L’autre Victor Hugo

Le Victor Hugo tel qu’on se le représente généralement est souvent un Hugo grave, pour ne pas dire grandiloquent. De fait, l’auteur de « Fonction du poète » et de la Légende des siècles incarne mieux qu’un autre l’image de l’écrivain génial, contemplant du haut des falaises anglo-normandes la tempête des vagues et le destin de la France. Pour autant, l’œuvre de Victor Hugo ne se réduit pas à cela. Petite sélection de poèmes plus légers.

1. Le vers monosyllabique de « La Blanche Aminte »

Ingres, La grande odalisque (Wikimédia)
Ingres, La grande odalisque (Wikimédia)

Ce poème de Victor Hugo, composé en 1829, a été publié de façon posthume dans Toute la lyre en 1888. Je le cite à partir de l’anthologie Le Hugo, aux éditions Mango Jeunesse / Album Dada :

« Sitôt qu’Aminte fut venue
Nue,
Devant le dey qui lui semblait
Laid,

Plus blanche qu’un bloc de Carrare
Rare,
Elle défit ses cheveux blonds,
Longs.

Alors, à tête de l’eunuque,
Nuque,
Du Bostangi, tu te courbas,
Bas. […] »

Le poème se poursuit en conservant la même forme : des quatrains de rimes suivies, dont les premier et troisième vers sont des octosyllabes, et les deuxième et quatrième vers sont des monosyllabes.

C’est un choix très moderne : on a presque l’impression que le poète bégaye en répétant la dernière syllabe de chaque vers long. Ou plutôt, conformément à l’épigraphe du poème, que Hugo et l’Écho ont fait « une chanson ensemble ».

Bannissant toute grandiloquence, Victor Hugo produit un poème très musical et dissymétrique, bien avant Verlaine qui affirmera, plus tard, sa prédilection pour l’impair. A travers cette histoire de sérail, le poète s’amuse ici à explorer les possibilités du vers.

« Elle inclina son cou de cygne,
Signe
Qu’elle trouvait le vieux corbeau
Beau. »

2. Le prince fainéant

Intéressé par ces vers très courts parus dès les années 1820, je suis allé voir de plus près ce recueil posthume Toute la lyre, disponible sur Wikisource. J’ai trouvé le poème suivant tout aussi plaisant. Il est construit, cette fois-ci, avec des vers de trois syllabes :

« Guy, mon père,
N’use point,
A rien faire
Son pourpoint.
Pas de fête
Qu’il n’apprête,
Casque en tête,
Dague au poing.

Mon grand-père,
Navarrois,
Fit la guerre
Pour la croix,
Sous Alonze
Cœur-de-bronze,
En l’an onze
Cent vingt-trois.

Jean de Mesme
Son aïeul
Qui dort blême
Au linceul,
Dans Toulouse
La jalouse,
Contre douze
Luttait seul.

Mes ancêtres
Fort vantés,
Portaient, maîtres
Des comtés,
Sur la marge
D’un dos large
Une charge
De cités.

L’un d’eux, Eudes
De Montfort,
Fut des leudes
Le plus fort,
Son épaule
Jusqu’au pôle
Portait. Dôle,
Sans effort.

Le grand-père
De ceux-là,
Noir sicaire
D’Attila,
Vieille lame,
Eut dans l’âme
Plus de flamme
Que l’Hékla.

Moi, leur mince
Suppléant,
Suis le prince
Fainéant.

Mon bras casse,
S’il déplace
Leur cuirasse
De géant.

Car d’entailles
Moins friand,
Des batailles
Souriant,
Tout me lasse,
Fêtes, chasse,
Dire : grâce,
En priant !

Même aux belles
J’ai mépris,
Et loin d’elles
Mon cœur pris
Laisse, en somme,
Faire un somme
Aux cerfs, comme
Aux maris »

On le voit, la brièveté du vers (qui implique un retour plus fréquent de la rime, donc une plus grande musicalité) s’accorde à merveille avec la légèreté du ton. Le poète déploie d’abord une généalogie extraordinaire (drôle à force d’emphase et d’hyperbole), avant de se présenter lui-même, à l’opposé, comme un « prince fainéant ».

3. Un poème sur le rire

Le sourire énigmatique de la Joconde (L. de Vinci, Wikipédia)
Le sourire énigmatique de la Joconde (L. de Vinci, Wikipédia)

Et puisque nous parlons de poèmes plus légers de Victor Hugo, il nous faut citer celui-ci, qui a pour sujet le rire :

« Oui, fût-on Homère, il faut rire ;
Il faut rire, fût-on Caton.
Le bois nous offre Déjanire,
Le pré nous donne Margoton.
Le rire vient des dieux. À Rome
Comme à Pantin, il règne, il est.
Le rire est l’attribut de l’homme,
César riait, Brutus riait.
Jésus souriait. Mais en somme,
Sourire, c’est bien rire un peu.
Et c’est pour cela qu’il est homme,
Et c’est pour cela qu’il est Dieu.

Le bois nous offre Déjanire,
Le pré nous donne Margoton.
Oui, fût-on Homère, il faut rire,
Il faut rire, mon cher Caton. »

La reprise en forme de refrain nous rapproche du genre de la chanson. Et, de fait, Hugo a intitulé ainsi plusieurs de ses poèmes…

4. Ronde pour les enfants

Degas, La classe de danse (Wikipédia)
Degas, La classe de danse (Wikipédia)

Le titre de « ronde » rappelle le lien historique entre poésie, musique et danse. Voici le texte de ce poème, qui fait partie d’un ensemble de « Chansons » :

« Fillettes, les fleurs sont écloses,
Dansez, courons,
Je suis ébloui par les roses
Et par vos fronts.

Chez les fleurs vous êtes les reines ;
Nous le dirons
Aux bois, aux prés, aux marjolaines,
Aux liserons.

Avec l’oiselle l’oiseau cause,
Et s’interrompt
Pour la quereller d’un bec rose,
Aux baisers prompt.

Donnez-nous, gaîtés éphémères,
Futurs tendrons,
Beaucoup de baisers. — A vos mères
Nous les rendrons. »

5. Le joli page

Terminons avec ce cinquième poème, lui aussi issu de Toute la lyre :

« Le joli page imberbe
Soupire, elle s’émeut.
— Sous un arbre, s’il pleut,
Et s’il fait beau, dans l’herbe.

De sa jupe superbe.
Elle défit le nœud.
— Sous un arbre, s’il pleut,
Et s’il fait beau, dans l’herbe.

Le bleuet vaut la gerbe ;
Plaire ! un page le peut.
— Sous un arbre, s’il pleut,
Et s’il fait beau, dans l’herbe.

Conjuguons le doux verbe ;
Aimons-nous ! Dieu le veut.
— Sous un arbre, s’il pleut,
Et s’il fait beau, dans l’herbe. »

Nous avons ici des vers de six syllabes et un refrain à la deuxième moitié de chaque quatrain, pour un poème qui chante avec légèreté l’amour et la jeunesse.

Conclusion

Ces quelques exemples, rarement cités dans les anthologies, montrent un autre Victor Hugo, plus drôle, plus musical, moins empesé. Il n’hésite pas à pratiquer des vers courts, de six, quatre, trois, voire d’une seule syllabe. Il se peint en prince fainéant, il fait danser les enfants, il conte les amours d’un joli page, il bégaye presque à propos de la blanche Aminte, et il nous fait passer un bon moment.

Chers lecteurs, c’est à vous de vous exprimer : lequel de ces cinq poèmes avez-vous préféré?

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