Philippe Jaccottet

La triste nouvelle m’est apparue de nombreuses fois sur les réseaux sociaux : le poète Philippe Jaccottet est mort le 24 février à l’âge de 95 ans. Il était émouvant de lire tous ces hommages, toutes ces citations, ces articles de presse, ces souvenirs rapportés par les uns et les autres. Le nombre même de ces messages indique combien Jaccottet comptait pour la poésie contemporaine. Celle-ci vient indubitablement de perdre une de ses plus grandes voix.

L’un des plus grands poètes contemporains

L’œuvre de Philippe Jaccottet a été placée au programme de l’agrégation de lettres modernes, puis à celui du baccalauréat. Elle a été rééditée dans la prestigieuse collection « Pléiade », chez Gallimard. Ces simples faits suffisent à montrer la reconnaissance dont jouissait Philippe Jaccottet. Il demeure cependant nécessaire de le présenter et de le faire connaître : si son nom est très connu dans les cercles littéraires et universitaires, en revanche, le grand public l’ignore encore souvent, tant il est vrai que la poésie contemporaine est méconnue.

Né en Suisse, dans le canton de Vaud, en 1925, Philippe Jaccottet apparaît sur la scène poétique française dans les années cinquante. Ses premiers grands recueils s’intitulent L’Effraie (1953) et L’Ignorant (1958). Il appartient ainsi à cette génération d’après-guerre qui, tournant le dos aux voies surréalistes, s’est donné pour mission de chercher un nouvel espoir, une façon d’ « habiter poétiquement le monde », après les ravages de la Deuxième Guerre mondiale. Philippe Jaccottet peut ainsi être rapproché d’Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, André du Bouchet, mais aussi Salah Stétié ou encore François Jacqmin, poètes de la même génération.

Une constante quête d’authenticité

S’il fallait ne retenir qu’une seule bonne raison de lire sa poésie, je dirais que c’est avant tout son authenticité. Celle-ci apparaît à chaque page, à chaque vers. Il y a chez lui une justesse qui n’a d’égale que son humilité. Vous ne trouverez pas d’artifices sous sa plume, pas de tours de passe-passe, pas d’enjolivures superflues. Sa langue est simple, son vers est libre, sans sophistication inutile. Son souci constant est celui de la justesse. Au fil des pages, on a l’impression que le poète a acquis une certaine sagesse, une forme de spiritualité. Le mot a bien sûr quelque chose de grandiloquent que le poète n’approuverait sans doute pas. Il y a cependant, je crois, quelque chose de cet ordre-là, qui n’est jamais asséné comme une certitude, mais bien plutôt recherché, guetté, dans un paysage ou un nuage… Il y a quelque chose de méditatif dans la poésie de Philippe Jaccottet, quelque chose de longuement mûri, dans la tranquillité paisible du village de Grignan (Drôme), où il a passé la majeure partie de sa vie.

Quelques citations

Je voudrais, pour terminer cet article, citer quelques extraits de poèmes, afin de donner à lire cette poésie que je trouve si belle, si humble, avec ce qu’elle a de grave et de léger. Ayant beaucoup lu Jaccottet, l’ayant inscrit au programme de mes cours quand j’enseignais à la fac, ayant aussi rédigé un chapitre de manuel de terminale sur son œuvre, je voulais partager avec vous un certain nombre de citations qui me tiennent à cœur.

Commençons avec la dernière strophe de la « Prière entre la nuit et le jour », prière fragile, où Jaccottet, alors âgé d’une trentaine d’années, ne demande pas de faveur particulière, mais ne souhaite que l’effacement. « L’effacement soit ma façon de resplendir », disait le poète…

1. « pour que l’aurore, avec sa tendresse tenace,
pour que l’entrée de la lumière au ras des mots,
comme elle éloigne la lune légère, efface
ma propre fable, et de son feu voile mon nom. »

Philippe Jaccottet, « Prière entre la nuit et le jour »,
L’Ignorant (1957), dans Œuvres complètes, p. 143.

Poursuivons avec cette note extraite des Carnets, qui montre à quel point Jaccottet est éloigné des certitudes claironnantes du XIXe siècle. Là où les Hugo, les Baudelaire, les Rimbaud se présentaient volontiers comme des visionnaires et des voyants, le poète d’après-guerre, lui, écrit à partir de l’incertitude et du doute. Ce n’est pas pour rien que le premier recueil du poète s’intitulait L’Ignorant, et que le poète a affirmé, bien plus tard : « Plus je vieillis, plus je croîs en ignorance ».

2. À partir de l’incertitude avancer tout de même. Rien d’acquis, car tout acquis ne serait-il pas paralysie ? L’incertitude est le moteur, l’ombre est la source. Je marche faute de lieu, je parle faute de savoir […] Bégayant, je ne suis pas encore terrassé.

Philippe Jaccottet, Carnets 1954-1967,
dans Œuvres complètes, p. 343.

Cette leçon d’humilité apparaît encore dans Leçons :

3. Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
me couvrant d’images les yeux,
j’ai prétendu guider mourants et morts.

[…] À présent, lampe soufflée,
main plus errante, qui tremble,
je recommence lentement dans l’air.

Philippe Jaccottet, Leçons (1977),
dans Œuvres complètes, p. 451.

La citation qui va suivre, l’une de mes préférées, montre le poète immergé dans la « cascade céleste », et ce qui était promenade en montagne devient une expérience presque métaphysique:

4. Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste,
enveloppé dans la chevelure de l’air,
ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,
suspendu à peine moins haut que la buse, […]
Je ne vois presque plus rien que la lumière […].

Philippe Jaccottet, Leçons (1977),
dans Œuvres complètes, p. 460.

Philippe Jaccottet désigne les recueils Leçons et Chants d’en bas comme des « livres de deuil ». Ces deux ouvrages, d’une beauté sublime, donnent courage face à la mort, même s’ils expriment la douleur de la perte. Ils montrent aussi la difficulté d’écrire, la hantise de n’être qu’un « sentencieux phraseur », et l’authenticité absolue de cette poésie.

5. […] demeure en modèle de patience et de sourire,
tel le soleil dans notre dos encore
qui éclaire la table, et la page, et les raisins.

Philippe Jaccottet, Leçons (1977),
dans Œuvres complètes, p. 460.

6. Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ?
Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable…

Philippe Jaccottet, Chants d’en bas(1977),
dans Œuvres complètes, p. 543.

Il y a encore tant de vers que je voudrais citer. Terminons par ceux-ci, particulièrement paisibles et sereins. L’un, où le poète semble ne faire plus qu’un avec une montagne, l’autre, où la neige recouvre le monde de sa douceur, et le protège.

7. Cette montagne a son double dans mon cœur.
Je m’adosse à son ombre,
je recueille dans mes mains son silence
afin qu’il gagne en moi et hors de moi,
qu’il s’étende, qu’il apaise et purifie.

Philippe Jaccottet, « Le Mot joie », Pensées sous les nuages,
dans Œuvres complètes, p. 730.

8. Sur tout cela maintenant je voudrais
que descende la neige, lentement,
qu’elle se pose sur les choses tout au long du jour
— elle qui parle toujours à voix basse —
et qu’elle fasse le sommeil des graines,
d’être ainsi protégé, plus patient.

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver,
dans Œuvres complètes, p. 580.

J’espère que vous aurez apprécié ce petit parcours dans la poésie de Philippe Jaccottet. Il n’y a nul doute que, même si l’homme n’est plus, l’œuvre continuera longtemps de nous accompagner. Je ne peux que vous recommander d’aller découvrir, si ce n’est déjà fait, ces poèmes qui m’ont profondément marqués.

8 commentaires sur « Philippe Jaccottet »

  1. Bonjour, je savais Philippe Jaccotet très âgé. Il a vécu sans doute assez pour exprimer tout son talent – tant d’autres poètes moururent jeunes et ne le purent pas.
    Je relis fréquemment « À la lumière d’hiver » et « Poésie » avec le même plaisir, et le relirai encore.
    Merci pour cet article et pour ces citations.

    Aimé par 1 personne

  2. Mort de Philippe Jacottet
    Je ne sais pas pourquoi je me sens personnellement concerné par la mort de Philippe Jacottet ce soir, mais c’est ainsi , je suis allé dans ma bibliothèque chercher les trois livres de lui que je possède , et je les ai feuilletés , des livres achetés il y a longtemps ;
    A une époque où je ne me croyais pas encore autorisé à les annoter , à les noter, où je ne me sentais pas encore initié à ce monde-là que je regardais de loin , que je convoitais certes , mais dont je n’osais pas m’approcher en mon nom propre .
    Et puis je me suis enhardi , non pas que j’y ai été encouragé , mais parce que les livres sont patients , et que je me suis rendu compte qu’ils ne sauraient se moquer de moi ou me mépriser .
    « A la lumière d’hiver » , j’ai écrit mon prénom : « Bernard » sur la première page , parce que j’ai prêté ce livre à Marie -Jo , à l’époque où nous étions encore chez Annie .
    « une lumière qui franchit les mots en les effaçant « , Jacottet demeure toujours à la porte de la poésie , avec humilité , avec effacement « on pourrait faire meilleur usage de ses mains « que d’écrire , dit-il , et de cet aveu , je lui sais gré .
    Alors il raconte , et parfois , souvent , je peux dire : « moi aussi «
    Moi aussi , j’ai eu la chance d’entendre comme lui James Bowman chanter la musique de Purcell , moi dans une église à Marcq en Baroeul . Et comme on me presse de préparer ma cérémonie d’enterrement , je me dis que ce serait bien que quelqu’un chante cela lors de mes funérailles . Mais je dois penser à ceux qui resteront , et non pas à moi , qui ne l’entendrai pas ; alors , autant une musique plus consolante …
    « songe à ce que serait pour ton ouïe ,
    toi qui es à l’écoute de la nuit,
    une très lente neige
    de cristal »
    Moi aussi je suis allé à Agrigente , et j’ai eu plus de chance que lui , car ce jour-là , il faisait beau , et on se rendait compte , que penchés sur les immenses tables de sacrifices à égorger des taureaux , les prêtres avaient sous les yeux le plus beau paysage du monde , dans l’ivresse du ciel , du soleil et de la mer : »cette lumière qui bâtit les temples « …
    Moi aussi je lis et je relis HD Thoreau, que j’ai découvert bien tardivement : « le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchant…son faible courant passe , mais l’éternité demeure …
    Je voudrais pêcher dans le ciel , dont le fond est caillouté d’étoiles «
    Je pense à mon frère qui réalise aujourd’hui en un sens dans ses bois qu’il a plantés lui-même le mode de vie de Thoreau . Certes il n’a jamais lu Thoreau , mais moi , je l’ai lu pour lui.
    Je repense aussi à cette soirée d’hier soir , où Philippe Jacottet agonisait . J’avais ouvert grande la porte fenêtre sur le jardin , et j’ai attendu dans le silence et la solitude la tombée de la nuit ;
    Un merle est venu , sautillant et chantant sur la balustrade , puis sa femelle l’a rejoint et ils se sont expliqués longuement . Je n’osais pas bouger , les voyant si près de moi, auditeur clandestin de leur concert : »le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas .. »
    « « les giroflées , les pivoines reviennent,
    L’herbe et le merle recommencent ,
    Mais l’attente , où est-elle ? Où sont les attendues ?
    N’aura-t-on plus jamais soif ?
    Ne sera-t-il plus de cascade
    Pour qu’on en serre de ses mains la taille fraîche ? »
    Où es-tu , aujourd’hui , Philippe Jacottet ?
    J’ai recueilli ici «
    Cette flamme , ou larme inversée :
    une obole pour le passeur «
    Je vous apporterai mes livres de Jacottet
    Amitiés
    Bernard Esnault
    25-02-2021

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