Est-ce abîmer un poème que de le commenter ?

C’est une idée que l’on entend parfois ici ou là, à propos de poésie : parler de poésie serait presque illégitime, au sens où le poème devrait se suffire à lui-même. Toute tentative d’explication ou de commentaire est alors présentée, au mieux comme une perte de temps, au pis comme une sorte d’atteinte à la sacralité du poème.

Qu’un poème se suffise à lui-même ne signifie pourtant pas qu’il n’y ait rien à en dire. Bien sûr que ce discours n’est que peu de chose en regard du poème lui-même. Mais il est pour moi loin d’être inutile.

Comme bien des gens, j’ai été introduit à la poésie par l’école. C’est au lycée que j’ai découvert Baudelaire et Rimbaud. Et je suis à peu près sûr que je ne les aurais pas autant appréciés s’ils n’avaient pas été accompagnés d’explications. Personne ne conteste l’utilité des guides des musées, et pourtant nombreux sont ceux qui méprisent les commentaires, lesquels ne sont pourtant pas autre chose que des guides qui aident à mieux percevoir la beauté des poèmes. J’ai parfois besoin, pour pleinement savourer un poème, qu’on m’ait dit quelques mots sur son auteur, qu’on ait pointé pour moi quelques faits remarquables, qu’on m’ait proposé une façon de le lire, qui ne m’empêche pas, d’ailleurs, d’en trouver d’autres, si besoin.

De même, je crois que je savoure davantage un poème que j’ai eu plaisir à commenter. Écrire un commentaire, ce n’est pas seulement produire un discours, c’est avant tout passer du temps dans la compagnie d’un poème. C’est donc faire de constants allers-retours entre la lettre du texte et l’émotion qu’il produit en nous, entre les faits objectifs qui y apparaissent et les effets subjectifs qu’il crée chez le lecteur. Cherchant à communiquer ce que l’on ressent, on le comprend mieux soi-même, et on peut le partager avec d’autres. La lecture de poésie n’a pas vocation à être une aventure toujours solitaire, et il m’importe de partager l’émotion ressentie, d’en situer les causes et d’en expliciter les effets.

Les commentaires sont parfois décriés en étant présentés de façon caricaturale comme une façon de deviner ce que l’auteur a voulu dire. Or, il me semble que le but d’un commentaire ne réside pas là. Le commentateur n’est pas devin, et son rôle n’est pas d’imputer au poète telle ou telle ambition secrète. Un poème n’est pas un message codé. L’expression « a voulu dire » est malheureuse, parce qu’elle suggère au fond que le poète n’a pas réellement su dire ce qu’il voulait dire, puisqu’il faut que quelqu’un le dise à sa place. Heureusement qu’un commentaire, ce n’est pas cela !

Qu’est-ce alors que commenter ? C’est entrer en dialogue avec un poème, je le disais plus haut. C’est aussi introduire à la lecture d’un poème, ce qui n’a rien d’infâmant. Oui, les poètes s’inscrivent dans une époque particulière. Oui, ils font référence à des connaissances que nous n’avons pas toujours. Oui, il y a parfois besoin de quelques éléments pour pouvoir pleinement savourer le poème.

En ce sens, le commentaire ne s’ajoute pas au poème comme un bagage encombrant : il y conduit. Il établit des liens entre ses différents éléments, et montre comment ils convergent vers une interprétation possible. Il couche sur le papier ce qui resterait sans cela non dit : ces resssentis, ces émotions, ces interprétations qui apparaissent et se modifient au cours de la lecture.

Qu’il suive l’ordre naturel du texte ou s’en détache, dans les deux cas il aide à mieux percevoir ce qui fait d’un poème un objet tout à la fois unique, et en même temps le support d’enjeux humains essentiels.

On reproche parfois aux étudiants d’en être restés au niveau de la paraphrase, autrement dit d’une simple répétition du texte dans un langage plus accessible. Pourtant, il me semble que ce n’est pas là un exercice inutile. C’est déjà une façon de le comprendre et d’entrer en dialogue avec lui. Cela vaut peut-être mieux qu’un empilement de termes techniques mal maîtrisés, tant il est vrai que les termes scientifiques utilisés par la théorie littéraire sont, dans les mauvaises copies, une sorte de cache-sexe qui ne parvient guère, en vérité, à dissimuler le manque de compréhension du texte. Même si le commentaire devait n’être qu’une répétition du texte, il aurait déjà cette utilité-là. Mais un bon commentaire est plus que cela : il est une mise en évidence de la façon dont les éléments langagiers, lexicaux, syntaxiques, prosodiques, culturels convergent et oeuvrent de concert pour produire un effet particulier. Il montre comment le poète a atteint son but.

Je voudrais donc bien insister sur le point suivant : le commentaire n’a pas une utilité simplement scolaire. Ce n’est pas seulement un exercice codifié, autrement dit une façon perverse de torturer des élèves ! Le commentaire de poésie a une fonction sociale, celle d’aider la poésie à vivre, à trouver un public, et d’aider les lecteurs à aller à la rencontre de la poésie. Il faut arrêter de considérer le commentaire simplement comme un exercice, sans quoi l’exercice lui-même perd son sens. Les commentaires de poésie existent en dehors du petit monde de l’école, heureusement ! Les poètes eux-mêmes en font, ce qui prouve bien qu’ils ne sont pas illégitimes.

Pour toutes ces raisons, je crois qu’il est nécessaire de parler de poésie, presque autant que d’en écrire. Les poèmes ne sont pas des objets sacrés coupés du monde, mais au contraire des objets vivants, qu’on a le droit de manipuler, de lire, de triturer, et, donc, de commenter. Je ne crois pas que l’on porte atteinte aux poèmes en parlant d’eux, en disant ce qu’ils nous font, en partageant l’émotion qu’ils nous procurent, en cherchant à comprendre pourquoi et comment ils produisent cet effet-là. Alors, non, il n’est pas interdit de parler de poésie, et ce n’est en aucun cas porter ombrage au poème que de le décortiquer : contrairement à la crevette, le poème n’est pas altéré par ce travail. Un poème ne cesse pas d’exister une fois qu’il a été commenté : on ne risque donc rien à le faire. Commenter de la poésie est donc non seulement possible et faisable, mais en outre nécessaire. Et rassurez-vous : toute expérience acquise dans ce domaine ne sera pas perdue puisqu’elle sera transférable dans bien d’autres.

Alors parlons, commentons, discutons : les poèmes ne s’en offusqueront pas, bien au contraire !

7 commentaires sur « Est-ce abîmer un poème que de le commenter ? »

  1. Bonjour,
    j’ai lu cet article avec grand intérêt, et suis parti, je crois, pour tenter, sans attenter donc, de plus amples commentaires.
    « Les conquérants » de Hérédia, pourquoi pas… (trop facile peut-être, mais je l’apprécie). Quant à commenter Éluard, que je lis beaucoup en ce moment, je m’en garderai bien…

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  2. Je me rappelle avoir entendu dire  » Le Bateau ivre » par Léo Ferré au théâtre . J’avais emmené des jeunes de première plutôt hermétiques à ce texte. Ils ont été emportés, fascinés et , ensuite, en disaient eux mêmes des strophes par coeur. Certains textes résistent à l’analyse !

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  3. Oui, souvent et c’est même un peu comme ça que l’école rend hermétique beaucoup d’écoliers à la poésie. Le goût peut très bien en revenir plus tard.

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  4. Je me suis inscrite à un cours intitulé  » qu’est-ce que la poésie » à l’université populaire avec hésitation , craignant que le charme et l’émotion du poème soit anéantis … mais, tout au contraire, cela m’a permis d’approfondir mes connaissances et ma compréhension et d’aborder des poètes qui me semblaient difficiles .

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  5. Tout ça est juste. Commenter le roman est aussi légitime. Le lecture abîme que s’il ne fait pas l’effort de comprendre, de se mettre à la place de l’auteur, du poète, en y plaquant un peu de sa vie et de sa sensibilité.

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