Tour d’Europe poétique

Comme des millions d’autres personnes, j’ai regardé dernièrement la finale du concours de l’Eurovision. Cela m’a donné une idée : pourquoi ne pas proposer, à l’instar de ce tour d’Europe de la musique populaire contemporaine, un petit panorama des grands poètes européens ? Partons à la découverte des grandes voix poétiques de notre continent…

Il y aurait, bien entendu, de quoi écrire des livres entiers — que dis-je, des bibliothèques ! — sur la poésie européenne. Tel ne saurait être l’objectif de cet article. Je pensais au départ me restreindre à un seul poète par pays, en essayant de trouver, pour chacun d’eux, un poète que l’on pourrait qualifier de « plus grand poète » de ce pays. Mais je me suis dit que, si je procédais ainsi, j’aboutirais à un panorama presque exclusivement masculin. Une telle méthode ne serait pas illégitime, puisqu’elle ne ferait que refléter les injustices du passé, mais il me semble que, dans le vingt-et-unième siècle où nous vivons aujourd’hui, il n’est pas sans importance de rappeler que les femmes, elles aussi, sont, et ont toujours été, poètes. Aussi, quitte à proposer une liste un peu plus réduite de pays, j’ai préféré proposer plusieurs poètes, y compris contemporains, en accordant aux femmes la place qui leur revient. Enfin, mon but était de donner à lire non seulement de petites présentations, mais aussi et surtout des citations, si possible en incluant le poème original, en puisant dans le vaste corpus de la littérature du domaine public.

1. Allemagne

Johann Wolfgang von Goethe : « Le Roi des Aulnes »

Goethe (Wikipédia)

Goethe est, sans doute, le Victor Hugo allemand. Ce qui justifie la comparaison, c’est non seulement que les deux hommes vécurent à peu près à la même époque, mais aussi que Goethe, comme Hugo, s’illustra dans les genres les plus divers : roman, théâtre, poésie, et même sciences… Aussi, sans conteste, Goethe est-il le poète allemand par excellence. Connu pour son roman Les Souffrances du jeune Werther et pour sa tragédie Faust, il a aussi écrit certains des plus beaux vers de la littérature mondiale.

Parmi les nombreux poèmes que l’on peut aisément trouver sur Internet, je vous propose de découvrir Le Roi des Aulnes. Ce poème prend la forme d’un récit, aussi peut-il se lire comme une fable. C’est l’histoire d’un petit garçon qui voyage avec son père « dans la nuit et le vent ». Il a peur d’être emporté par « le roi des Aulnes », et son père n’a de cesse de le rassurer, jusqu’à ce que, enfin arrivé à destination, l’enfant ne finisse par périr dans les bras de son père. Histoire bien triste, qui relève du fantastique, genre fort apprécié à l’époque romantique. En effet, on hésite sans cesse entre une interprétation merveilleuse (où cet être maléfique existerait vraiment) et une interprétation réaliste (où l’enfant aurait une imagination débordante, alimentée par le caractère terrifiant de la nuit). L’article que Wikipédia consacre à ce poème montre comment la critique a proposé diverses interprétations (symboliques, psychanalytiques, etc.). Vous y trouverez, également, deux adaptations du poème, par Jacques Porchat et par Xavier Nègre. Je vous propose, quant à moi, l’adaptation en prose de Gérard de Nerval. Voici les deux premières strophes :

"Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind.
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? –
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht!
Den Erlenkönig mit Kron' und Schweif? –
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif."
Qui voyage si tard par la nuit et le vent ? C’est le père et son fils, petit enfant qu’il serre dans ses bras pour le garantir de l’humidité et le tenir bien chaudement.

« Mon enfant, qu’as-tu à cacher ton visage avec tant d’inquiétude ? — Papa, ne vois-tu pas le roi des Aulnes ?… le roi des Aulnes, avec sa couronne et sa queue ? — Rien, mon fils, qu’une ligne de brouillard.»

POUR EN SAVOIR PLUS
Article Wikipédia sur Goethe
• Source de l’image : Goethe par Stieler, d’après Wikipédia (domaine public)
Poème original sur Wikipédia
Adaptation de Gérard de Nerval sur Wikisource

2. Autriche

Hugo von Hofmannsthal (1874-1929)

Fondateur de la modernité poétique, parfois rapproché de Rimbaud en ce qu’il n’a écrit de la poésie que dans ses jeunes années, Hugo von Hofmannsthal est l’une des plus grandes voix de la poésie autrichienne. Il ressentait très fortement les limites du langage face à la beauté et à la complexité du cosmos. S’inspirant tout à la fois du platonisme, du romantisme et du symbolisme, il composa, grâce à sa sensibilité exacerbée, des poèmes sublimes.

Les quelques vers que je m’apprête à citer sont extraits de Un rêve de haute magie, que j’ai découvert dans un tout petit ouvrage sorti des Presses de l’Impatiente en 1990. L’ouvrage ne fait pas mention du traducteur, mais il semblerait bien que ce soit, pour en avoir discuté avec lui, Jean-Yves Masson :

« Plus royal ô combien qu’un bandeau de perles,
Et plein d’audace comme jeune Mer dans la vapeur du matin,
Tel fut un grand Rêve, ainsi je le rencontrai.

Par des portes de verre béantes s’engouffrait l’air.
Je dormais dans le Pavillon au rez-de-chaussée
Et par quatre portes béantes l’air s’engouffra. »

Ingeborg Bachmann (1926-1973)

S’agissant d’évoquer une poète de langue allemande, je n’ai pas cherché longtemps car je me souviens avoir vu une vidéo d’une conférence de Jean-Yves Masson où il était question d’Ingeborg Bachmann, et ce nom m’est resté en mémoire comme celui d’une des plus grandes voix de la poésie de langue allemande du vingtième siècle.

Née en 1926 et morte en 1973, cette Autrichienne aura eu une vie assez courte puisqu’elle est décédée à l’âge de 47 ans. On peut retenir de l’article de Wikipédia qui lui est consacré qu’elle n’aura eu de cesse de tenter de renouveler le langage pour en extraire les ferments de nazisme, et qu’elle a également beaucoup écrit sur « l’Amour et sa violence relationnelle inhérente, l’incommunicabilité dans le couple, mais aussi le tragique de l’existence féminine ».

Le site Internet de France Culture dit d’Ingeborg Bachmann qu’elle fut « fut la première femme dans la littérature d’après 1945, à écrire, avec des moyens poétiques, la guerre dans la paix, l’Autriche et son passé collectif non assumé ». Pour Françoise Rétif, elle est « la plus connue » des poétesses allemandes, elle fut aussi « une Européenne de la première heure », qui vécut dans plusieurs pays d’Europe. C’est d’ailleurs de l’article de Françoise Rétif que j’extrais cette brève citation — à vous d’aller en trouver d’autres :

"Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore entrer dans une maison.
Si les ponts ici sont intacts, je marche sur un bon fond.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot ici touche à  mes frontières, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre. [...]"

Ecoutez Ingeborg Bachmann lire un de ses poèmes sur le site « Lyrikline« 

POUR EN SAVOIR PLUS
Wikipédia, article « Ingeborg Bachmann »
France Culture, article « Ingeborg Bachmann »
Françoise Rétif, « Ingeborg Bachmann », dans Contrelignes
• La citation, trouvée dans l’article de Françoise Rétif, provient de : Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967).  Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif. Édition bilingue. Paris, Gallimard, collection « Poésie », 2015 (poème « La Bohème est au bord de la mer »)

3. Belgique

La poésie francophone de Belgique

J’ai eu le plaisir d’assister, il y a quelques années, à plusieurs conférences de Gérald Purnelle, sur la poésie belge de langue française. L’une d’elles, qui eut lieu à Nice le mercredi 30 novembre 2011, s’intitulait précisément « La poésie francophone de Belgique de 1880 à 2011 ». Par chance, j’ai conservé les notes que j’ai prises durant cette conférence, et c’est d’elles qu’est tiré ce qui va suivre.

Si la Belgique a acquis son indépendance en 1830, la littérature belge de langue française a mis un peu plus de temps à émerger et à se constituer de façon indépendante de la littérature française. Gérald Purnelle identifie trois grandes époques : une période centrifuge, de 1880 à 1920, où la poésie belge cherche à se démarquer de la littérature française ; une période centripète, de 1920 à 1970, où la poésie belge se rapproche de la littérature française ; enfin, une période dialectique, depuis les années soixante-dix.

Verhaeren, le grand poète belge

Né dans l’Escaut en 1855, Émile Verhaeren compte parmi les plus grandes voix de la poésie belge. Souvent comparé à Walt Whitman, et « salué comme un précurseur par les futuristes et les unanimistes », il fut bien plus, pour Jean-Marie Klinkenberg, que ce « poète convenu », chantre de la terre et de la patrie, auquel les anthologies en restent trop souvent. Verhaeren, pour Gérald Purnelle, appartient à la « période centrifuge » : il fait partie de ces poètes qui refusent de simplement s’inscrire dans le champ français des voies parnassienne et naturaliste, en proposant une œuvre originale qui fusionne, en quelque sorte, ces deux tendances. Gérald Purnelle, lors de la conférence sus-mentionnée, avait évoqué le poème intitulé « Les porcs », dans Les Flamandes. Aussi est-ce le poème que je vais vous citer, plutôt que de reproduire d’autres poèmes plus célèbres mais déjà évoqués sur ce blog.

Des porcs, roses et gras, les mâles, les femelles,
Remplissaient le verger de leurs grognements sourds,
Et couraient par les champs, les fumiers et les cours,
Dans le ballottement laiteux de leurs mamelles.

Près du purin, barré des lames du soleil,
Les pattes s’enfonçant en plein dans le gadoue,
Ils reniflaient l’urine et fouillaient dans la boue,
Et leur peau frémissait sous son lustre vermeil.

Mais Novembre approchant, on les tuait. Leur ventre,
Trop lourd, frôlait le sol de ses tétins. Leurs cous,
Leurs yeux, leurs groins n’étaient que graisse lourde, et d’entre

Leurs fesses on eût dit qu’il coulait du saindoux :
On leur raclait les poils, on leur brûlait les soies,
Et leurs bûchers de mort faisaient des feux de joies.

Émile Verhaeren, « Les porcs », dans Les Flamandes,
dans Poèmes, Paris, Mercure de France, 1895, p. 133, via Wikisource.

Lisant ce poème, on se rend tout à fait compte de ce qu’a voulu dire Gérald Purnelle : on ne peut qu’admirer la perfection de la forme et en même temps le prosaïsme absolu du sujet, s’agissant d’animaux traditionnellement considérés comme triviaux, et, qui plus est, d’animaux que l’on s’apprête à abattre. Il y a quelque chose de très vivant dans ce poème tout entier marqué par la figure de l’hypotypose, et l’on sent la jubilation qu’a probablement eue le poète à inscrire la trivialité de l’urine et de la boue au sein de la forme noble de l’alexandrin. On observera une évolution entre la relative solennité des quatrains et le ton plus enlevé des tercets, ces derniers étant marqués par des enjambements, rejets et contre-rejets presque constants. Il y aurait beaucoup de choses encore à commenter de ce très beau poème, et je garde à l’esprit l’idée de développer plus amplement dans un prochain article…

Autres articles sur Verhaeren
« L’éveil de Pâques » de Verhaeren
La nuit de Noël de Verhaeren
« Les horloges » de Verhaeren
« En hiver » d’Emile Verhaeren

François Jacqmin, une voix belge contemporaine

Et dans la poésie belge d’aujourd’hui, quels sont les grandes voix à connaître ? J’ai retenu surtout deux noms des différentes conférences de Gérald Purnelle : il y a, d’une part, Jacques Izoard, et, d’autre part, François Jacqmin. Et c’est ce dernier, surtout, qui a retenu mon attention, parce qu’il a écrit un très beau livre sur la neige. C’est un thème qui convient bien à la poésie épurée de François Jacqmin. Comme bien d’autres poètes de sa génération, et sans doute davantage qu’eux, François Jacqmin se méfie du langage et de ses images. Il refuse de se laisser aller à la facilité, car il sait que le langage peut vite devenir inauthentique. Aussi surveille-t-il constamment sa plume, veillant à ce qu’elle ne s’emporte pas, à ce qu’elle ne s’éloigne pas de la vérité, de la nudité. Il en résulte, je le disais, une poésie très épurée, très sobre, où la beauté est trouvée sans recourir au moindre artifice. Voici le premier poème du recueil.

La neige
se couche sur la neige et annule sa blancheur.
Tout s’établit et s’éteint
comme cela.
L’être est ménager ; il règle d’un seul
trait
la bourrasque ou la propension au pourquoi.
La certitude originelle se maintient
ainsi,
en ne distinguant rien de rien.

Les sauts de ligne organisent le poème (comme chacun des poèmes du recueil) sur dix vers, mais il y a une telle variété dans leur longueur que cette organisation ne se perçoit qu’à l’écrit. Ce choix correspond à la volonté d’éviter toute enjolivure inutile, tout en maintenant un souci de la forme. La neige n’est pas célébrée ou chantée, elle n’est pas même décrite, mais simplement nommée, comme une réalité que l’on ne peut que constater et qui ne se laisse pas traduire en mots. Les répétitions annulent les certitudes. La poésie de François Jacqmin est ainsi parcourue de doutes quant à la capacité du langage à réellement atteindre son idéal.

Autres articles sur François Jacqmin
Connaissez-vous François Jacqmin ?
Citation du jour — François Jacqmin
La neige dans la poésie contemporaine

Les voix féminines de la poésie belge

J’ai pu relever, en écoutant la conférence de Gérald Purnelle, quelques noms féminins dans la poésie belge : Madeleine Biefnot, Élise Champagne, Françoise Delcarte, Lucienne Desnoues, Marcelle Havrenne, Anne-Marie Kegels, Françoise Lison-Leroy, Marianne Van Hirtum… Vu que je ne saurais parler d’aucune d’entre elles en détail, je me propose de dire quelques mots de chacune d’entre elles. À vous, ensuite, d’aller y voir plus en détail…

Gérald Purnelle a évoqué Élise Champagne dans un passage de sa conférence consacré à la poésie des années vingt. Le conférencier a précisé qu’il s’agissait d’une poésie « classique mais ironique », en mentionnant le titre des Poèmes de l’impasse. Née en 1897 et morte en 1983, elle est l’auteur du poème intitulé « L’aphrodite des faubourgs » que vous trouverez sur le site Poétesses d’expression française. Lucienne Desnoues, belle-fille de Norge, se situerait également, d’après mes notes, dans une veine assez classique. On notera cependant que Wikipédia cite quelques extraits, dont de beaux vers holorimes, qui montrent sa capacité à ciseler le vers jusqu’à l’extrême.

« Ah ! ce qu'on sert de faux ré
À ce concert de Fauré »                (Lucienne Desnoues)

Toujours d’après Gérald Purnelle, Anne-Marie Kegels serait une poète assez classique, et sensuelle au sens naturel de ce terme. Son poème « Mon corps », dans Rien que vivre (1951), serait une belle démonstration d’un vers « bien frappé ». Marianne Van Hirtum apparaît comme une « surréaliste de stricte obédience bretonienne ». Née en 1935 et morte en 1988, elle a également été, selon Wikipédia, peintre et sculptrice. Marcelle Havrenne est mentionnée comme ayant recours à des contrepèteries. Madeleine Biefnot est présentée comme une poétesse « d’un surréalisme léger ». Françoise Delcarte, poète « sublime », développe une poésie marquée par la psychanalyse, où le « je » est très présent, « où tout est image précise, évidente ». Françoise Lison-Leroy est citée vers la fin de la conférence, s’agissant donc d’une poétesse très contemporaine. Elle écrit des poèmes en prose. Quant à Elke De Rijeke, elle écrit sur le thème de la maternité.

SOURCES ET REFERENCES SUR LA POÉSIE BELGE
• Gérald Purnelle, La poésie francophone de Belgique de 1880 à 2011, conférence prononcée à l’Université de Nice en 2011.
• Gérald Purnelle, L’écriture et la foudre, Jacques Izoard et François Jacqmin, deux poètes entre les choses et les mots, conférence prononcée à l’Université de Nice en 2013.
• Jean-Marie Klinkenberg, Article « Verhaeren » du Dictionnaire de Poésie de Baudelaire à nos jours dirigé par Michel Jarrety aux Puf.
• Gabriel Grossi, La neige dans la poésie contemporaine, cours de littérature comparée dispensé à l’Université de Nice, deux années successives.
• Blog « Poétesses d’expression française », poetesses.blog4ever.com, consulté le 26 mai 2021.
• Articles de Wikipédia consacrés aux différents poètes mentionnés.

4. Espagne

Quevedo

Hormis Cervantès, le génial auteur de Don Quichotte, je ne connais guère d’auteur espagnol. Cervantès lui-même écrivit de la poésie, mais ce n’est assurément pas à ce genre-là qu’il a dû sa gloire. Aussi ai-je découvert Francisco de Quevedo Villegas y Santibáñez Cevallos, l’une des plus grandes voix poétiques du Siècle d’Or, né en 1580 et mort en 1645. Pour Marie-Linda Ortega, il s’agit d’un poète pétrarquisant, auteur d’une poésie amoureuse riche de formes nombreuses. Quevedo serait aussi, à en croire une Histoire de la littérature espagnole qui date du XIXe siècle mais que l’on peut librement consulter sur Internet, un poète satirique et léger, désigné comme « le Voltaire de l’Espagne ».

Voici à présent un poème de Quévédo, trouvé sur Wikisource, intitulé « Prevención para la vida y para la muerte », que je trouve spirituel au sens propre de ce mot, avec une vraie réflexion personnelle et philosophique, pour peu que j’en puisse juger en me fondant sur les quelques ressemblances de la langue avec le français, l’italien et le latin. C’est un poème qui, en tout cas, n’évacue pas la question de la mort, à travers notamment la référence traditionnelle à la Parque.

Si no temo perder lo que poseo,
ni deseo tener lo que no gozo,
poco de la Fortuna en mí el destrozo
valdrá, cuando me elija actor o reo.

Ya su familia reformó el deseo;
no palidez al susto, o risa al gozo
le debe de mi edad el postrer trozo,
ni anhelar a la Parca su rodeo.

Sólo ya el no querer es lo que quiero;
prendas de la alma son las prendas mías;
cobre el puesto la muerte, y el dinero.

A las promesas miro como a espías;
morir al paso de la edad espero:
pues me trujeron, llévenme los días. 

Gamoneda

Parmi les poètes espagnols d’aujourd’hui, on m’a recommandé de m’intéresser à Antonio Gamoneda, que Wikipédia n’hésite pas à placer au même niveau que Federico Garcia Lorca, ce qui n’est pas un petit hommage. On apprend également dans cette célèbre encyclopédie que le public français peut lire Gamoneda dans une traduction de Jacques Ancet. Le site Babelio propose plusieurs belles citations de ce poète, dont une qui se retrouve également dans celles proposées par Poezibao. Le poème intitulé « Hiver » (« Invierno ») est tout simplement magnifique: vous en trouverez ci-dessous les premiers vers. J’aime aussi beaucoup la citation, postée par un lecteur de Babelio, commençant par ce vers sublime : « Un jour le monde devint silencieux ». J’ai trop de mal à faire mon propre choix, aussi je vous invite à suivre les liens indiqués pour aller feuilleter par vous-même les beaux poèmes de Gamoneda.

"La neige craque comme du pain chaud
et la lumière est pure comme le regard de certains êtres humains
et je pense au pain et aux regards
tandis que je marche sur la neige."
"La nieve cruje como pan caliente
y la luz es limpia como la mirada de algunos seres humanos,
y yo pienso en el pan y en las miradas
mientras camino sobre la nieve."

Antonio Gamoneda, blues castillan,
traduit de l’espagnol par Jacques Ancet,
édition bilingue, coll. Ibériques,  José Corti, 2004, pp. 84 et 85,
via Poezibao.

5. Grèce

Bien entendu, la Grèce évoque en premier lieu l’Antiquité, avec ses Homère, ses Pindare, ses Hésiode, ses Sappho… Mais ces géants ne doivent pas faire oublier les poètes grecs d’aujourd’hui. J’ai découvert grâce à Patrick Quillier la poésie de Constantin Cavafy, poète de langue grecque qui vécut en Egypte au XXe siècle.

Constantin Cavafy (1833-1933)

J’ai découvert Constantin Cavafy grâce au professeur Patrick Quillier qui m’a parlé d’un colloque gréco-égyptien qui allait se tenir au Caire et à Alexandrie. À cette occasion, j’avais rédigé un article, heureux de relayer un événement qui unirait les deux rives de la Méditerranée dans une même passion pour la poésie. J’ai ainsi découvert la poésie de Cavafy, et j’avais brièvement commenté un poème intitulé « Dans l’escalier ».

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le seul poème de Cavafy disponible dans la bibliothèque libre en ligne Wikisource. Il s’intitule « Corps, souviens-toi », sans autre mention de recueil, d’édition ou de traducteur. La version grecque provient du Wikisource grec, beaucoup plus étoffé.

Corps, souviens-toi, non seulement de combien tu fus aimé,
non pas seulement des lits où tu t’étendis,
mais aussi de ces désirs qui pour toi
brillaient dans les yeux visiblement,
et tremblaient dans la voix ― et que quelque
obstacle fortuit rendit vains.
Maintenant que tout cela plonge dans le passé,
il semble presque qu’à ces désirs
tu te sois donné. Comme ils brillaient
souviens-toi, dans les yeux qui te regardaient,
comme ils tremblaient dans la voix, pour toi ; souviens-toi, corps.
Σώμα, θυμήσου όχι μόνο το πόσο αγαπήθηκες,
όχι μονάχα τα κρεββάτια όπου πλάγιασες,
αλλά κ' εκείνες τες επιθυμίες που για σένα
γυάλιζαν μες στα μάτια φανερά,
κ' ετρέμανε μες στη φωνή -- και κάποιο
τυχαίον εμπόδιο τες ματαίωσε.
Τώρα που είναι όλα πια μέσα στο παρελθόν,
μοιάζει σχεδόν και στες επιθυμίες
εκείνες σαν να δόθηκες -- πώς γυάλιζαν,
θυμήσου, μες στα μάτια που σε κύτταζαν·
πώς έτρεμαν μες στη φωνή, για σε, θυμήσου, σώμα.

J’aime beaucoup ce poème, très sensuel, qui est une adresse au corps, — mot par lequel le poème s’ouvre et se referme. On remarquera, au passage, que le grec moderne désigne ce mot par le terme « soma » (σώμα) que l’on retrouve notamment dans « somatique ». C’est aussi un poème sur la mémoire et le souvenir, avec ce que cela suppose de tendre nostalgie…

Yánnis Rítsos (1909-1990)

Voix majeure de la poésie grecque du XXe siècle, Yannis Ritsos connut de nombreux déboires avec le pouvoir dictatorial en place, comme on s’en rendra compte en lisant sa biographie sur Wikipédia. Il connut la prison et la déportation, après une enfance déjà malheureuse, marquée par la ruine et la maladie. On trouvera, sur le site Poezibao, plusieurs extraits de son œuvre, ainsi qu’une brève bio-bibliographie. Parmi ces poèmes, je voudrais citer le suivant :

                  Nuit
Grand eucalyptus sous une large lune.
Une étoile tremble dans l’eau.
Ciel blanchâtre, argenté.
Pierres, pierres écorchées jusqu’en haut.
On entendit tout près les eaux basses
le deuxième, le troisième saut d’un poisson.
Extatique, vaste orphelinage – liberté.

Léros, 21.10.68
Camp des déportés politiques de Parthéni, île de Léros

Source du poème : Yannis Ritsos, Pierres, répétitions, grilles, 1968-1969, traduction et notes Pascal Neveu, préface Bernard Noël, Ypsilon Éditeur, 2009, p. 51, via Poezibao.

6. Irlande

Yeats

Grande voix de la littérature irlandaise du XIXe siècle et du début du XXe siècle, William Butler Yeats a tout de même reçu le prix Nobel de littérature, ce qui suffit, je crois, à poser le bonhomme. Pour l’anecdote, il est décédé à Roquebrune-Cap-Martin, dans les Alpes-Maritimes. Voici l’un de ses poèmes, dans une traduction de Stuart Merrill (via Wikisource) :

               Les Chevaux de l’ombre
             Traduit par Stuart Merrill
 
J’entends les chevaux de l’ombre, secouant leurs lourdes crinières,
Leurs sabots lourds de tumulte, leurs yeux luisant d'un blanc éclat.
Le Septentrion déroule sur eux la nuit lente et insidieuse,
L’Orient dit toute sa joie secrète avant le point du jour,
L’Occident pleure sa pâle rosée et soupire en trépassant,
Le Midi voudrait les couvrir de roses de flamme écarlate.
O vanité du sommeil, espoir, rêve, désir sans fin !
Les chevaux du désastre plongent dans l’argile désolée.
Bien aimée, que tes yeux se ferment à moitié, et que ton cœur batte
Sur mon cœur, et que ta chevelure s’épande sur mon sein,
Noyant l’heure solitaire de l’amour en un profond crépuscule de paix,
Et qu’elle me cache leurs crinières secouées et leur tumultueux galop.

Source : Wikisource.

7. Italie

Le poète italien emblématique est bien sûr Dante, le divin auteur de la Divina Comedia, à ce point associé à son pays qu’il figure sur les euros italiens. Ayant déjà consacré un article à ce grand poète, je vais ici me contenter d’y renvoyer. Je vais plutôt parler ici de Pétrarque, qui a donné ses lettres de noblesse à la forme du sonnet, et ainsi inspiré des générations de poètes, parmi lesquels Ronsard n’est pas le moindre. De fait, Dante, Pétrarque et Boccace font partie des « tre corone », les trois grands écrivains qui couronnent la littérature italienne.

Pétrarque et ses sonnets

Francesco Petrarca, toscan comme Dante, est surtout connu pour son Canzoniere, recueil de sonnets consacré à la belle Laure. Voici le premier sonnet, et sa traduction par Francisque Reynard :

Voi ch’ascoltate in rime sparse il suono
di quei sospiri ond’io nudriva ’l core
in sul mio primo giovenile errore
quand’era in parte altr’uom da quel ch’i’ sono,

del vario stile in ch’io piango et ragiono
fra le vane speranze e ’l van dolore,
ove sia chi per prova intenda amore,
spero trovar pietà, nonché perdono.

Ma ben veggio or sì come al popol tutto
favola fui gran tempo, onde sovente
di me medesmo meco mi vergogno;

et del mio vaneggiar vergogna è ’l frutto,
e ’l pentersi, e ’l conoscer chiaramente
che quanto piace al mondo è breve sogno. 
Vous qui écoutez dans ces rimes éparses, le son de ces soupirs dont je nourrissais mon cœur, au seuil de ma première erreur juvénile, quand j’étais en partie un autre homme que je suis ;

Pour le style varié dans lequel je pleure et raisonne, entre les vains espoirs et la vaine douleur, j’espère trouver pitié non moins que pardon, partout où il y aura quelqu’un qui connaisse l’amour pour l’avoir éprouvé.

Mais je vois bien à présent comment j’ai été longtemps la fable de tout le peuple ; aussi, souvent, je rougis à part moi de moi-même ;

Et de mes vaines rêveries la honte est le fruit, ainsi que le repentir et la claire connaissance que tout ce qui plaît en ce monde est un songe rapide.

C’est par une adresse au lecteur que commence le poème liminaire du Canzoniere. Par cette apostrophe, le lecteur est pris à témoin des souffrances du poète, que l’on devine à travers la référence aux soupirs (sospiri). La rime entre « cœur » et « erreur » (core e errore) la place toutefois à distance. Cette mise à distance impose de distinguer entre le jeune Pétrarque, celui qui a vécu diverses expériences, et le Pétrarque aguerri, qui revient sur celles-ci avec un regard lucide et critique, et qui parle d’ « erreurs de jeunesse » (il mio primo giovenile errore). L’opposition entre le passé (era) et le présent (i’ sono) a quelque chose de moderne par la lucidité critique qu’elle suppose.

Aussi, si la suite du poème parle de « vains espoirs » (vane speranze) et de vaines douleurs (vane dolore), il ne s’agit pas pour autant de laisser place à des épanchements personnels. Rien de romantique dans la deuxième strophe, qui est avant tout programmatique : en se peignant comme partagé entre des sentiments contraires, Pétrarque cherche surtout à mettre en avant le « vario stile », le style varié, qu’il défend, et qui fait penser à l’expression de « dolce stil novo » par laquelle sa génération poétique est désignée. Le poète cherche à obtenir l’adhésion du lecteur, avec l’argument suivant : quiconque a déjà éprouvé de l’amour me comprendra. L’amour apparaît ainsi comme une valeur essentielle, celle d’une société marquée par l’amour courtois, et que la Renaissance italienne (antérieure à la Renaissance française) érige à son tour en vertu fondamentale.

La conjonction « Mais », placée en tête du premier tercet, montre bien l’architecture rhétorique du sonnet. Pétrarque se décrit comme ayant été la risée de tout le peuple (popol tutto). Il faudrait voir ici si le poète ne fait pas référence à un événement particulier de sa biographie. Il me semble toutefois possible d’y voir une façon de prévenir les éventuelles réticences du lecteur, susceptible de juger immorales certaines expressions de sentiments. En avouant sa propre « honte » (mi vergogno), il désamorce le potentiel rejet du lecteur, en lui rappelant que ces vers ne sont rien d’autre que des vers de jeunesse. C’est une façon de rendre acceptables les poèmes qui vont suivre, en anticipant les éventuelles réactions du lecteur. Pétrarque revendique ainsi le « vaneggiar », la « vaine rêverie », tout en terminant par une sentence plus universelle : « quanto piace al mondo è breve sogno ». « Tout ce qui plaît en ce monde est un songe rapide… » On dirait du Shakespeare…

Umberto Saba

Parmi les poètes italiens plus récents, j’ai étudié en classes préparatoires l’œuvre d’Umberto Saba. Né en 1883 et mort en 1957, il a été peint par notre professeur comme très attaché à la ville de Trieste dont il est originaire. Je me souviens avoir étudié un poème où la femme aimée était comparée à toutes sortes d’animaux de basse-cour, ce qui n’était pas une façon de plaisanter mais au contraire une façon d’associer la femme aimée avec la Création divine elle-même. J’aime beaucoup le poème intitulé « Trieste », que l’on pourra lire en italien et en français sur le site « Terres de femmes ». En voici les trois derniers vers, avec la traduction de Franck Venaille :

"La mia città che in ogni parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva."
"Ma ville qui de toute part est vivante
a pour moi un coin à la mesure de ma vie
pensive et sauvage."

Alda Merini

On m’a aussi recommandé de vous parler d’Alda Merini. Née en 1931 et morte en 2009, Alda Merini a publié de très nombreux ouvrages, mais, si l’on en croit Poezibao, assez peu ont été traduits en français. Elle est pourtant, d’après Wikipédia, la plus grande poétesse italienne du XXe siècle. De la très brève biographie proposée sur ce site, on peut retenir la parution de son premier recueil, La Présence d’Orphée, en 1953, et l’influence sur son œuvre de longues périodes d’internement psychiatrique. Je vous propose d’écouter la poète elle-même en vidéo. Il s’agit d’un « portrait intime » de la poète, et ce lien est recommandé par Poezibao :

Alda Merini sur YouTube

On peut trouver sur le site d’Alda Merini un certain nombre de ses poèmes (en italien). J’en ai choisi un qui ne soit pas trop long, avec une petite traduction personnelle :

        "Il liuto"
Dalle mani magnifiche del cuore
sei percorso nobile strumento
che stai dentro le labbra del signore.
E il tocco è bianco
come di una corda che vibra
e come la mia rima
che dovrebbe essere una parola
e invece è un pensiero
una canzone.

(da”Aforismi e magie”)
     "Le luth"
Par les mains magnifiques du cœur,
Tu es parcouru, noble instrument,
Qui résides entre les lèvres du seigneur.
Et le toucher est blanc
Comme une corde qui vibre
Et comme mon poème
Qui devrait tenir en un mot
Et qui, à la place, est une pensée
Une chanson.

(Source : "Aphorismes et magie")

8. Portugal

Camões

Luís de Camões est un poète portugais du XVIe siècle, et il peut être considéré comme le grand poète portugais par excellence. Ses Lusiades apparaissent comme l’épopée du peuple portugais. Il a aussi écrit des sonnets et de nombreux autres poèmes. La bibliothèque en ligne Wikisource ne permet de lire qu’un seul poème de sa main en français, sans qu’il y ait d’ailleurs de mention de la source ou du traducteur. Je vous invite à lire ci-dessous ce poème dans les deux langues.

Amor he hum fogo que arde sem se ver;
He ferida que doe e não se sente;
He hum contentamento descontente;
He dor que desatina sem doer;

He hum não querer mais que bem querer;
He solitario andar por entre a gente;
He hum não contentar-se de contente;
He cuidar que se ganha em se perder;

He hum estar-se preso por vontade;
He servir a quem vence o vencedor;
He hum ter com quem nos mata lealdade.

Mas como causar póde o seu favor
Nos mortaes corações conformidade,
Sendo a si tão contrário o mesmo Amor? 
    L'amour est un feu qui brûle sans se voir;
    Est une blessure qui fait mal mais ne se ressent pas;
    Est un contentement mécontent;
    Est une douleur qui rend fou sans faire mal;

    Est un non vouloir plus que bien vouloir;
    Est être solitaire parmi des gens;
    Est ne jamais se contenter d'être content;
    Est un soin qui se gagne en le perdant;

    Est vouloir être emprisonné par sa propre volonté;
    Est servir celui qui vainc, le vainqueur;
    Est avoir pour qui nous tue de la loyauté;

    Mais comment peut-il causer, s'il vous plait;
    Dans les cœurs humains l'amitié;
    Si tant contraire à lui-même est ce même amour?

La version portugaise de Wikisource indique que ce poème est extrait des Oeuvres complètes de cet auteur, parues en 1848. Sur cette même page, vous pourrez entendre un enregistrement audio de ce poème, ce qui permet de mieux goûter la langue originale. Quant à la version française, je l’ai trouvée sur la version française de Wikisource, où c’est le seul poème de Camoes proposé.

Fernando Pessoa

Je vous ai déjà parlé plusieurs fois de Fernando Pessoa. Dans un premier article, je rendais compte d’une émission radiophonique de France Culture où intervenait Patrick Quillier, l’un de ses traducteurs. Dans un second article, je vous parlais de l’Anthologie essentielle récemment parue aux éditions Chandeigne, qui offre un bel aperçu du dispositif hétéronymique imaginé par Pessoa.

Je me permets donc de simplement rappeler ici que Fernando Pessoa, né en 1888 et mort en 1935, est l’une des principales voix modernes de la poésie portugaise, sans doute le plus grand poète après Camões. Il est l’auteur d’une poésie d’une très grande originalité, précisément en raison de ce dédoublement intérieur qui lui permet d’écrire comme s’il était un autre.

Dans un distique lapidaire, Fernando pessoa écrit:

"Eras tantos e tantos, eras toda a gente,
E ao mesmo tempo nao eras ninguém."
"Tu étais tant et tant, tu étais tout le monde,
Et dans le même temps n'étais jamais personne." (p. 87)

Je voudrais aussi citer ce bref poème signé Ricardo Reis (p. 35) :

"No magno dia até os sons são claros.
Pelo repouse do amplo campo tardam.
Murmura, a brisa cala.
Quisera, como os sons, viver das cousas
Mas não ser delas, consequência alada
Com o real em baixo."
"Dans la gloire du jour même les bruits sont clairs.
Sur le repos de la vaste campagne, ils planent.
La brise, un murmure, se tait.
Je voudrais tant, comme les bruits, vivre des choses
Mais ne pas être aux choses, conséquence ailée
Bien loin au-dessus du réel."

La traduction est, bien entendu, de Patrick Quillier.

POUR EN SAVOIR PLUS SUR PESSOA
Compte-rendu d’une émission radiophonique sur Pessoa
L’Anthologie essentielle de Pessoa aux éditions Chandeigne

9. Royaume Uni

Certes, le Royaume-Uni a récemment quitté l’Union Européenne, mais il fait toujours, heureusement, partie de l’Europe poétique et littéraire. Et il y aurait ici une foule de poètes que nous pourrions citer : Shakespeare, bien sûr, dont on connaît davantage le théâtre que les vers, mais aussi Blake, Keats, Byron, Wordsworth, Marlowe, Hardy, Coleridge, Chaucer… J’ai préféré choisir John Donne, en souvenir de mon professeur d’hypokhâgne qui nous a fait lire l’un de ses textes les plus célèbres, « No man is an island ». Et pour le poète contemporain, j’ai choisi, pour maintenir la parité, Helen Dunmore.

John Donne

Ce poète londonien du début du XVIIe siècle est en effet l’auteur d’un très beau poème qui inspira Hemingway pour le titre de l’un de ses ouvrages. Dans mon souvenir, le texte était composé en vers, mais sur Wikisource, je le trouve en prose, et partie intégrante d’un texte plus long. Voici la citation en question, dont la profondeur m’avait marqué à l’époque :

"No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well as if a manor of thy friend's or of thine own were: any man's death diminishes me, because I am involved in mankind, and therefore never send to know for whom the bell tolls; it tolls for thee."

Wikipédia propose une traduction qui m’évitera d’en fournir une moins bonne :

« Nul homme n’est une île, un tout en soi ; chaque homme est part du continent, part du large ; si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est une perte égale à celle d’un promontoire, autant qu’à celle d’un manoir de tes amis ou du tien. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. » 

Cette réflexion m’avait touché, à l’époque, pour son insistance sur les liens qui nous unissent et interdisent de nous penser comme une île séparée du reste du monde. Lorsque quelqu’un meurt, c’est un peu nous-mêmes qui mourons. Le motif du glas retrouve le thème traditionnel du memento mori : nous pouvons être certains que le glas sonne toujours un peu pour nous-mêmes, que nous ne sommes qu’en sursis sur cette terre, dès lors que nous y avons poussé notre premier cri, et s’en souvenir permet d’éviter de mal agir. Faire souffrir les autres, c’est évidemment moralement condamnable, mais c’est aussi inutile, puisque cela nous réduit au lieu de nous augmenter, cela nous ampute et cela ne nous délivre pas de la mort.

Helen Dunmore

Née en 1952 et morte en 2017, Helen Dunmore est une poète qui fait résolument partie de l’extrême-contemporain. Aussi l’article de Wikipédia qui lui est consacré est-il particulièrement succinct et ne nous apprend que peu de choses sur elle. L’article de Babelio, plus long, avoue s’inspirer de la version anglaise de Wikipédia, mais les citations proposées sur le site sont toutes extraites de romans. Elle n’est pas encore référencée dans l’index de Poezibao, certes assez franco-centré.

Le journal The guardian propose de lire l’un de ses poèmes. Le voici, et je reproduis en face la traduction automatique de Google, qui, pour le coup, me semble très belle, ce qui ne laisse pas de m’étonner :

My life’s stem was cut,
But quickly, lovingly
I was lifted up,
I heard the rush of the tap
And I was set in water
In the blue vase, beautiful
In lip and curve,
And here I am
Opening one petal
As the tea cools.
I wait while the sun moves
And the bees finish their dancing,
I know I am dying
But why not keep flowering
As long as I can
From my cut stem?

Taken from Inside the Wave by Helen Dunmore, published by Bloodaxe Books. Via « The Guardian ».

La tige de ma vie a été coupée,
Mais vite, amoureusement
j'ai été élevé,
J'ai entendu le bruit du robinet
Et j'ai été mis dans l'eau
Dans le vase bleu, belle
En lèvre et en courbe,
Et me voici
Ouverture d'un pétale
Au fur et à mesure que le thé refroidit.
J'attends pendant que le soleil bouge
Et les abeilles finissent leur danse,
je sais que je suis en train de mourir
Mais pourquoi ne pas continuer à fleurir
Aussi longtemps que je peux
De ma tige coupée ?

Traduction automatique fournie par Google.

Bien sûr, il faudrait accorder les adjectifs au féminin. Bien sûr, il manque sans doute un « que » entre « et » et « les abeilles ». Bien sûr, « opening one petal » pourrait plus simplement se traduire par « ouvrant un pétale », mais le choix d’une rupture de syntaxe et d’une phrase nominale est intéressant et me fait penser au genre du haïku. J’en appelle à des personnes qui savent mieux l’anglais que moi pour juger cette traduction…

10. Russie

Chez les Russes, il y aurait une grande quantité de poètes à citer, y compris dans le champ contemporain. Si l’on pense à un grand poète russe, le nom de Pouchkine vient immédiatement à l’esprit. Et parmi les voix plus récentes, on pense à Ossip Mandelstam, à Marina Tsvétaïeva, à Boris Pasternak… Mais c’est à Anna Akhmatova que j’ai voulu faire honneur, car c’est celle que je connais le mieux, pour l’avoir étudiée à l’Université.

Anna Akhmatova

Née en 1889 et morte en 1966, Anna Akhmatova aura vécu les deux guerres mondiales ainsi que l’horreur du stalinisme. Ses proches, ses amis, sa famille ont été persécutés par le régime, et elle-même connaîtra des démêlés avec le pouvoir. C’est dire qu’être poète, pour elle, n’est pas seulement une activité parmi d’autres, ni même, on s’en doute, une posture, mais bien une condition essentielle, qu’elle continue de revendiquer malgré tous les dangers. Dans un précédent article, je vous avais proposé de lire mes citations préférées de cette poète, en terminant avec un très beau poème sur le courage. Aujourd’hui, je voudrais citer un poème dans les deux langues, et c’est pourquoi je me tourne vers Wikisource, bibliothèque de textes tombés dans le domaine public, où l’on peut trouver un unique poème en français. Voici sa première strophe :

"Comme une pierre blanche au fond d'un puits,
Aussi dur et clair, un souvenir réside en moi.
Je ne peux pas m'efforcer et je n'ai pas de cœur pour lutter:
C'est une telle douleur et pourtant une telle extase."
"Comme une pierre blanche au fond d'un puits,
Aussi dur et clair, un souvenir réside en moi.
Je ne peux pas m'efforcer et je n'ai pas de cœur pour lutter:
C'est une telle douleur et pourtant une telle extase."

(Wikisource, traduction en cours)

EN SAVOIR PLUS SUR ANNA AKHMATOVA :
Poésie et courage: Anna Akhmatova
Citation du jour — Anna Akhmatova

J’espère que ce petit tour d’Europe vous a plu. Il m’aura permis de retrouver, et parfois découvrir, de beaux poèmes que j’avais à coeur de partager avec vous. J’ai préféré me limiter à dix pays, et je sais que nombreuses sont les impasses de ce tour d’Europe poétique. Je pense qu’il était bon de proposer à la fois des poètes anciens et des poètes plus modernes, à la fois des hommes et des femmes. D’autres choix auraient bien sûr été possibles. Je ne voulais pas non plus proposer un article interminable : celui-ci n’entend pas se substituer à des publications plus complètes, et il aura atteint son but s’il vous donne envie de découvrir plus avant d’autres poètes contemporains.

Quel est votre poète préféré ? N’hésitez pas à réagir dans l’espace des commentaires !

8 commentaires sur « Tour d’Europe poétique »

  1. Quel travail colossal ! 👏🏼 Je lirai tout ça à tête reposée, merci pour ce partage en tout cas 😉

    J’aime

  2. Bonjour, merci pour ce partage. Je mets la page dans mes favoris. La grande librairie d’hier était consacrée à la poésie qui redéfinit le réel et nous donne courage.

    Aimé par 1 personne

  3. Je suis très heureux de découvrir votre blogue. Une lecture des plus intéressante m’attend. Je vous invite à lire mes créations si le cœur vous en dit. Je serais honoré d’avoir vos commentaires de connaisseur. Au plaisir de vous lire encore.

    Aimé par 1 personne

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