Lire la poésie de René Char

René Char est l’un des plus grands poètes français du XXe siècle. Né en 1907 et mort en 1988, son existence s’étend sur quasiment tout le siècle. Connu pour son engagement pendant la Résistance, sous le pseudonyme de « Capitaine Alexandre », ainsi que pour son recueil Fureur et Mystère, il est aussi l’un des rares poètes publiés de son vivant dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de la Pléiade ».

Entre la parution en 1928 des Cloches sur le cœur, son premier ouvrage dont il détruira la plupart des exemplaires, et son dernier livre, Éloge d’une Soupçonnée, publié de façon posthume en 1988 quelques mois après sa mort, il s’est écoulé pas moins de six décennies correspondant à un long itinéraire poétique qu’un article de blog ne peut, évidemment, suffire à présenter. Je me contenterai donc de trois arrêts, trois brèves haltes dans cet itinéraire poétique.

La période surréaliste

Le Marteau sans Maître (1934-1945)

Le Marteau sans Maître rassemble des poèmes rédigés dans les années vingt et trente. Les titres de certaines sections correspondent à ceux de recueils parus auparavant de façon indépendante. Ainsi le titre de la première section — Arsenal (1927-1929) — reprend-il celui d’une édition limitée à vingt-six exemplaires en 1929. De même, Artine correspond-il à un recueil paru en 1930 aux Éditions Surréalistes, et L’action de la justice est éteinte est paru en juillet 1931 chez le même éditeur.

Ce recueil est sans doute moins connu que les ouvrages ultérieurs de René Char, qui lui-même rompit ensuite avec le surréalisme. Que découvrira celui qui aura la curiosité d’y aller voir ?

La torche du prodigue

Brûlé l’enclos en quarantaine
Toi nuage passe devant

Nuage de résistance
Nuage de cavernes
Entraîneur d’hypnose.

J’ai choisi ce poème car il ouvre le Marteau sans Maître. En outre, on trouve des mots qui font singulièrement penser à l’avenir poétique de René Char, futur grand acteur de la Résistance et futur auteur des Feuillets d’Hypnos. J’aime l’adresse directe au nuage, le ton mystérieux et lapidaire à la fois, de ce poème.

Feuilletant l’ouvrage, on s’aperçoit qu’il s’agit dans Arsenal de poèmes en vers libres, généralement assez brefs, puis dans Artine d’une prose relativement longue. Dans L’Action de la justice est éteinte, les proses sont suivies de vers. Dès Moulin premier, on trouve des fragments brefs.

Une citation de cette dernière section :

« Au bout du bras du fleuve il y a la main de sable qui écrit tout ce qui passe par le fleuve. »

J’ai retenu cette citation pour son jeu sur la polysémie du mot bras, renvoyant à la fois au corps humain et à la géographie fluviale. La répétition du mot « fleuve » suggère une sorte de chiasme (j’ai bien dit : une sorte) par lequel on passe du fleuve au corps humain, puis du corps écrivant au fleuve. Aussi le fleuve, ainsi doté d’une « main qui écrit », devient-il un poète capable d’écrire (donc de faire durer) « tout ce qui passe » (et qui ne dure pas). « Panta rhei », « tout coule », disait Héraclite, philosophe antique apprécié de Char.

L’engagement dans la Résistance

Feuillets d’Hypnos

Pour notre seconde halte dans l’itinéraire poétique de René Char, arrêtons-nous sur les Feuillets d’Hypnos, dans Fureur et Mystère. Ces fragments, pour la plupart très brefs, ne sont pas d’un abord facile. Parus dans l’immédiat après-guerre, ils concernent l’engagement militant du poète dans la Résistance. Je m’appuierai ici sur le souvenir de leur présentation par Sandrine Montin à Saorge, dimanche dernier, pour vous les introduire à mon tour.

Il faut ici rappeler que René Char eut un rôle important dans la Résistance, où il dirigea la section « atterrissage-parachutage » dans les Basses Alpes. Il s’agissait de recevoir diverses cargaisons venues d’avion, d’attaquer les Nazis, de soutenir la population. Pendant toute cette période, il n’a jamais renoncé à écrire même s’il savait que la poésie ne peut pas tout, et ne peut se substituer à l’action.

La forme lapidaire et fragmentaire des Feuillets d’Hypnos rappelle qu’ils furent écrits pendant la guerre, entre des moments d’action. Ce sont des notes consignées dans un carnet. Sandrine Montin relève quatre types de fragments :

  • Ceux qui relèvent du récit
  • Ceux qui manifestent plutôt une posture contemplative, s’agissant d’observer et de contempler le monde
  • Ceux qui inscrivent des vérités générales et traduisent ainsi une posture méditative ou réflexive
  • Ceux qui relèvent de l’injonction, s’agissant de définir une ligne de conduite, une attitude face aux événements.

D’autre part, Sandrine Montin souligne que les Feuillets d’Hypnos ont plusieurs fonctions :

  • Une fonction testimoniale par laquelle René Char rapporte l’horreur et la violence de la guerre. Témoigner de cette horreur permet de ne pas laisser le mal se banaliser, de ne pas s’habituer au mal malgré sa présence quotidienne. Ce témoignage est mythifié à travers des références bibliques qui permettent de présenter la barbarie nazie comme un Enfer. Ce témoignage a aussi une fonction thérapeutique par laquelle René Char, avouant certains choix difficiles, peut exorciser son sentiment de culpabilité.

  • Une dimension épique qui conduit René Char à nommer des héros individuels (souvent simplement désignés par un prénom) mais aussi des héros collectifs. Il s’agit donc de magnifier ces héros. Il ne faut pas oublier que l’épopée est traditionnellement le chant d’un groupe. Aussi le poète prend-il en compte la parole des autres à travers des discours rapportés.

  • Enfin, il s’agit aussi, malgré tout, de dire la beauté. Tout n’est pas tout noir, même au plus profond de l’horreur guerrière, et il faut rester sensible à la beauté. C’est ainsi que l’on peut comprendre le titre des Feuillets d’Hypnos : face à l’hypnotisation nazie, cette banalisation du mal, il faut produire une contre-hypnose. D’où l’isotopie de la lumière et de la lampe, les allusions à la peinture de Georges de La Tour, les notations maternelles par lesquelles se présente le « je ».

Voici quelques-uns de ces feuillets :

100 – « Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût, nous devons les faire partager, afin d’élever et d’élargir notre action comme morale. »

109 – « Toute la masse d’arôme de ces fleurs pour rendre sereine la nuit qui tombe sur nos larmes. »

141 – « La contre-terreur c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble, c’est le fugace bruissement des feuilles comme un essaim de fusées engourdies […] »

152 – « Le silence du matin. L’appréhension des couleurs. La chance de l’épervier. »

237 – « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »

Dans mon pays, on remercie

Les Matinaux : « Qu’il vive ! »

Je voudrais terminer cet article par une troisième halte dans l’itinéraire poétique de René Char, en citant le poème par lequel j’ai découvert Char pour la première fois, grâce à ma prof de français de Première. Il s’agit d’un poème intitulé « Qu’il vive ! », dans Les Matinaux (1947-1949), ouvrage paru en janvier 1950 chez Gallimard.

Qu’il vive !

Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit,
un contre-sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie. »

Ce poème m’a beaucoup marqué par sa dimension éthique. Alors certes, comme le précise d’emblée le poète, ce pays n’est qu’un « vœu de l’esprit », mais il correspond néanmoins à un bel idéal qui est celui d’une réelle fraternité. René Char parle d’un « contre-sépulcre », donc d’un antidote ou d’un refuge contre la mort.

Le poète ressent peut-être le besoin de retrouver ces valeurs, tant bafouées pendant les années de guerre, que sont la vérité, la fraternité, le partage, la générosité, la réelle prise en compte d’autrui, le refus de toute duplicité, la méfiance envers les démonstrations de force et de pouvoir.

Et la forme même du poème traduit cet idéal à travers le choix de la simplicité : des phrases brèves, au vocabulaire simple, un ton proche de l’aphorisme mais sans être trop sentencieux. La répétition de « Dans mon pays » structure le poème, en assure l’unité et montre à quel point ce pays est cher au poète. Ce pays idéal prend le contre-pied du monde infernal de la guerre et de l’horreur nazie.

Pour conclure

Cet article donne un petit aperçu de la poésie de René Char. Pour en savoir plus, je vous recommande l’excellent livre de Jean-Michel Maulpoix sur Fureur et Mystère, paru chez Gallimard. Et il n’est pas impossible que j’évoque dans un prochain article certaines œuvres moins connues de Char (en particulier les textes qui se présentent comme un dialogue théâtral).

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