Qu’est-ce que la traductologie ?

Poursuivant mon petit panorama destiné à vous procurer un aperçu de la vastitude de la recherche en littérature, je vais vous parler de traductologie. Plus précisément, je vais m’appuyer sur une vidéo en ligne de Jean-Yves Masson, professeur de Littérature comparée en Sorbonne, et grand spécialiste de la question. Puisse ce modeste article aider à faire connaître cet aspect fort intéressant de la recherche dans le domaine des Lettres.

Avant-propos

La Littérature comparée

La Littérature comparée constitue un domaine spécifique de recherche, consistant à étudier les œuvres littéraires en les comparant les unes avec les autres. Un chercheur en Littérature comparée va donc s’intéresser, par exemple, au traitement d’un thème donné dans des œuvres d’époques différentes, ou dans des œuvres appartenant à des aires géographiques et culturelles différentes. Il s’agira donc d’établir des points communs, justifiant des rapprochements entre des textes que l’on n’aurait peut-être pas pensé, au premier abord, à rapprocher, mais aussi à pointer des différences et à tenter de les expliquer.

Les chercheurs en Littérature comparée sont donc spécialisés dans l’étude de la littérature étrangère, ce qui les amène, naturellement, à lire des traductions, ce qui reste le moyen le plus aisé de lire de la littérature étrangère. Et au lieu de simplement utiliser ces traductions comme moyen d’avoir accès à des ouvrages étrangers, on s’est mis également à étudier la traduction en elle-même. Et c’est là qu’intervient la notion de traductologie

Jean-Yves Masson

J’ai déjà parlé de Jean-Yves Masson à propos de ses beaux recueils de poésie que sont les Onzains de la nuit et du désir (1995) et les Neuvains du sommeil et de la sagesse (2007). Il a récemment publié un conte intitulé La Fée aux larmes (2016). Il est aussi traducteur (de l’allemand et de l’italien) et professeur de Littérature comparée : c’est à ce double titre qu’il intervenait lors du congrès où a été filmée cette vidéo. Il faut enfin mentionner son activité d’éditeur, chez Verdier, ainsi qu’aux Éditions de la Coopérative qu’il a fondées.

Le propos de Jean-Yves Masson

Jean-Yves Masson évoque dans la vidéo sus-mentionnée un « tournant dans les études de traduction ». Il s’intéresse donc à l’histoire de la traduction (au singulier, donc l’activité) et à l’histoire des traductions (au pluriel, donc le résultat de cette traduction). Il y a, selon Jean-Yves Masson, dans les études de traduction (Translation Studies) qui rassemblent plusieurs disciplines, une inflexion historique.

Précisons d’emblée que cette vidéo, d’une durée de quarante-huit minutes, est disponible sur le site « tout-monde.com », où elle est accompagnée d’un résumé assez détaillé. Mon propre résumé (ci-dessous) n’a d’autre ambition que d’aider à faire connaître le vaste champ de la recherche en Lettres à un plus vaste public.

Une dimension historique présente dès les origines…

Des livres anciens (Frédéric Bisson, Flickr)

Jean-Yves Masson affirme que, d’emblée, l’étude des traductions a eu une dimension historique. Pour illustrer son propos, il a apporté avec lui un essai de Georges Mounin intitulé Les Belles Infidèles. Georges Mounin,  critique de poésie qui a notamment contribué à faire connaître René Char, s’est intéressé aux problèmes théoriques de la traduction. Selon Mounin, on considère traditionnellement la traduction comme une entreprise impossible. Depuis le XVIIIe siècle, un bon mot, que l’on doit au précepteur de Mme de Sévigné, revient comme une antienne dès qu’il s’agit de traduction : on parle de « belles infidèles ». On a communément désigné les traductions faites aux XVIIe et XVIIIe siècles comme de « belles infidèles ». Tout l’essai de Georges Mounin est nourri d’une excellente connaissance de l’histoire des traductions.

Georges Mounin montre notamment que, si tout le monde condamne le mot-à-mot, cette façon de traduire perdure néanmoins, du fait de la tradition scolaire. Il évoque aussi le problème de la francisation, l’assimilation phonétique, de certains noms propres (voyez, par exemple, Mahomet, Le Titien ou Galilée) : ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’on ne francise plus les noms propres et qu’on leur attribue une graphie qui tente de restituer la prononciation dans la langue originale.

…mais qui a été négligée par la suite…

Pourquoi ce souci historique, présent dès Georges Mounin, a-t-il été négligé par la suite ? Jean-Yves Masson l’explique par la mauvaise presse de l’Histoire dans les études littéraires, dans les années 70, à l’époque de l’essor des « sciences du texte » (sémiotique, structuralisme…), peut-être en raison de la domination des idées marxistes chez bien des historiens, qui rebutait sans doute certains chercheurs. C’était parfois avec beaucoup de virulence que s’opposaient les tenants d’une lecture historique des textes littéraires, et les partisans d’une méthode « textuelle ». Depuis, l’Histoire a retrouvé droit de cité.

…avant d’être à nouveau placée au premier plan…

Texte et loupe (Milsa, Pixabay, libre de réutilisation)

Jean-Yves Masson rappelle ensuite que, dans les années quatre-vingts, Antoine Berman appelait de ses vœux l’écriture d’une Histoire de la traduction. Il n’a eu de cesse de rappeler l’importance de cette dimension historique. Dans Pour une critique des traductions, il affirme que le traducteur doit avoir une conscience historique. C’est sans doute à sa suite que d’autres universitaires se sont intéressés à l’histoire de la traduction.

Sans doute une histoire de la traduction serait-elle impossible à écrire tant le champ est vaste et nombreuses les traductions différentes, mais ce qui importe, plutôt que l’exhaustivité, c’est de comprendre comment l’on a traduit, dans les siècles passés. Avant d’arriver à cette synthèse que serait l’histoire de la traduction, il faudrait d’abord que chaque langue dispose d’une histoire des traductions dans cette langue.

…et de connaître un certain essor.

Un livre et du raisin (source : Pixabay, libre de réutilisation)

Après les Espagnols qui ont lancé le mouvement, et les Anglais, qui se sont intéressés aux traductions littéraires au sens large (incluant philosophie, histoire, religion…), les Français s’y sont mis depuis 2012. Cette Histoire des traductions en langue française est co-dirigée par Jean-Yves Masson et Yves Chevrel. Le choix du pluriel dans le titre s’explique par le fait qu’une histoire de la traduction devrait impliquer de s’intéresser aux interprètes, enseignants, qui ont laissé moins de traces de leur influence pourtant importante. L’ouvrage s’intéresse donc aux traductions au pluriel, objets concrets représentés par les traductions publiées. L’objet d’étude n’est pas la France mais la langue française. Dans toute l’Europe, des traductions vers la langue française ont paru à Saint-Péterbourg, Berlin ou La Haye… puis dans tous les pays de la Francophonie.

L’ouvrage s’intéresse aux traductions dans « tous les domaines de la vie de l’esprit », et non uniquement les traductions d’ouvrages strictement littéraires. Toutes les disciplines sont donc représentées, y compris les sciences exactes. Par exemple, les sous-titrages de cinéma et doublages de film ont été intégrés à l’analyse. Littérature de jeunesse, polars, romans sentimentaux n’ont pas non plus été négligés.

Jean-Yves Masson insiste alors sur le fait que « le patrimoine intellectuel d’une langue » n’est pas constitué seulement par le génie national, mais aussi par l’ensemble des œuvres traduites dans cette langue, traductions qui font donc partie du patrimoine intellectuel.

Les traducteurs, hommes de l’ombre…

Ainsi faudrait-il faire émerger la figure du traducteur. On voit apparaître le rôle intellectuel joué dans l’Histoire par les traducteurs. Cela a été le cas des interprètes, qui travaillaient à l’oral, et des traducteurs. Or, souvent, les traducteurs restent dans l’ombre, on ne connaît parfois que leur nom. Il faut alors reconstituer leur activité, mener une sorte d’enquête policière, pour reconnaître le mérite de ces traducteurs.

S’il n’y a pas eu, plus tôt, d’histoire des traductions, c’est parce qu’il y a eu un grand refus, en France en particulier : on ne cite généralement jamais, dans les dictionnaires, une traduction. Le premier emploi d’un mot n’est enregistré que lorsque c’est un écrivain français, non un traducteur, qui a employé le mot. En allemand, au contraire, les dates d’attestation des emplois incluent des traductions. Les traducteurs ont joué dans la constitution de la langue allemande un rôle majeur, moins mis en évidence en France. Si l’on compare ce qu’écrivent Anglais (ou Allemands) et Français à propos de Pope, les traductions sont beaucoup moins mises en évidence chez les Français. Or, l’actualité littéraire est aussi constituée des livres qui viennent d’être traduits. Il y a aussi un certaine volonté, pour un historien ou un philosophe, de s’alimenter aux sources premières, donc aux œuvres originales en langue étrangère, d’où sans doute un certain mépris pour les traductions (or, tout le monde ne lit pas les philosophes et les historiens en langue originale !). (Pour ma part, je comparerais volontiers avec ceux qui se targuent de ne regarder des films étrangers qu’en version originale, tandis que je préfère de loin les versions doublées, tant je trouve désagréable d’avoir à lire et regarder en même temps.)

Prolongements

La bibliothèque de livres anciens du Trinity College à Dublin (Nic McPhee, Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

Jean-Yves Masson termine sa conférence avec ce qu’il appelle lui-même une « utopie » : il appelle de ses vœux l’entreprise inverse, qui consisterait à étudier l’ensemble des traductions d’une langue vers diverses autres langues, autrement dit à s’intéresser au rayonnement d’une langue traduite dans d’autres langues. Par exemple, la traduction de Don Quichotte dans toutes les langues du monde. Ce travail ne doit pas être confondu avec une étude de la réception des œuvres à l’étranger, lequel évalue le succès ou l’échec d’une œuvre dans un autre pays.

Faire l’histoire des traductions implique de ne pas juger les traducteurs du passé comme si nous leurs étions supérieurs, ce qui est très difficile. Souvent, une nouvelle traduction d’un grand classique suscite des réactions indignées. Parfois, nous avons tendance à trouver certaines traductions infidèles, mais, en réalité, les traducteurs du passé voulaient aussi être fidèles, et avaient simplement une conception différente de la fidélité. Et il y a des merveilles dans les traductions du passé, qu’il faudrait rééditer. Et quand une bibliothèque municipale acquiert une nouvelle traduction, elle ne devrait pas jeter l’ancienne !

Au lieu de juger le traducteur sur le plan technique, il faut donc tenter de comprendre pourquoi il a travaillé comme il l’a fait, ce qui implique d’écouter la voix du traducteur, d’une oreille « psychanalytique », c’est-à-dire avec une « réserve empathique », avec une « neutralité bienveillante ». Il faut comprendre les contraintes imposées aux traducteurs, dont ils ne sont pas forcément eux-mêmes responsables. Ces travaux permettent de réintroduire les traducteurs dans l’Histoire intellectuelle d’un pays et de réhabiliter la traduction comme activité intellectuelle et artistique à part entière.

Jugement

J’ai trouvé cette conférence vraiment passionnante, car elle évoque des sujets essentiels, desquels je n’étais pas très familier, avec une clarté qui la rend aisément accessible. En tant que passionné de poésie, je sens bien qu’une traduction, aussi bonne soit-elle, ne saurait être un équivalent de l’original, en termes de rythmes, de sonorités, comme en termes d’arrière-plan culturel. Tel mot, dans une langue donnée, n’évoque pas forcément les mêmes idées, les mêmes sensations, les mêmes références culturelles, que sa traduction dans un autre idiome. Alors, bien sûr, tout cela peut s’expliquer à travers des notes de bas de pages, mais ce n’est pas la même chose. Aussi, je sens bien qu’une traduction est une œuvre à part entière, qui reflète non seulement le talent de l’auteur, mais aussi celui du traducteur. Peut-être cela explique-t-il en partie la gêne qu’ont certains, selon Jean-Yves Masson, à l’endroit de la traduction. Pourtant, sans les traducteurs, nous n’aurions quasiment pas accès à la pensée étrangère. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, traduire de la poésie est possible. Certes, le traducteur est amené à faire des choix, et sans doute une traduction est-elle une lecture d’un texte, plutôt que la restitution de tous les possibles contenus dans le texte original. Mais il faut faire confiance au traducteur qui, contrairement à l’adage bien connu (traduttore traditore), n’est pas un traître. Les passionnés ou les spécialistes désireux d’aller plus loin pourront consulter l’original, même sans en comprendre la langue, simplement pour apprécier la forme générale du poème, sa longueur, sa disposition sur la page, dans la langue source.


Pour en savoir plus :

  • Source : Jean-Yves Masson, « Le tournant historique dans les études de traduction », conférence inaugurale du Premier Congrès Mondial de Traductologie, Université de Paris-Nanterre, avril 2017. Vidéo disponible en ligne à l’adresse http://tout-monde.com/mooctrad.s1.a1.module2.html.

5 commentaires sur « Qu’est-ce que la traductologie ? »

  1. Cela me fait tout drôle de lire ce compte-rendu! Non que j’aie oublié cette conférence au congrès mondial de traductologie, mais parce que j’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Que de choses se sont effondrées autour de moi en trois ans… Merci en tout cas.

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