Le poème d’à côté: Henri Michaux

Le poème d’à côté

Né en 1899 et mort en 1984, le poète d’origine belge Henri Michaux aura connu la plus grande partie du XXe siècle. Son œuvre inclassable le range aux côtés des plus grandes voix poétiques de son temps, comme celles de Valéry, Supervielle, Perse ou encore Guillevic. L’un de ses poèmes les plus connus et les plus enseignés s’intitule « Le grand combat » : l’auteur y multiplie les inventions lexicales, au point de donner l’impression d’avoir créé une langue nouvelle, tout en demeurant capable de suggérer un violent combat, un corps à corps qui peut rappeler certaines chansons de geste, dans un poème truculent et jubilatoire. Je vous invite aujourd’hui à considérer le poème d’à côté, du moins celui qui est publié juste avant dans l’anthologie L’espace du dedans.

GLU ET GLI

et glo
et glu
et déglutit sa bru
gli et glo
et déglutit son pied
glu et gli
et s’englugliglolera

les glous glous
les sales rats
tape dans le tas !
il n’y a que le premier pas !
il n’y a que ça !
dans le tas !

le rire est dans ma…
un pleur est dans mon…
et le mal Dieu sait où
on en est tous là
vous êtes l’ordure de la terre
si l’ordure vient à se salir
qu’est-ce qui adviendra !
l’ordure n’est pas faite pour la démonstration
un homme qui n’aurait que son pet pour s’exprimer…
pas de rire
pas d’ordure
pas de turlururu
et pas se relire surtout Messieurs les écrivains
Ah ! que je te hais Boileau
Boiteux, Boignetière, Boiloux, Boigermain,
Boirops, Boitel, Boivéry,
Boicamille,
Boit de travers
Bois ça.

Henri Michaux, « Glu et gli », dans L’espace du dedans,
Paris, Gallimard, coll. « nrf », via « Google Livres ».

Une langue imaginaire et expressive

Ce poème est truffé d’onomatopées et de néologismes. Ceux-ci confèrent au poème une allure familière: nous sommes loin ici du registre parfois compassé voire ampoulé d’une certaine « grande » poésie que Michaux dénigre à travers la figure de Boileau, grand théoricien de l’ère classique. L’onomatopée, en effet, relève du registre familier, voire du langage enfantin. Glo, glu, gli… Les variations sur la voyelle évoquent les chansons de la petite enfance, par lesquelles les enfants s’entraînent à prononcer les différents sons de notre langue.

Les néologismes sont très expressifs, de sorte que leur signification n’a rien d’obscur. La forme verbale réfléchie « s’englugliglolera » évoque les verbes engluer, engloutir, tout en pouvant aussi mimer le fait de parler la bouche pleine, avec des mouvements bruyants de la mâchoire. On retrouve la déclinaison glu-gli-glo qui témoigne de la jubilation des sons. Le plaisir du poète à manipuler les sons, à les assembler de façon nouvelle, à les vocaliser est tangible. C’est, sans doute, un poème qui doit se lire à voix haute.

Bref, la première strophe semble toute entière consacrée à la déglutition. Mais pourquoi déglutir sa bru ? Peut-être pour le simple plaisir des sons de ce mot, jouant notamment des assonances en [ü]. Mais peut-être aussi que Michaux fait référence à quelque chose de particulier, à la dévoration (réelle ou métaphorique) d’une autre personne.

On notera que l’absence de sujet, fût-il pronominal, empêche toute identification de l’actant. On ne sait pas qui déglutit de la sorte. Sont-ce les « sales rats » évoqués dans la deuxième strophe ? Comment savoir ? Les « glous glous » sont-ils des gorgées avalées, ou sont-ils une façon de désigner les rats ? Toujours est-il que la deuxième strophe semble pouvoir se lire comme une invitation féroce à donner des coups de pieds « dans le tas » constitué par les rats. On peut se demander si cette vermine ne désigne pas, par métaphore, des opposants, peut-être les poètes classiques conspués plus bas sous les traits de Boileau.

Au-delà de la dimension ludique

La troisième strophe montre que ce poème ne peut se lire uniquement comme une sorte de jeu consistant à jouir des sons et à s’amuser avec la langue. Cette troisième strophe témoigne en effet d’une certaine inquiétude, personnelle mais aussi universelle : « on en est tous là ». Aussi, quand Michaux parle de « l’ordure », on pressent qu’il ne parle pas à la légère, et qu’il désigne par ce mot des personnes et des points de vue qu’il exècre réellement. Il est question de « pleur », de « mal », de haine.

« le rire est dans ma…
un pleur est dans mon…
et le mal Dieu sait où
on en est tous là »

L’interruption de la phrase grâce aux points de suspension peut également s’interpréter comme une marque d’inquiétude : le discours ne peut se poursuivre paisiblement, comme s’il y avait quelque chose qui empêchait la parole. Cette aposiopèse n’empêche cependant pas le lecteur de tenter de reconstituer les mots manquants. Ainsi, il est tentant de supposer « un pleur est dans mon cœur », comme une sorte d’écho verlainien qui se trouverait ainsi parodié. Toujours est-il que le ton de l’amertume perce sous le « rire » et le jeu avec la langue.

« vous êtes l’ordure de la terre
si l’ordure vient à se salir
qu’est-ce qui adviendra !
« 

Que recouvre exactement le pronom « vous » ? Le lecteur ? Ou, plus vraisemblablement, les poètes classiques à la Boileau dont il est question plus bas ? L’hypothèse « si l’ordure vient à se salir » est amusante. Un vêtement est sale lorsqu’il porte une tache, mais la tache elle-même est-elle sale ? Faut-il que la tache ait elle-même une tache pour qu’elle soit sale ? Il y a ainsi une sorte de mise en abyme dans cette hypothèse, consistant à envisager la saleté de la saleté, l’ordure sur l’ordure. Alors, si l’ordure était elle-même recouverte d’ordure, ce serait le comble de l’ordure ! Michaux recouvre ainsi « Messieurs les écrivains » d’ignominie.

« l’ordure n’est pas faite pour la démonstration
un homme qui n’aurait que son pet pour s’exprimer…
pas de rire
pas d’ordure
pas de turlururu
et pas se relire surtout Messieurs les écrivains »

Il faut attendre le dernier vers de cette citation pour qu’enfin soit désigné l’objet de la colère de Michaux. L’inscription dans le poème du terme familier de « pet » marque la volonté de rabaisser ces destinataires à la dimension la plus triviale. On remarquera que, si le poème se fait ici moins léger, en ce qu’il adopte le ton de l’imprécation, il ne cesse pas pour autant de jouer avec les sonorités : on notera les allitérations en [r], l’invention du terme de « turlururu », qui est sans doute onomatopéique. Le dictionnaire languefrancaise.net fait ainsi de « turlu » le bruit du mirliton. On peut aussi penser à « turlute » ou « turlutaine », au sens de « chanson populaire » ou de « propos ou acte frivole ». On pense encore à « turlututu » au sens de « fifre, pipeau, flûte, mirliton », qui est aussi l’onomatopée désignant le bruit de ces instruments. On peut même se demander si l’on n’entend pas aussi « rut ».

La fin du poème joue avec le nom de Boileau, amplifié en une longue énumération de patronymes commençant par la même première syllabe :

« Ah ! que je te hais Boileau
Boiteux, Boignetière, Boiloux, Boigermain,
Boirops, Boitel, Boivéry,
Boicamille,
Boit de travers
Bois ça. »

Nicolas Boileau (Wikipédia)

« Boiteux » n’est sans doute qu’un adjectif péjoratif visant à disqualifier Boileau : je ne sache pas qu’il existe une personne de ce nom qui puisse être rapprochée de Boileau. De même, une recherche sur Internet montre que « Boignetière » ne semble exister nulle part ailleurs que dans ce poème de Michaux, mais il s’agit sans doute d’un nom forgé à partir de « Boileau » et de « Furetière », homme de lettres et lexicographe du XVIIe siècle. De même, « Boivéry » est probablement forgé à partir de « Boileau » et « Scudéry » (que l’on parle de Georges ou de Madeleine, tous deux figures de la littérature française du Grand Siècle). « Boitel » peut renvoyer à Pierre Boitel, auteur d’une partie de L’Astrée. Le jeu se poursuit en interprétant la première syllabe du nom de Boileau comme des formes du présent de l’indicatif et de l’impératif du verbe « boire ». L’énumération permet ainsi d’amplifier le seul nom de Boileau en toute une horde d’individus qui sont tous des avatars de Boileau, et qui sont tous rejetés avec la même haine. Bien entendu, l’impératif final « Bois ça » éclaire a posteriori les onomatopées de la déglutition qui apparaissent en début de poème. Gli et glu

*

J’espère que ce poème vous a plu. C’était la première fois que je m’intéressais à Michaux sur ce blog. Vous trouverez ici tous les autres articles de la rubrique « Le poème d’à côté ». Si vous voulez en savoir plus sur cet auteur, je vous recommande les sept articles qui le concernent que vous trouverez sur le site Internet de Jean-Michel Maulpoix. Je vous invite aussi à parcourir le sommaire général du blog, qui recense progressivement tous les articles : à ce jour, plus de quarante poètes contemporains ont été évoqués.

Image d’en-tête : artemtation de Pixabay

4 commentaires sur « Le poème d’à côté: Henri Michaux »

  1. Incroyable cette explication de texte! Je serai vraiment passée à côté si je n’avais pas eu toutes ces explications.
    Merci infiniment de prendre le temps pour des néophytes comme moi!
    Nathalie.B

    Aimé par 1 personne

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