Charles Baudelaire : Le flambeau vivant

S’il est très probable que les Fleurs du mal soient l’un des recueils de poésie française les plus lus et les plus étudiés, en revanche on ne cite que rarement « Le flambeau vivant », trente-huitième poème de l’édition de 1857. Pourtant, il mérite d’être lu : ce sonnet emprunte à la tradition du blason tout en faisant de la femme aimée une voie d’accès à l’Idéal…

Ils marchent devant moi, ces yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Suspendant mon regard à leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont le soleil ne peut flétrir la flamme !

Un blason du regard

D’emblée, la dislocation à droite du sujet — on parle aussi de thématisation — provoque un effet d’attente qui attire l’attention sur « ces yeux pleins de lumières ». L’ensemble du poème est consacré aux yeux, dont on comprend qu’ils sont ceux de la femme aimée. Le poète parle successivement de « feux diamantés », de « vivant flambeau », de « flamme fantastique », filant la métaphore du feu pour désigner un regard particulièrement lumineux et perçant.

Afin de magnifier ce regard, Baudelaire le considère comme une manifestation divine. Dans le premier quatrain, le poète suppose l’intervention d’un ange pour éclairer ce regard. L’image de « divins frères » pour qualifier les yeux va dans le même sens. La lumière du regard évoque celle de la « clarté mystique ». Sans doute ne pouvait-il y avoir d’éloge plus grand.

L’accès à l’Idéal

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Cependant, l’on peut dire que Baudelaire réinvente le genre du blason, dans la mesure où le registre n’est pas exactement celui de la rhétorique amoureuse. Ronsard aussi aurait été capable de comparer le regard de la femme aimée à des rayons divins. Mais chez Baudelaire, l’image ne sert pas seulement à magnifier la femme aimée. En effet, celle-ci n’est ici qu’un intercesseur guidant le poète vers la Beauté idéale.

Charles Baudelaire accorde au regard aimé non seulement un pouvoir rédempteur, mais aussi la fonction de voie d’accès vers l’Idéal. Le balancement binaire « Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave » confine au chiasme et noue ainsi une relation d’interdépendance très étroite entre le poète et ces yeux. L’affirmation totalisante « Tout mon être obéit à ce vivant flambeau » fait du regard un objet d’adoration absolu.

Un absolu supérieur au soleil même

Le passage aux tercets souligne une inflexion dans la progression du poème, marquée par le passage à la deuxième personne du pluriel. Cette adresse directe aux yeux de la femme aimée permet de surenchérir sur le caractère exceptionnel de ce regard, comparé à la fois à des « cierges » et au « soleil ». En faisant rimer « mystique » avec « fantastique », Baudelaire nous entraîne dans un autre monde où ces yeux sont de véritables astres. La comparaison confine à l’adynaton par l’idée que ces yeux brillent d’un éclat plus vif que celui du soleil lui-même. Cette image sera reprise et amplifiée sous la forme d’une exclamation par le dernier vers : « Astres dont le soleil ne peut flétrir la flamme ! ».

L’opposition binaire « Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil » va jusqu’à disqualifier les cierges, associés à la mort. La majuscule du mot « Réveil » indique assez qu’il s’agit du réveil de l’âme, d’une sorte de révélation dont ces yeux auront été les intermédiaires.

C’est ce qui permet à Baudelaire d’écrire, sans plaisanterie, en s’adressant aux yeux, « Vous marchez en chantant ». Des yeux qui marchent et qui chantent, on est d’accord, ça ne court pas les rues ! Mais justement ! Quand Baudelaire parle de chant, il sous-entend un chant sacré, un charme qui « réveille son âme ». Le regard de la femme aimée est ainsi porteur d’un absolu auquel rien ne se compare.

*

Charles Baudelaire, capable de déceler « un hémisphère dans une chevelure », utilise ici la voie des correspondances pour faire du regard de la femme aimée une véritable révélation d’absolu. Le poète ne se contente pas de magnifier une partie du corps : il fait de celle-ci une voie d’accès à l’Idéal, un facteur d’éveil spirituel. La comparaison au feu et aux astres, filée tout au long du poème, s’intensifie chaque fois un peu plus, jusqu’au paroxysme, faisant luire les yeux d’une lumière divine qui éclipse le soleil lui-même.

6 commentaires sur « Charles Baudelaire : Le flambeau vivant »

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