philippe Jaccottet, ni même de démonstrations de virtuosité. Le but n’est pas d’éblouir le lecteur par l’enchaînement d’acrobaties. Le sujet même du poème relève souvent de la réalité ordinaire, loin de toute tentation d’exotisme ou de sensationnalisme. Il s’agit précisément de rendre compte du réel, lequel n’est pas si facile à décrire, pour peu que l’on ne se satisfasse pas trop vite de vagues approximations. Quoi de plus simple, en un sens, que le réel, puisqu’il s’agit de ce qui se trouve simplement là, sous nos yeux, immédiatement offert à nos sens, sans avoir besoin de chercher ailleurs ? Et quoi de plus complexe en même temps, dès lors qu’il s’agit de l’observer réellement, et de tenter d’en rendre compte avec exactitude ?

« Dans les chambres des vergers
ce sont des globes suspendus
que la course du temps colore
des lampes que le temps allume
et dont la lumière est parfum

On respire sous chaque branche
le fouet odorant de la hâte » (p. 429)

Sérénité

Si sérénité il y a dans la poésie de Philippe Jaccottet, celle-ci n’est pas définitivement acquise. Maints poèmes évoquent la mort, l’angoisse, le souci de la parole… Mais l’apaisement apparaît aussi sous la plume du poète. Le premier texte de la Semaison, Carnets 1954-1967 marque ainsi un moment d’allégement absolu :

« L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau. » (p. 335)

Ce fragment daté de mai 1954 marque la conscience d’une transmutation radicale qui s’opère dès lors que l’on renonce à « l’attachement à soi ». L’utilisation de la conjonction « et » souligne la facilité avec laquelle on accède à cette « transparence » : il suffit d’un « moment de vrai oubli ». Cette « clarté » nouvelle s’accompagne d’un allégement total (« plus rien ne pèse ») mis en évidence par l’image de « l’oiseau ».

Dans Airs, un fragment s’intitule « Sérénité » et possède la grâce d’un haïku : « L’ombre qui est dans la lumière / pareille à une fumée bleue » (p. 438). Le texte qui suit insiste sur un rapport authentique avec le monde présenté comme un « arbre » :

« Peu m’importe le commencement du monde

Maintenant ses feuilles bougent
maintenant c’est un arbre immense
dont je touche le bois navré

Et la lumière à travers lui
brille de larmes » (p. 439)

Ce bref poème oppose le temps des origines, balayé d’un « peu m’importe », et l’instant présent, souligné par l’anaphore de l’adverbe « maintenant ». C’est donc bien à l’instant présent que le poète accorde toute son attention. Le poète dit : « ses feuilles ». À quel possesseur le déterminant « ses » fait-il référence ? Cela pourrait être « un arbre immense » évoqué au vers suivant, mais en principe le déterminant possessif fait référence à une personne déjà mentionnée auparavant. Aussi est-on en droit de penser que, lorsque le poète dit « ses feuilles bougent », il veut parler des « feuilles » du « monde ». Le « monde » serait alors décrit comme un « arbre », ce qui expliquerait l’adjectif « immense ». Tout autant qu’un rapport à l’arbre, le poète décrirait ici un rapport au monde, perçu comme une réalité vivante, baignée de « lumière ».

« Je ne vois presque plus rien que la lumière. » (p. 460)
« demeure en modèle de patience et de sourire,
tel le soleil dans notre dos encore
qui éclaire la table, et la page, et les raisins » (p. 460)

*

J’espère par ce petit article vous avoir permis de découvrir l’univers poétique de Philippe Jaccottet. Parmi les poètes contemporains, il est objectivement l’un des plus grands. Son inscription aux programmes de l’agrégation puis du baccalauréat, ainsi que la récente édition de ses œuvres complètes en « Pléiade », témoignent de la reconnaissance dont il jouit actuellement. Une reconnaissance parfaitement méritée, pour un poète dont l’itinéraire poétique se confond avec une quête personnelle de justesse et d’authenticité. J’espère vous avoir donné un petit aperçu de sa poésie, d’une façon qui change un peu des articles précédents que je lui ai consacrés, en me prêtant au jeu du dictionnaire. Même si le volume des œuvres complètes reste fréquemment sur ma table de chevet, je suis loin de l’avoir parcouru exhaustivement, et je sais qu’il me reste encore de belles découvertes à faire dans ce livre, dont je pourrai vous parler dans de prochains articles…

REFERENCES
Les citations de Philippe Jaccottet proviennent toutes de l’édition de ses Oeuvres complètes dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » des éditions Gallimard.

A LIRE AUSSI SUR JACCOTTET…
Philippe Jaccottet : une exigence de justesse
Citation du jour : Philippe Jaccottet
Citation du jour : Philippe Jaccottet (2)
Citation du jour : Philippe Jaccottet (3)
Reblogué : « Et moi maintenant… » (Philippe Jaccottet)
Poésie et simplicité
« A la lumière d’hiver » de Philippe Jaccottet
Un documentaire d’Arte sur Philippe Jaccottet
Pourquoi j’aime la poésie de Philippe Jaccottet
Philippe Jaccottet : « Que descende la neige »

Image d’en-tête par Clker-Free-Vector-Images de Pixabay

6 commentaires sur « Dictionnaire Jaccottet »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s