D’un lyrisme oblique : Jean-Yves Masson

Écrivain, poète, professeur de littérature, éditeur, traducteur, Jean-Yves Masson, né en 1962 en Lorraine, est l’auteur d’ouvrages de poésie, notamment les Onzains de la nuit et du désir suivis des Neuvains du sommeil et de la sagesse, ainsi que de nouvelles et d’un conte, la Fée aux larmes. J’ai déjà cité plusieurs poèmes de Jean-Yves Masson, et je voudrais à présent vous présenter ses Neuvains, recueil que j’ai particulièrement apprécié.

Neuvain

Comme l’indique explicitement le titre, les Neuvains du sommeil et de la sagesse sont composés de poèmes de neuf vers. On en compte quatre-vingt dix-neuf, numérotés en chiffres romains, précédés et suivis d’un poème en italiques, non numéroté, ce qui porte à cent un le nombre total de poèmes.

Il est toujours délicat de vouloir prêter un sens aux nombres en poésie. On peut néanmoins supposer que, quatre-vingt dix-neuf étant un multiple de neuf, le poète ait fait le choix d’une certaine harmonie, contrebalancée par le caractère impair du neuf et la présence du premier et du dernier poème en italiques.

Selon Brigitte Buffard-Moret[1], le neuvain, strophe de neuf vers, est assez peu utilisé, excepté chez les Rhétoriqueurs et chez certains poètes du xixe siècle, c’est-à-dire dans des « périodes de grande recherche formelle ». L’inconvénient du neuvain serait qu’il est une strophe « à la fois impaire et longue ».

Cependant, chez Jean-Yves Masson, le neuvain ne désigne pas une strophe, mais un poème que des blancs partagent en trois tercets. Là encore, il s’agit d’un choix harmonieux (3×3), savamment perturbé par des effets d’enjambements, parfois d’une strophe sur l’autre. L’absence même de majuscule en début de vers témoigne de cette liberté, de cette fluidité de la parole, au sein de la forme du neuvain.

Jean-Yves Masson fait donc le double choix de la constance et de la liberté. Constance d’une forme qui demeurera la même tout au long de l’ouvrage, le neuvain de trois fois trois vers, et liberté de son usage, s’agissant de vers libres, non rimés, qui flirtent parfois avec le vers régulier, tout en usant de l’enjambement, de l’impair, de l’irrégularité.

Marie-Claire Bancquart[2] a parlé de « classicisme oblique » à propos de la prosodie d’Yves Bonnefoy, « classique en apparence », mais « déstabilisée par l’usage du e muet, du rejet et de l’impair ». On pourrait sans doute, mutatis mutandis, réemployer ici la formule à propos de ce recueil qui, plutôt que de faire table rase de toute convention, joue avec la tradition pour aboutir à l’invention d’une forme inédite.

Héritages

De fait, Jean-Yves Masson revendique dans cet ouvrage un certain nombre d’héritages. On pense en premier lieu à l’Antiquité grecque, puisque le recueil s’ouvre sur une citation de l’Odyssée, et que les indications de lieu qui précèdent certains poèmes correspondent souvent à des cités grecques comme Delphes, Délos, Mycènes…

Quand Jean-Yves Masson évoque « la sagesse aux doigts de songe » (poème IV, p. 16), il est difficile de ne pas penser aux épithètes homériques, c’est-à-dire ces qualifications figées, traditionnellement attachées aux héros et aux divinités antiques, comme « Ulysse aux mille ruses », « Athéna aux yeux pers » ou encore « Aurore aux doigts de rose ».

Voilà donc que la sagesse a, pour Jean-Yves Masson, des « doigts de songe », et sans doute est-ce là une porte d’entrée dans le recueil, confirmée par son titre : le sommeil, le rêve, seraient en quelque sorte une voie d’accès à une forme de sagesse.

Rêver

Le sommeil, le rêve, le songe sont donc des thématiques essentielles de l’ouvrage. Il s’agit cependant moins d’évasion vers des ailleurs oniriques et insolites que d’une nuit porteuse de conseils. Jean-Yves Masson évoque « le sommeil où parle un ange » (poème IX, p. 21) ; le sommeil apparaît comme un « confident », un « montreur d’ombres » (poème I, p. 13) ; il est également question de « la sagesse du sommeil » (poème XIX, p. 31). Le rêve est un « viatique », il s’agit de « boire à l’eau confiante du rêve » (poème XCIX, p. 111).

Enfance

Le rêve est ainsi un guide vers le passé de l’enfance. Le poète, « fils du silence et de la nuit aux multiples vertiges », ressuscite son « passé d’entre les songes » (poème XC, p. 102). Il s’agit dans ce poème d’exhumer le passé. Or, l’enfance est maintes fois évoquée dans le recueil. Les « arbres de grand sommeil » sont les « confidents de ces jours d’enfance » (poème XCIII, p. 105). Et le poème XCIV (p. 106), qui commence précisément par le mot « rêve », se lit comme un récit, intégrant même du discours direct avec la mère du poète. Peu importe qu’il s’agisse ou non d’un souvenir réel, c’est bien l’enfance qui surgit dans ce poème.

Vieillir

L’un des rôles de l’enfance me semble être d’apparaître comme une sorte de pendant au « je » plus mûr qui s’exprime. Je pense en particulier au poème XIX (p. 31), poème qui commence par décrire les expériences de l’enfance — le guet de « l’escargot, la couleuvre » — avant de revenir au « maintenant ». Les thèmes du deuil et de la mort affleurent par endroits dans le recueil (par exemple dans le poème XVVI, p. 58). Le poème LIV (p. 66) reprend le thème traditionnel du memento mori tout en affirmant la certitude que « pourtant sans toi, mort, / je ne saluerais pas cette beauté vivante ». Il s’agit donc d’apprendre à vieillir sans redouter la mort.

Sagesse

Enfin, outre le sommeil, il faut donc évoquer la « sagesse ». On trouve dans le recueil le désir de « naître enfin » (poème LXXXIV, p. 96). Il y a une « leçon » à « écouter » (poème LXXXII, p. 94). Jean-Yves Masson s’exhorte lui-même : « Penche-toi maintenant de nouveau vers la terre, / écoute la sagesse du sommeil, où vont éclore / les fleurs que jusqu’alors tu ne connaissais pas » (poème XIX, p. 31). Le « je » apparaît donc comme un sujet désireux de croître en sagesse, sensible aux leçons professées par les dieux, par le rêve, ou par la vie elle-même. Et dans le dernier poème, Jean-Yves Masson fait parler une « voix lente et noire » qui promet : « Et vous serez les invités de la sagesse ! » (p. 112).

Pour en savoir plus

[1] Brigitte Buffard-Moret, Précis de versification, Paris, Armand Colin, 2004, 1e éd. Dunod 1997, p. 120.

[2] Marie-Claire Bancquart, La poésie en France du Surréalisme à nos jours, Paris, Ellipses, coll. « thèmes & études », 1996, p. 87.

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