« Dans la nuit » de Michaux

Une amie m’a récemment fait parvenir un poème d’Henri Michaux que j’ai trouvé très beau. Merci à elle. Et moi, bien sûr, je vous en parle…

Henri Michaux, « Dans la nuit », Un certain Plume.

C’est d’abord la première partie du poème qui m’a séduit. Elle suffit à instaurer un univers tout entier empli par la nuit, comme si celle-ci s’étendait jusqu’aux limites du monde. Cette cosmogonie nocturne doit beaucoup aux répétitions du mot « nuit » lui-même, comme si ce seul mot résumait l’univers entier, et qu’il n’était besoin de nul autre vocable pour le décrire. En ce sens, la nuit représente un absolu, une totalité. Il ne s’agit pas de n’importe quelle nuit, mais d’une « nuit sans limites », une nuit primordiale. C’est pourquoi cela m’a fait penser à ce vers célèbre de Charles Péguy : « Ô nuit, ô ma fille la nuit, je t’ai créée la première ». De fait, il y a quelque chose d’assez solennel dans le poème de Michaux.

Mais la paronomase « uni » / « nuit » montre qu’au-delà de sa valeur cosmogonique, le poème a aussi une dimension sensuelle, qui transparaît plus nettement dans la suite du poème. La jubilation des mots, sensible aux fréquents jeux avec les sonorités, évoque ainsi la jouissance du corps. L’encadrement de l’adjectif « belle » par deux occurrences du pronom « mienne » montre ainsi la volonté du poète de prendre possession de la nuit. La nuit devient une interlocutrice : la deuxième personne du singulier, qui apparaît dans la deuxième partie du poème, assimile les figures de la nuit et de la femme aimée. La « nuit de naissance » peut faire penser que la nuit est tout autant une mère, celle qui enfante, qui donne au poète son « cri » de nouveau-né. Mais impossible de ne pas voir aussi dans ce poème un mélange sensuel des corps: voici que la nuit « emplit » et « envahit ». Ces deux verbes donnent l’impression que la nuit enveloppe le poète tout entier, qui se laisse volontiers submerger. Les mots, on le sent, valent autant par leur sens que par leurs sons dans ce poème, et la répétition du mot « houle » fait entendre le halètement des corps. Et cette « houle » fait de la nuit une sorte de mer qui, là encore, enveloppe le poète (« tout autour » ; « es fort dense »).

On peut admirer la précision des échos phoniques qui font que ce poème en vers libre n’est pas moins musical que maints poèmes rimés de façon traditionnelle. Michaux parvient à faire entendre ce mugissement de la nuit. Terme animal, qui ajoute à la sensualité du passage, dans des volutes de fumée. Si la « nuit qui gît » peut évoquer l’abandon du corps, la « nuit implacable » rend la nuit beaucoup plus indomptable.

Il m’a fallu faire quelques recherches pour accéder à la suite du poème :

"Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu'un fil
Sous la nuit
La Nuit."

Par le terme de « fanfare », la nuit se met à danser. La répétition du mot « plage » associe à nouveau la nuit et la mer (comme c’était déjà le cas avec la « houle »). Aux répétitions de mots s’ajoutent les répétitions de sons : cela rend le poème très musical. Ce terme de « plage », si souvent répété (quatre occurrences en trois vers), fait de la nuit une étendue. Voici donc qu’elle est partout : « en haut », « partout ». Cette « plage » atteint ainsi une dimension cosmique. Cette vastitude est soulignée par les répétitions du mot et par le choix d’un [a] long. De même que la plage est « partout », les sons du mot « plage » se retrouvent dans les suivants. On a presque l’impression que les mots ont été choisis autant pour leur forme sonore que pour leur sens. On passe ainsi de « plage boit » à « poids » et « ploie ». Il ne manque que « pluie » qui aurait pourtant fait un beau chaînon manquant avant le retour de la nuit, mais c’est ici le mot « lui » qui joue ce rôle : le mot « lui » introduit un [i] qui se retrouve dans « fil » et dans « nuit ». On notera aussi que le vers s’allonge dans un premier temps pour souligner l’immensité de la plage-cosmos, puis se resserre pour revenir à l’essentiel : « La Nuit ».

On peut admirer cet effet de clôture qui fait que le poème se termine là où il avait commencé : tout est Nuit, comme si celle-ci devenait un synonyme de l’univers lui-même, comme si tout n’existait qu’en elle et à travers elle. « Tout ploie » sous « son poids », tout lui est soumis, il n’y a rien d’autre que la nuit, que cette union avec la nuit, et l’on pourrait même parler de fusion, tant on a l’impression que la nuit enveloppe tout dans son étreinte sensuelle.

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