La Cigale dans tous ses états

Lorsqu’on est un poète aussi renommé, aussi reconnu, aussi célébré que La Fontaine, il ne faut pas s’étonner que maints auteurs aient voulu détourner ses vers dans le sens de la parodie et de la caricature. Je vous présente aujourd’hui quelques réécritures savoureuses de l’un des poèmes les plus connus, que chacun ou presque a en tête : « La Cigale et la Fourmi ».

1. Aucune pingrerie chez Tristan Corbière

Né en 1845, Tristan Corbière a six ans de plus que Rimbaud et un an de moins que Verlaine. Il fait partie de cette génération de poètes que l’on a appelé les « poètes maudits ». Auteur d’un unique recueil intitulé Les Amours jaunes, il s’est prêté à une savoureuse réécriture de « La Cigale et la Fourmi », l’un des plus célèbres poèmes de La Fontaine.

LE POÈTE ET LA CIGALE

Un poète ayant rimé,
IMPRIMÉ
Vit sa Muse dépourvue
De marraine, et presque nue :
Pas le plus petit morceau
De vers… ou de vermisseau.
Il alla crier famine
Chez une blonde voisine,
La priant de lui prêter
Son petit nom pour rimer.
(C’était une rime en elle)
— Oh ! je vous paîrai, Marcelle,
Avant l’août, foi d’animal !
Intérêt et principal. —
La voisine est très prêteuse,
C’est son plus joli défaut :
— Quoi : c’est tout ce qu’il vous faut ?
Votre Muse est bien heureuse…
Nuit et jour, à tout venant,
Rimez mon nom…. Qu’il vous plaise !
Et moi j’en serai fort aise.

Voyons : chantez maintenant.

Chez Corbière, la cigale devient une « blonde voisine » qui sert de muse de substitution au poète. Elle accepte bien volontiers de lui prêter sa rime. On peut y voir une scène de séduction, le poète ayant pris prétexte de la rime pour demander son nom à la belle voisine. Celle-ci se montre très généreuse…

2. Quand l’OuLiPo joue avec le dictionnaire

L’Ouvroir de Littérature Potentielle, soit OuLiPo de son petit nom, est un regroupement d’artistes qui aiment à stimuler leur créativité en jouant avec différentes contraintes. L’une de ces fameuses contraintes est le « S+7 », c’est-à-dire le remplacement d’un substantif par le septième mot qui le suit dans le dictionnaire. Pourquoi un décalage de sept et non de trois ou de dix mots ? C’est celui qui assure de tomber sur un mot suffisamment différent du mot de départ pour que cela soit drôle, mais suffisamment proche aussi pour que le lien avec le poème de départ reste perceptible. Voici donc « La Cimaise et la Fraction », poème de Raymond Queneau :

La cimaise et la fraction

La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
Se trouva fort dépurative quand la bixacée fut verdie :
Pas un sexué pétrographique morio de moufette ou de verrat.
Elle alla crocher frange
Chez la fraction sa volcanique
La processionnant de lui primer
Quelque gramen pour succomber
Jusqu’à la salanque nucléaire.
« Je vous peinerai, lui discordatelle,
Avant l’apanage, folâtrerie d’Annamite !
Interlocutoire et priodonte. »
La fraction n’est pas prévisible :
C’est là son moléculaire défi.
« Que ferriezvous au tendon cher ?
Discordatelle à cette énarthrose.
Nuncupation et joyau à tout vendeur,
Je chaponnais, ne vous déploie.
Vous chaponniez ? J’en suis fort alarmante.
Et bien ! débagoulez maintenant. »

3. Hervé Le Tellier réécrit une réécriture…

Le poème que je m’apprête à citer est directement inspiré par le précédent. En effet, Hervé Le Tellier était, lui aussi, un oulipien.

Une cimaise, seule, du haut de sa corniche,
s’ennuyait à crever comme un chien dans sa niche.
Pour occuper son temps, elle fait des divisions
Et se trouve soudain devant une fraction.
“ Quel curieux animal… ” s’étonne la cimaise,
contemplant le quotient : trois divisé par treize.
La cimaise n’est pas matheuse,
C’est là son moindre défaut.
“Moi j’ai pas mon bachot”
fait-elle d’une voix boudeuse.
“Un chiffre sur un autre, que sépare une barre,
C’est plus que compliqué, c’est carrément bizarre…
– Compliqué ? pas du tout, s’indigne la fraction,
Je ne suis, à vrai dire, qu’une représentation.
C’est tout simple, voyez : Trois est numérateur,
Et le treize, au dessous, est dénominateur.
D’ailleurs, sans me vanter, je suis irréductible.
– Si vous me l’affirmez… Je ne dirai pas non.
– Treize et trois sont premiers, insiste la fraction.
– Euh, oui, fait la cimaise, premiers ? C’est bien possible. ”
La fraction, à ces mots, se sent encouragée.
Elle parle théorie, évoque l’addition,
Et le pépécéhème, et le pégécédé :
“ De façon générale, on dira p sur q…
– Comment ? Soyez polie.
– C’est un malentendu, voyons, dit la fraction.
C’était une expression… Pour rester dans l’abstrait.
– p sur q me paraît, à moi, assez concret,
J’ai beau n’être, c’est vrai, qu’une décoration,
J’ai du vocabulaire. Mieux, j’ai de l’instruction.
J’entends, de ma corniche, bien des conversations,
Personne, au grand jamais, n’y parle de fraction.
Allez, déguerpissez, misérable invention.”
La fraction, à ces mots, comprend qu’on la renvoie.
Elle ouvre un large bec, et laisse tomber son trois.
La cimaise s’en saisit, et dit : “Cher diviseur,
sachez que tout professeur
est ennuyeux pour celui qui l’écoute
Cette leçon vaut bien un numérateur, sans doute.”
Dépitée, la fraction, valant zéro sur q,
comprit, très en pétard, qu’elle ne diviserait plus.

On aura remarqué qu’une autre fable de La Fontaine sert de matrice à ce poème : il s’agit du non moins célèbre Corbeau et le Renard. Le résultat est, là encore, fort plaisant, et montre, si cela était nécessaire, qu’on peut aussi faire de la poésie avec des maths. Ce ne sont pas Guillevic avec ses Euclidiennes ou Roubaud avec son jeu de go qui diront le contraire.

4. La fourmi de Pierre Perret jacte argot

La Cigale reine du hit-parade
Gazouilla durant tout l’été
Mais un jour ce fut la panade
Et elle n’eut plus rien à becqueter.
Quand se pointa l’horrible hiver
Elle n’avait pas même un sandwich,
À faire la manche dans l’courant d’air
La pauvre se caillait les miches
La Fourmi qui était sa voisine
Avait de tout, même du caviar.
Malheureusement cette radine
Lui offrit même pas un carambar.
– Je vous paierai, dit la Cigale,
J’ai du blé sur un compte en Suisse.
L’autre lui dit : Z’aurez peau d’balle.
Tout en grignotant une saucisse.
– Que faisiez-vous l’été dernier ?
– Je chantais sans penser au pèze.
– Vous chantiez gratos, pauvre niaise
Eh bien guinchez maintenant !
Moralité :
Si tu veux vivre de chansons
Avec moins de bas que de hauts
N’oublie jamais cette leçon :
Il vaut mieux être imprésario !

Pierre Perret joue ici avec les registres de langue, et s’amuse à traduire le poème de La Fontaine, rédigé dans la langue classique du XVIIe siècle, en argot contemporain. Le résultat, là encore, fait sourire le lecteur.

4. Une cigale qui cherche à faire de bons placements

Le site de l’Académie en ligne propose encore, parmi bien d’autres poèmes insérés dans un volumineux dossier, deux autres réécritures de la Cigale et la Fourmi. L’une d’elles est de Jean Anouilh, davantage connu pour sa réécriture d’Antigone de Sophocle.

La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Dans maints casinos, maintes boîtes
Se trouva fort bien pourvue
Quand la bise fut venue.
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite,
Dans plusieurs établissements.
Restait à assurer un fécond placement.
Elle alla trouver un renard,
Spécialisé dans les prêts hypothécaires
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard,
Tout enfantine et minaudière,
Crut qu’il tenait la bonne affaire.
► Lire la suite sur le site de l’Académie en ligne.

5. La Fable électorale de Jean Bacri

On trouve encore dans le dossier sus-mentionné une autre réécriture de la Cigale et la Fourmi. Je ne peux résister à l’envie d’en citer quelques vers : vous trouverez le poème entier sur le site de l’Académie en ligne.

« Voyez mes trous ; lui dit-elle,
De Sécu, Crédit Lyonnais
Dans quelle chienlit on est !
Je vous rendrai l’abondance
Au premier temps de croissance
Trois quatre ans, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
La parodie s’accompagne d’une modernisation liée à la mention de problèmes contemporains tels que le trou de la sécurité sociale. La Cigale devient un candidat à une élection.

A vos commentaires !

La notoriété du poème de La Fontaine se mesure au nombre de réécritures parodiques. Celles-ci détournent le poème original de différentes manières, pour le plus grand plaisir du lecteur. A vous, à présent, de prendre la parole : quelle parodie avez-vous trouvée la plus drôle ? En connaissez-vous d’autres ?

Sources

  • Tristan Corbière, Les Amours jaunes, « Le Poète et la Cigale », poème cité d’après la version numérique Wikisource.
  • Raymond Queneau, La Littérature potentielle, t. 1, 1973, cité d’après un document en ligne de l’académie de Nancy-Metz.
  • Hervé Le Tellier, La cimaise et la fraction, poème glané sur le site de l’Oulipo à l’adresse : http://oulipo.net/fr/la-cimaise-et-la-fraction.
  • Pierre Perret, LE PETIT PERRET DES FABLES, © Éditions Jean-Claude LATTÈS, 1990, poème trouvé sur le site de « l’Académie en ligne » qui présente un très bon dossier sur les réécritures : http://www.academie-en-ligne.fr/ressources/7/fr10/al7fr10tepa0211-sequence-08.pdf
  • Jean Anouilh, « La Cigale », dans Fables, La Table Ronde, 1962, cité par le dossier de « l’Académie en ligne » (voir le lien ci-dessus).

9 commentaires sur « La Cigale dans tous ses états »

    1. Bonjour,
      En général, je trouve les images pour illustrer mes articles sur des sites d’images libres de droits, comme Pixabay ou Wikipédia, ou en activant l’option « images libres de droit » sur Google Images. Ici, en l’occurrence, il s’agit d’une image trouvée sur Wikipédia, estampillée « Domaine public », trouvée ici : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_Ant_and_the_Grasshopper_-_Project_Gutenberg_etext_19994.jpg

      J'aime

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