« Le Lion et le Moucheron » de Jean de La Fontaine

Cela faisait longtemps que je n’avais pas proposé d’article portant sur le XVIIe siècle. Or, aujourd’hui même, les collégiens composaient, à l’occasion du Brevet 2022, à partir d’une fable de La Fontaine, intitulée Le Lion et le Moucheron. Profitons de ce prétexte pour combler cette lacune, et lisons ensemble ce poème. Il s’agit de la neuvième fable du livre II des Fables.

Le genre de la fable

Comme de nombreuses autres, cette fable met en scène des animaux pour mieux décrire les comportements humains, tout en en extrayant une morale. En empruntant son sujet à Ésope, Jean de La Fontaine s’inscrit pleinement dans un siècle qui admirait l’Antiquité, considérée comme un modèle, et qui se plaisait à fustiger les vices humains, les excès de toute sortes, au profit d’un idéal de « médiocrité dorée » (aurea mediocritas). La Bruyère qui peint des Caractères, Molière qui se moque des vices de son temps en les exposant sur scène, La Fontaine qui utilise le détour de la fable, revendiquent tous une dimension morale. Pour aller plus loin sur le sujet, on lira avec profit Morales du Grand Siècle de Paul Bénichou.

Le genre de la fable implique que le poème recoure à la narration. Généralement, les titres de La Fontaine coordonnent deux personnages opposés : « La Cigale et la Fourmi », « L’Aigle et l’Escarbot », « Le Corbeau et le Renard », et, donc, « Le Lion et le Moucheron ». Avant même de lire le poème, on sait donc que l’on va lire une histoire qui opposera les deux personnages, et qui donnera matière à réflexion. D’emblée, le choix des animaux dessine un horizon d’attente : le lion est perçu comme le roi des animaux, et il n’est pas rare chez La Fontaine qu’il représente le Roi lui-même. Quant au moucheron, il apparaît bien sûr, en apparence du moins, comme un insecte méprisable par sa petite taille.

La fable d’Ésope

Les élèves avaient accès à une version résumée de la fable, à travers le texte de la dictée qui consistait précisément en la version traduite d’Ésope (Αἴσωπος, qui vécut entre les septième et sixième siècles avant Jésus-Christ). Aussi, en cas de difficulté de compréhension de la fable en vers, pouvaient-ils s’appuyer sur ce bref texte de prose, dont voici la teneur :

Le moustique et le lion

Un moustique s’approcha d’un lion et lui dit: «Je n’ai pas peur de toi, et tu n’es pas plus puissant que moi. Si tu veux, je te provoque même au combat». Et, sonnant de la trompe, le moustique fondit sur lui, mordant le museau dépourvu de poil autour des narines. Quant au lion, il se déchirait de ses propres griffes, jusqu’à ce qu’il renonce au combat. Le moustique, ayant vaincu le lion, sonna de la trompe, entonna un chant de victoire, et prit son envol. Mais il s’empêtra dans une toile d’araignée: tandis qu’elle le dévorait, il se lamentait d’être tué par un vulgaire animal, une araignée, lui qui avait combattu les plus puissants animaux.

D’après Ésope, Fables, VIIe-VIe siècle avant J.-C.

La fable d’Ésope contient l’essentiel du récit de La Fontaine : l’animal le plus faible et le plus insignifiant vainc, contre toute attente, l’animal le plus fort et le plus prestigieux. On a donc tort de se fier aux apparences. Mais le récit ne s’arrête pas là, puisque ce vainqueur inattendu est à son tour vaincu. La victoire n’aura donc été que de courte durée. La Fortune est ainsi souvent représentée comme une roue. Il s’ensuit une deuxième morale : une victoire, y compris une victoire contre plus fort que soi, ne dure jamais qu’un temps, et il faut se garder de se croire supérieur aux autres.

Un commencement in medias res

Nous allons voir comment La Fontaine amplifie cette fable, la dramatise et la rend vivante. On s’en rend compte dès le premier vers, puisque le poème commence par du discours direct, avant même que soient présentés par les personnages. Pour emprunter un terme ordinairement utilisé pour parler du théâtre, on pourrait parler d’une écriture in medias res, qui nous plonge, d’emblée et sans préambule, au cœur de l’action :

«Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre!»
C’est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L’autre lui déclara la guerre.

Ce « Va-t’en » initial est particulièrement puissant. Un poète comme Aimé Césaire saura s’en souvenir dans les premières lignes du Cahier d’un retour au pays natal. Le poème commence ainsi par une exclusion, un bannissement puissamment mis en lumière par le placement de l’impératif en tête du poème, renforcé par les apostrophes dépréciatives. Ces propos du Lion déclenchent, en retour, la colère du Moucheron, qui entend bien répliquer à cette offense :

«Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi
Me fasse peur ni me soucie?
Un bœuf est plus puissant que toi:
Je le mène à ma fantaisie.»

Avec ces propos du Moucheron, la morale de l’histoire s’esquisse déjà : la grandeur que confèrent la force physique et les titres nobiliaires ne doit pas être prise comme une forme absolue de supériorité. On peut y voir, sans trop craindre de se tromper, une allusion indirecte à Louis XIV, que son statut de monarque ne doit pas inciter à la vanité. Il y a, ici, une influence probable de la morale chrétienne : « Les derniers seront les premiers » dit la Bible. On pense aussi à la fable biblique de David et Goliath. C’est ainsi que le Moucheron se permet de défier le Lion, en affirmant à la fois qu’il ne lui fait pas peur, et qu’il est capable de le vaincre.

Un combat inégal

Il s’ensuit alors exactement ce à quoi l’on pouvait s’attendre, c’est-à-dire un combat inégal où le Moucheron, en dépit de sa faiblesse apparente, finit par vaincre le Lion :

À peine il achevait ces mots
Que lui-même il sonna la charge
Fut le Trompette et le Héros.
Dans l’abord il se met au large;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu’il rend presque fou.
Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ ;
Et cette alarme universelle
Est l’ouvrage d’un Moucheron.
Un avorton de Mouche en cent lieux le harcelle:
Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte montée.
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux Lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
Bat l’air, qui n’en peut mais ; et sa fureur extrême
Le fatigue, l’abat: le voilà sur les dents.

Notre Moucheron apparaît ainsi véritablement comme un « Héros » épique. Le passage peut tout à fait être comparé avec une scène de combat telle qu’on en trouve dans La Chanson de Roland (je pense à ce fameux extrait qui commence par la phrase « La bataille est merveilleuse et générale »). La référence au « Trompette », celui qui joue du cor pendant les batailles, va tout à fait dans ce sens, et témoigne du grandissement héroï-comique de la situation. Autrement dit, un sujet trivial (l’agacement d’un lion par un moucheron) est traité de façon noble et grandiose.

La Fontaine (Portrait par Hyacinthe Rigaud, 1690, au musée de Montserrat, Wikipedia).

De fait, l’insecte est le sujet de la majorité des verbes. La précision « prend son temps » montre que le moucheron maîtrise entièrement la situation. Le choix du verbe « fondre », habituellement employé à propos d’oiseaux de proie, magnifie le moucheron : on peut parler d’emphase. La triple répétition de l’adverbe « tantôt » instaure un rythme ternaire qui marque la toute-puissance de l’insecte. La présence de groupes rythmiques brefs « il rugit », « le fatigue, l’abat » scande l’action, tandis que l’enjambement « le cou / du Lion » allonge le vers et magnifie ainsi l’attaque du moucheron. La multiplication des verbes laisse penser que le moucheron agit sur tous les fronts à la fois, comme le suggère aussi le lexique des parties du corps du lion : il n’est guère de centimètre carré de peau que le moucheron laisse indemne.

On notera aussi la présence d’interventions du narrateur, qui porte un jugement sur l’action. Ainsi, le recours au pronom « on » — « on se cache, on tremble à l’environ » — donne à voir la réaction des témoins de la scène, qui tremblent de peur à la vue de ce combat de titans. La précision « Et cette alarme universelle / Est l’ouvrage d’un Moucheron » apparaît comme une intervention du narrateur, qui commente l’action en soulignant son caractère surprenant : tant d’émoi provoqué par un si petit animal. De même, le recours à l’attribution indirecte inverse « un avorton de Mouche » porte un jugement sur l’insecte en rappelant ses faibles dimensions.

Le lion, quant à lui, se débat en vain. La référence à la folie (« presque fou ») est justifiée par la multiplication des gestes inefficaces de l’animal, impuissant face au moucheron. Il « écume », il « étincelle », il « rugit » : autant de marques d’agitation qui ne débouchent sur aucun succès. Le lion se débat en vain. La folie devient alors une « rage », terme qui, là encore, marque l’impuissance du lion, qui ne maîtrise pas le combat. Sa colère se retourne même contre lui, puisque c’est avec ses propres armes, ses « griffes » et ses « dents » que le lion est vaincu. La folie et la rage sont reprises, un peu plus loin, par le terme de « fureur » qui montre à nouveau que le lion ne se maîtrise pas : il « se déchire lui-même ». Sa queue « bat l’air », telle un coup d’épée dans l’eau.

Une victoire de courte durée

Le moucheron est déjà prêt à fanfaronner de sa victoire. Le voilà qui « rit » et qui exulte : il a vaincu, lui le petit insecte de quelques millimètres, le Roi des animaux. Mais sa victoire ne sera que de courte durée, et il n’aura guère le temps de la chanter.

L’insecte du combat se retire avec gloire:
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
L’embuscade d’une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.

Il suffit de deux octosyllabes (donc des vers courts, par opposition aux alexandrins) pour être à son tour défait. Il importe de souligner cette différence dans la longueur des deux combats : une vingtaine de vers pour la bataille entre le lion et le moucheron, mais seulement deux vers pour décrire la défaite du moucheron face à l’araignée. Cela a une signification morale : les revers de situation peuvent survenir de façon extrêmement brutale, rapide et inattendue. Le moucheron n’a pas eu le temps de profiter de sa victoire, et la disproportion des deux épisodes en nombre de vers le souligne nettement.

*

En somme, Jean de la Fontaine s’en prend, dans ce poème, à ce vilain défaut qu’est la suffisance, l’orgueil, l’arrogance. Le lion a eu tort de mépriser le moucheron et de le rejeter avec morgue. Le moucheron, quant à lui, est un fanfaron : il ne cherche pas seulement à vaincre, mais à faire savoir sa victoire. Il pèche lui aussi par sa superbe. Cela nous rappelle que La Fontaine écrit dans un contexte de Cour royale, où nombreux sont les ambitieux et les prétentieux. Aussi le poète met-il en garde les puissants : une victoire n’est jamais un acquis définitif, et à trop se croire vainqueur, on finit vaincu.

Quelle chose par là nous peut être enseignée?
J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
Qui périt pour la moindre affaire.

Illustration de Grandville (Wikipédia)

La Fontaine marque explicitement sa volonté de tirer un enseignement de cette fable. Il met en évidence le caractère trompeur des apparences, et invite à se méfier des « plus petits » dont les forces sont généralement sous-estimées. L’opposition des adjectifs « grands » et « moindre » montre qu’une victoire passée ne présage pas d’une victoire future. Le fait d’avoir résisté à de « grands périls » ne protège pas d’une défaite beaucoup plus banale. On peut revenir indemne de grands exploits et périr sous le coup d’un bête accident domestique. Peut-être, justement, parce que, s’habituant à la victoire, on finit par perdre en vigilance, lorsque le danger est moindre. Cette leçon, on peut bien sûr la lire au niveau individuel, adressée à chacun d’entre nous, mais elle paraît aussi adressée aux rois, prenant alors une signification davantage politique, en les invitant à ne pas mépriser plus petit que soi.

J’ai trouvé ce poème intéressant et je trouve qu’il a constitué un beau sujet pour les élèves de troisième. J’ai pu lire, ici et là, sur les réseaux sociaux, que certains professeurs de français le trouvaient trop facile. Certes, les questions portaient peu sur des points de stylistique, et ne demandaient pas de relever des « procédés » littéraires. Mais elles invitaient à une véritable compréhension du poème, y compris dans sa forme. Il me semble que les élèves qui auront répondu de façon satisfaisante au sujet auront fait preuve de qualités d’analyse certaines. Il est préférable, à maints égards, de proposer un sujet faisable, voire facile, mais noté avec rigueur, plutôt que de proposer un sujet difficile, qui exige ensuite de relever artificiellement les notes des élèves. Comprendre une Fable de La Fontaine, donc un texte écrit au XVIIe siècle, cela n’est pas, pour moi, trop facile, et c’est, il me semble, ce qu’on peut d’attendre d’élèves qui terminent leur scolarité obligatoire.

2 commentaires sur « « Le Lion et le Moucheron » de Jean de La Fontaine »

  1. Facile, ce texte de La Fontaine? Je me rappelle qu’en 1964 (!), l’une de mes élèves de 2nde à la lecture d’une fable de La Fontaine, m’avait donné pour tout premier commentaire : « Mais Madame, chez nous, on ne dit plus comme ça! » (sic). Une révélation pour moi qui débutait dans la carrière, et qui était la meilleure leçon qu’un élève puisse donner à son prof!

    Aimé par 1 personne

    1. Choisir un poème de La Fontaine, c’est en effet imposer aux élèves de travailler sur un texte du XVIIe siècle, avec toutes les difficultés que cela engendre. C’est, en ce sens, une vraie épreuve digne du DNB. C’est d’ailleurs ce que j’ai répondu aux très nombreux profs qui s’indignaient de la facilité du sujet (peu de questions proprement stylistiques). Pour moi c’est un vrai sujet de Brevet, ni excessivement piégeux, ni trop facile.

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