"Les Tentations" de Baudelaire

Si l’on en croit le nombre de résultats trouvés par Google, « Les Tentations, ou Éros, Plutus et la Gloire » seraient, de tous les Petits Poèmes en prose, le moins connu, du moins celui dont on parle le moins sur Internet. C’est pourquoi j’ai choisi de vous parler aujourd’hui de ce poème.

Inutile de présenter Charles Baudelaire, l’un des poètes les plus célèbres qui soient, généralement considéré comme celui par qui la modernité entra dans la poésie française. Inutile de rappeler que ses Fleurs du Mal, jugées scandaleuses par beaucoup à l’époque de leur parution, sont depuis longtemps considérées comme un des fleurons de la littérature moderne. Le Spleen de Paris est moins connu, moins enseigné, et pourtant ces Petits Poèmes en prose sont dignes d’intérêt. On y trouve des pièces fort diverses entre elles, relevant tantôt de la méditation, tantôt du récit. C’est à cette deuxième catégorie qu’appartiennent « Les Tentations », qui peut se lire comme un récit fantastique à forte dimension symbolique.

« Deux superbes Satans et une Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernière monté l’escalier mystérieux par où l’Enfer donne assaut à la faiblesse de l’homme qui dort, et communique en secret avec lui. Et ils sont venus se poser glorieusement devant moi, debout comme sur une estrade. Une splendeur sulfureuse émanait de ces trois personnages, qui se détachaient ainsi du fond opaque de la nuit. Ils avaient l’air si fier et si plein de domination, que je les pris d’abord tous les trois pour de vrais Dieux. »

Un poème en forme de récit

Certains pourront s’étonner que le poème prenne une forme de récit, dans la mesure où l’on pourrait être tenté de réduire le récit au roman et aux genres qui lui sont apparentés. Pourtant, il n’y a rien de spécialement nouveau à ce que les poèmes prennent une forme narrative. Sans remonter jusqu’aux épopées antiques et aux textes bibliques, on peut tout simplement rappeler que bien des poèmes de La Fontaine racontent des histoires, puisqu’il s’agit précisément de « Fables ». De fait, « les Tentations » ne sont pas très éloignées du genre de la fable, puisque Baudelaire, comme nous le verrons, parodie la fonction d’édification morale de la Fable.

Pour commencer par des choses simples, on peut ainsi noter que ce récit au passé, où alternent passé simple et imparfait, mais aussi passé composé, laisse une grande part à la description. Le portrait physique des trois personnages est extrêmement détaillé, en ce qu’il possède une forte dimension symbolique. C’est précisément l’aura sulfureuse qui se dégage de ces personnages qui pousse le narrateur à refuser leurs offres.

Le poème se compose de plusieurs parties :
• une introduction rapportant l’arrivée de ces trois êtres surnaturels
• une première partie consacrée au premier d’entre eux (« Éros » d’après le titre), elle-même subdivisible en trois parties : portrait physique, prise de parole et réponse du narrateur.
• la deuxième partie reprend le même plan, mais concerne désormais le « second Satan », à savoir donc « Plutus ».
• la troisième partie concerne la « Diablesse » (la « Gloire » d’après le titre).
• la conclusion prend le contre-pied de tout ce qui précédait, le réveil du narrateur marquant un revirement de situation dans l’attitude du narrateur.

Le caractère très « composé » de ce récit rattache ce dernier au genre du poème en prose, bien davantage qu’à celui du conte. Le récit a essentiellement un intérêt symbolique : Baudelaire cherche moins à nous raconter une histoire qu’à livrer une réflexion sur le thème de la tentation.

Un rêve fantastique

Comme dans « Le Joueur généreux » où le narrateur rencontrait le diable, « Les Tentations » présentent une dimension fantastique. Le propre du fantastique est de nous faire osciller entre interprétation merveilleuse et interprétation réaliste. Ici, nous sommes plutôt du côté du merveilleux puisque Baudelaire évoque des créatures imaginaires, des démons, de quasi-divinités, mais on notera cependant qu’il n’y a rien de particulièrement irréaliste au fait de rêver de choses qui n’existent pas. En précisant d’emblée que le récit se passe « la nuit » et concerne « l’homme qui dort », et en évoquant en fin de récit le réveil du narrateur, Baudelaire situe explicitement l’action dans le cadre du rêve.

Or, dans un rêve, tout, même le plus insolite, peut advenir. Il me semble donc bien qu’on se situe dans cet entre-deux où se loge le fantastique, dans la mesure où il reste possible, jusqu’à la fin, de considérer que le narrateur n’a fait que rêver (interprétation réaliste) ou qu’il a été réellement visité par des « démons » (interprétation merveilleuse). D’emblée, les adjectifs « superbe » et « mystérieux », la précision « non moins extraordinaire », l’adverbe « glorieusement », signalent le registre fantastique : ces mots marquent l’entrée dans un monde qui n’est plus celui du quotidien et du banal, mais celui des « Satans » et des « Diablesses », magnifiés par leur majuscule. La « splendeur sulfureuse » des personnages marque leur appartenance à un autre monde, à cet univers souterrain que sont les Enfers…

Un tableau hiératique

Si le poème emprunte au récit, il s’apparente aussi à un tableau. Les trois créatures semi-divines sont représentées d’une manière presque figée, placées l’une à côté de l’autre comme dans un tableau. La comparaison « debout comme sur une estrade » fait presque apparaître les trois figures comme des statues, que le poète décrit successivement dans les moindres détails, si bien que l’on pourrait sans peine les dessiner. Ce caractère figé des trois personnage leur confère un aspect hiératique, c’est-à-dire une majesté sévère qui évoque le sacré. Ce figement dans une stature picturale se retrouve plus bas : « Dans sa main droite il tenait […] dans la gauche […] ». On peut dire que le personnage prend la pose, figé dans une posture symbolique, comme si l’on se trouvait face à un tableau ou une sculpture, davantage que devant un personnage réel. Cela participe aussi du fantastique.

Le premier portrait représente « Éros », nom propre qui figure dans le titre sans jamais reparaître dans le corps du poème. Baudelaire insiste sur la beauté androgyne du personnage:

« Le visage du premier Satan était d’un sexe ambigu, et il y avait aussi, dans les lignes de son corps, la mollesse des anciens Bacchus. Ses beaux yeux languissants, d’une couleur ténébreuse et indécise, ressemblaient à des violettes chargées encore des lourds pleurs de l’orage, et ses lèvres entr’ouvertes à des cassolettes chaudes, d’où s’exhalait la bonne odeur d’une parfumerie ; et à chaque fois qu’il soupirait, des insectes musqués s’illuminaient, en voletant, aux ardeurs de son souffle. »

On rencontre dans ce passage un fort champ lexical de la délicatesse. Ce portrait physique, tout en courbes et en nuances, insiste sur la langueur du personnage, en y ajoutant une dimension ténébreuse représentée par « l’orage ». Une « cassolette » est un récipient destiné à contenir du parfum, et doté de trous permettant au parfum de s’exhaler. Le « musc » désigne un parfum suave et entêtant, fabriqué à partir de glandes de cervidés d’Asie. Éros apparaît ainsi comme un éphèbe androgyne dont tous les détails physiques respirent la séduction et la sensualité.

Une triple allégorie riche en symboles

Le tableau des trois Démons possède une forte dimension symbolique et relève en ce sens du genre de l’allégorie. Aussi Baudelaire inscrit-il de nombreux détails dans ses descriptions, à valeur symbolique. Les vêtements d’Éros se lisent ainsi comme autant d’attributs qui renvoient à ses caractéristiques divines :

« Autour de sa tunique de pourpre était roulé, en manière de ceinture, un serpent chatoyant qui, la tête relevée, tournait langoureusement vers lui ses yeux de braise. À cette ceinture vivante étaient suspendus, alternant avec des fioles pleines de liqueurs sinistres, de brillants couteaux et des instruments de chirurgie. Dans sa main droite il tenait une autre fiole dont le contenu était d’un rouge lumineux, et qui portait pour étiquette ces mots bizarres : « Buvez, ceci est mon sang, un parfait cordial ; » dans la gauche, un violon qui lui servait sans doute à chanter ses plaisirs et ses douleurs, et à répandre la contagion de sa folie dans les nuits de sabbat. »

Il serait intéressant de savoir précisément ce qui, dans ce passage, relève du strict emprunt au mythe d’Éros, ce qui est inspiré d’autres aspects de la tradition gréco-latine, et ce qui correspond à un apport propre de Baudelaire. N’étant pas spécialiste de culture antique, je me bornerai à des hypothèses.

Il me semble ainsi que, pour le lecteur, le serpent fait penser à la Genèse, où il a aussi un rôle de Tentateur et est associé au Diable, même si l’on peut penser aussi au fait qu’un serpent a tenté de tuer Hercule dans son landau.

Je ne sache pas qu’Éros soit traditionnellement représenté avec des « fioles », « couteaux » et « instruments de chirurgie ». Je suppose, sans en être certain, qu’il s’agit peut-être là d’un apport de Baudelaire.

La fiole renvoie au motif du poison, du breuvage interdit mais terriblement tentant, et symbolise ainsi la Tentation. L’inscription « Ceci est mon sang » est bien sûr une référence au mystère chrétien de l’Eucharistie. Placer cette inscription dans les mains d’un démon relève du blasphème, mais cela correspond à l’idée qu’on peut se faire d’un démon : son rôle n’est-il pas de détourner le sacré et de le salir ?

Quant au « violon », il est un instrument mélodieux dont on peut se demander si la fonction ici n’est pas d’endormir la méfiance de ceux qui l’entendent. Il fait d’Éros un artiste capable de « chanter ses plaisirs et ses douleurs », tout en étant un instrument de propagation de la « folie ».

Le « sabbat », jour sacré de la semaine juive, est ici mentionné en tant qu’ « assemblée nocturne de sorciers et de sorcières, tenue dans un lieu désert souvent élevé, dans laquelle le culte rendu au diable, les danses et les orgies rappellent ceux de l’antiquité païenne », pour reprendre la définition du CNRTL.

Venons-en au portrait du deuxième démon :

« Le second Satan n’avait ni cet air à la fois tragique et souriant, ni ces belles manières insinuantes, ni cette beauté délicate et parfumée. C’était un homme vaste, à gros visage sans yeux, dont la lourde bedaine surplombait les cuisses, et dont toute la peau était dorée et illustrée, comme d’un tatouage, d’une foule de petites figures mouvantes représentant les formes nombreuses de la misère universelle. Il y avait de petits hommes efflanqués qui se suspendaient volontairement à un clou ; il y avait de petits gnomes difformes, maigres, dont les yeux suppliants réclamaient l’aumône mieux encore que leurs mains tremblantes ; et puis de vieilles mères portant des avortons accrochés à leurs mamelles exténuées. Il y en avait encore bien d’autres.

Le gros Satan tapait avec son poing sur son immense ventre, d’où sortait alors un long et retentissant cliquetis de métal, qui se terminait en un vague gémissement fait de nombreuses voix humaines. Et il riait, en montrant impudemment ses dents gâtées, d’un énorme rire imbécile, comme certains hommes de tous les pays quand ils ont trop bien dîné. »

Ce personnage est décrit par opposition au premier. Il apparaît comme un personnage fruste et laid. Sa cécité correspond à ce qu’Hipponax et Aristophane disent du personnage de Plutus (Πλοῦτος en grec), dieu de la richesse et de l’abondance. Son gros ventre peut être considéré comme un symbole de la richesse. Mais cette richesse semble ici dangereuse : le démon ressemble à un ogre plus qu’à un dieu, et le « vague gémissement fait de nombreuses voix humaines » donne l’impression que le monstre a bâti sa richesse en engloutissant de nombreuses personnes. De fait, le geste de taper « avec son poing sur son immense ventre » a quelque chose de menaçant, et le « cliquetis de métal » qui en résulte ne semble pas naturel…

Son « énorme rire imbécile » rappelle combien le personnage est répugnant, en opposition au premier démon. Baudelaire nous montre ainsi deux visages symétriques de ce que peut être un « démon ». La tradition, de fait, parle tantôt du Diable comme d’un tentateur séduisant, un dandy élégant, tantôt en fait au contraire une bête féroce, cornue et repoussante…

Il faut insister sur le tatouage de ce Démon, en ce qu’il est minutieusement décrit. Le fait de décrire une œuvre d’art porte un nom en analyse littéraire : c’est une ekphrasis. Ici, ce tatouage n’est pas là par hasard, il symbolise le personnage. La foule nombreuse qui est peinte sur la peau de ce démon représente bien entendu le vaste peuple qui remplit les Enfers, dont Baudelaire dresse une sommaire typologie : les pendus, les repentis, les vieilles mères… Il faudrait voir, comme cela me semble fort possible, si un lien n’est pas faisable avec la Divine Comédie de Dante.

Voici à présent comment Baudelaire décrit le troisième personnage, cette « Diablesse » qui, si l’on en croit le titre, correspond à la « Gloire » :

« Quant à la Diablesse, je mentirais si je n’avouais pas qu’à première vue je lui trouvai un bizarre charme. Pour définir ce charme, je ne saurais le comparer à rien de mieux qu’à celui des très-belles femmes sur le retour, qui cependant ne vieillissent plus, et dont la beauté garde la magie pénétrante des ruines. Elle avait l’air à la fois impérieux et dégingandé, et ses yeux, quoique battus, contenaient une force fascinatrice. Ce qui me frappa le plus, ce fut le mystère de sa voix, dans laquelle je retrouvais le souvenir des contralti les plus délicieux et aussi un peu de l’enrouement des gosiers incessamment lavés par l’eau-de-vie. »

On notera, dans ce passage, la co-présence de termes qui renvoient, d’une part, à la jeunesse et à la beauté, et, d’autre part, à la vieillesse. Le rapprochement des termes de « beauté » et de « ruines » confine à l’oxymore. C’est dire que Baudelaire n’a pas choisi de décrire sa « Diablesse » comme une beauté fatale. Pour choisir un équivalent dans notre société d’aujourd’hui, et pour plaisanter un peu, l’on pourrait dire que Baudelaire décrit une « cougar », autrement dit une femme qui, bien que plus toute jeune, continue de chercher à séduire. Cela peut correspondre à une façon de symboliser la Gloire, laquelle survient davantage dans les âges murs que chez les plus jeunes. Une voix de contralto correspond à la voix féminine la plus grave, mais ce que cette voix aurait pu avoir d’envoûtant est nuancé par « l’enrouement des gosiers incessamment lavés par l’eau-de-vie » : ce rapprochement associe les traits mélioratifs et péjoratifs, et a ainsi quelque chose d’ironique.

On remarquera que le corps du poème ne reprend pas les noms d’Éros, de Plutus et de la Gloire mentionnés dans le titre, donnant l’impression que le poème s’écarte plus ou moins des références antiques annoncées pour développer des allégories plus personnelles. Ces trois portraits physiques, très différents entre eux, ont en commun leur caractère hyperbolique et leur dimension symbolique. Le narrateur est visité moins par des figures mythologiques préexistantes que par des démons qui s’en apparentent vaguement, et représentent différents visages de la Tentation. Aussi convient-il de s’intéresser à présent à la tentation elle-même, formulée par trois dialogues parallèles qui se mettent en place avec le narrateur.

Le parallélisme des dialogues

Les trois dialogues présentent une structure identique :
– le tentateur parle en premier,
– le narrateur décline l’invitation.

Les trois propositions des tentateurs

C’est « Éros » qui prend la parole en premier :

Il me regarda avec ses yeux inconsolablement navrés, d’où s’écoulait une insidieuse ivresse, et il me dit d’une voix chantante : « Si tu veux, si tu veux, je te ferai le seigneur des âmes, et tu seras le maître de la matière vivante, plus encore que le sculpteur peut l’être de l’argile ; et tu connaîtras le plaisir, sans cesse renaissant, de sortir de toi-même pour t’oublier dans autrui, et d’attirer les autres âmes jusqu’à les confondre avec la tienne. »

Par les termes de « seigneur » et de « maître », le Démon propose au narrateur une position de pouvoir. Il s’agit de régner tout à la fois sur les « âmes » et plus largement sur la « matière vivante ». La comparaison avec le « sculpteur » suggère que le narrateur sera capable de modeler les autres selon son envie. Grâce au tour corrélatif, le Démon indique que le rapport entre le narrateur et la « matière vivante » serait plus étroit que celui, déjà très intime, qui unit le « sculpteur » avec « l’argile » : cette corrélation confine à l’adynaton dans la mesure où il semble presque impossible de rendre ce rapport si étroit. Cette hyperbole traduit la stratégie argumentative du tentateur, consistant à faire miroiter des dons miraculeux.

La prise de parole du deuxième Satan est beaucoup plus courte :

« Et celui-là me dit : « Je puis te donner ce qui obtient tout, ce qui vaut tout, ce qui remplace tout! » Et il tapa sur son ventre monstrueux, dont l’écho sonore fit le commentaire de sa grossière parole. »

Cette fois-ci, c’est le rythme ternaire qui permet de magnifier la proposition du Tentateur. On remarquera le parallélisme de construction, chacun des membres de ce rythme ternaire prenant la même forme, à savoir celle d’un tour périphrastique en « ce qui ». En définitive, l’objet même qui est offert n’est pas précisément nommé, et l’on ne connaît que son pouvoir absolu. La répétition du pronom « tout » martèle cet aspect totalisant de l’objet désigné.

Si l’objet même n’est pas explicitement nommé, c’est pour le rendre plus mystérieux. C’est aussi parce que le geste remplace ici la parole : on a l’impression que le fait de taper sur le « ventre monstrueux » prolonge et explicite les mots étranges du démon, comme si le pouvoir offert était celui de ce giron gargantuesque, image de l’Enfer lui-même puisque les âmes damnées y sont tatouées.

Venons-en à la proposition de la Diablesse :

« Veux-tu connaître ma puissance ? » dit la fausse déesse avec sa voix charmante et paradoxale. « Écoute. »

Et elle emboucha alors une gigantesque trompette, enrubannée, comme un mirliton, des titres de tous les journaux de l’univers, et à travers cette trompette elle cria mon nom, qui roula ainsi à travers l’espace avec le bruit de cent mille tonnerres, et me revint répercuté par l’écho de la plus lointaine planète.

On observe, d’un démon à l’autre, une raréfaction du discours. Le premier démon parlait beaucoup, le deuxième associait le geste à la parole : ici, il ne reste plus guère que le geste. Et quel geste ! Il faut ici se souvenir que la Diablesse se nomme, d’après le titre du poème, la « Gloire ». C’est donc une renommée absolue qu’elle propose, à travers l’image de cette « trompette » parée « des titres de tous les journaux de l’univers ». Cet instrument merveilleux fait résonner le nom du poète « à travers l’espace », jusqu’à « la plus lointaine parfaite ». Nous sommes, là encore, dans le registre de l’hyperbole, de l’exagération, correspondant à une stratégie de magnification.

Nos trois tentateurs sont donc de bien bons communicants ! Cependant, le narrateur ne se laisse pas prendre au jeu, et rejette systématiquement les propositions.

Les réponses du narrateur

Voici ce que répond le narrateur au premier Démon, celui qui lui proposait d’étendre son âme jusqu’à la confondre avec celle de tout le monde :

« Grand merci ! je n’ai que faire de cette pacotille d’êtres qui, sans doute, ne valent pas mieux que mon pauvre moi. Bien que j’aie quelque honte à me souvenir, je ne veux rien oublier ; et quand même je ne te connaîtrais pas, vieux monstre, ta mystérieuse coutellerie, tes fioles équivoques, les chaînes dont tes pieds sont empêtrés, sont des symboles qui expliquent assez clairement les inconvénients de ton amitié. Garde tes présents. »

Le poète rejette la proposition en avançant deux arguments. Il refuse d’abord cette fusion avec autrui, en dépréciant ces derniers par l’utilisation du terme de « pacotille ». Le narrateur entend rester lui-même, d’où la précision « je ne veux rien oublier ». C’est ensuite l’apparence physique du « vieux monstre » et ses attributs symboliques qui ne jouent pas en sa faveur. Ces derniers suggèrent assez que les pouvoirs proposés s’accompagnent d’ « inconvénients » non négligeables. On retrouve ici le motif traditionnel (Faust…) du « pacte avec le Diable », dont les avantages mirobolants cachent des contre-parties écrasantes.

Intéressons-nous à présent à la réponse que fait le narrateur au deuxième démon :

Je me détournai avec dégoût, et je répondis : « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne ; et je ne veux pas d’une richesse attristée, comme un papier de tenture, de tous les malheurs représentés sur ta peau. »

Je trouve cette réponse assez profonde en ce qu’elle montre que la richesse n’a que peu de valeur si elle est fondée sur le malheur d’autrui. Le narrateur, loin d’être naïf, sait percevoir les contre-parties cachées des propositions de ses interlocuteurs. Il a su voir, dans les figures tatouées sur la « peau » du Démon, autant de victimes qui lui assurent son pouvoir.

La réponse faite à la Diablesse est quelque peu différente en ce qu’elle se fait en deux temps. Le narrateur, cette fois-ci, a bien failli céder :

« Diable ! » fis-je, à moitié subjugué, « voilà qui est précieux ! » Mais en examinant plus attentivement la séduisante virago, il me sembla vaguement que je la reconnaissais pour l’avoir vue trinquant avec quelques drôles de ma connaissance ; et le son rauque du cuivre apporta à mes oreilles je ne sais quel souvenir d’une trompette prostituée.

Aussi je répondis, avec tout mon dédain : « Va-t’en ! Je ne suis pas fait pour épouser la maîtresse de certains que je ne veux pas nommer. »

C’est donc à l’appel de la Gloire que le poète a bien failli céder. On le comprend : n’est-ce pas cela, plus que le pouvoir sur les autres ou la richesse, que recherchent les poètes ? Mais le narrateur se reprend bien vite…

Une « virago » est une « femme aux qualités viriles », « grossière et autoritaire ». Lui apposer l’adjectif « séduisante » confine à l’oxymore ! Toujours est-il qu’elle est ici identifiée à une femme aux mœurs légères, qui s’acoquine avec des « drôles ». Le terme de « prostituée » apparaît en toutes lettres, même si c’est comme adjectif de « trompette ». Cela dégoûte le narrateur qui trouve ainsi la force de refuser la proposition.

Signification morale et subversion

L’horizon d’attente d’un lecteur de fables est que le récit poétique introduise une sentence générale appelée « moralité ». Le triptyque que l’on vient de commenter s’y prêterait bien : on pourrait s’attendre à une mise en garde face à la tentation sous toutes ses formes, conformément à la pensée morale dominante, notamment véhiculée par la tradition chrétienne. Mais, bien entendu, Baudelaire est un poète moderne, et il n’entend pas être un donneur de leçons. Aussi, au lieu de présenter un narrateur qui se laisserait d’abord aller à la tentation puis jurerait « qu’on ne l’y prendrait plus », Baudelaire fait tout l’inverse : son personnage est au contraire d’abord un modèle de « courageuse abnégation », mais son réveil provoque un revirement complet de son opinion.

« Certes, d’une si courageuse abnégation j’avais le droit d’être fier. Mais malheureusement je me réveillai, et toute ma force m’abandonna. « En vérité, me dis-je, il fallait que je fusse bien lourdement assoupi pour montrer de tels scrupules. Ah ! s’ils pouvaient revenir pendant que je suis éveillé, je ne ferais pas tant le délicat ! »

Et je les invoquai à haute voix, les suppliant de me pardonner, leur offrant de me déshonorer aussi souvent qu’il le faudrait pour mériter leurs faveurs ; mais je les avais sans doute fortement offensés, car ils ne sont jamais revenus. »

Le rêve est d’ordinaire le monde de l’illusion et de l’assouvissement des pulsions, tandis que la réalité est le lieu où s’exercent la lucidité et le contrôle de soi. Mais ici, rêve et réalité échangent leurs rôles. C’est pendant qu’il est endormi que le narrateur a des « scrupules », si bien que lorsqu’il se réveille, il regrette d’avoir été aussi sage. Aussi réduit-t-il sa méfiance passée à une simple « délicatesse ». On voit donc le poète désormais prêt à tout, y compris à se « déshonorer aussi souvent qu’il le faudrait », pour goûter à ces faveurs qui lui avaient été proposées, et qui lui sont désormais interdites à jamais. Le poète, loin de se prétendre meilleur que ses semblables, se représente ainsi lui-même, sous les traits du narrateur, avec son lot de faiblesse et de désirs.

*

J’espère que ce poème vous a plu, et que les quelques commentaires que j’y ai ajoutés vous auront aidé à en goûter la saveur. On voit ici l’art de Baudelaire qui, dans un récit somme toute très court, utilise les ingrédients du fantastique pour développer un triptyque riche en symboles, qui évoque un tableau par l’aspect hiératique et figé de ses personnages. Ces derniers ne sont pas des personnages de roman, ni même de nouvelle, en ce qu’ils n’ont pas d’épaisseur psychologique ni d’évolution temporelle. Aussi sommes-nous bien, avec ce récit, dans le domaine de la poésie, chacun des trois personnages représentant une allégorie où se mêlent emprunts à la tradition et apports propres du poète. Ces allégories présentent trois visages de la tentation et peuvent faire penser, toutes proportions gardées, aux trois démons — bénéfiques, eux — qui visitent monsieur Scrooge dans le célèbre conte de Dickens. Mais Baudelaire, loin de se poser en donneur de leçons, subvertit la morale attendue en inscrivant les regrets du narrateur une fois éveillé, comme si le vrai geste lucide était de céder à la tentation, et non de s’en prémunir.

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Le texte du poème a été cité d’après l’édition numérique fournie par Wikisource, elle-même fondée sur l’édition parue en 1869 chez Michel Levy Frères. L’image d’en-tête provient de Wikipédia.

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