« Apprentissage de la lenteur » de Jean-Michel Maulpoix

Je voudrais aujourd’hui commenter un extrait de poème de Jean-Michel Maulpoix, qui ma séduit par son calme et sa sérénité. Vous le trouverez dans la dernière section du recueil Chutes de pluie fine, paru en 2002 aux éditions du Mercure de France. Il s’intitule « Apprentissage de la lenteur ».

L’Indre coule à peine, comme l’eau des miroirs.
De grosses poules se baignent les pattes, et de minces araignées patinent parmi les reflets.
Ce sont des phrases écrites naguère, ces papillons posés dans l’herbe, ces coups de cisailles dans le bleu que font les chants d’oiseaux, et ce rêve de cheveux à l’endroit délicat du cou, en regardant partir à peine la rivière qui retient le temps entre ses rives de feuilles.
Le voyageur apprend sa vie. Non pas revenu, mais rendu pour quelques heures à ce qui est, plutôt qu’emporté vers ce qui n’est pas encore, ou se retournant vers ce qui n’est déjà plus.
Le voyageur est immobile ; c’est le temps qui coule en lui, comme sur l’Indre quelques feuilles et beaucoup de reflets. Au même instant lié et détaché, semble-t-il, comme cette eau calme entre ses rives, hésitant autour des graviers et des petites îles d’herbe.
Des pluies tombées ailleurs coulent ici à l’horizontale.

Jean-Michel Maulpoix, « Apprentissage de la lenteur »,
dans Chutes de pluie fine, Paris, Mercure de France, 2002.

« Le voyageur à son retour »

Le thème du voyage est central dans Chutes de pluie fine. Les voyages du poète sur tous les continents en constituent la matière. Cependant, le recueil ne saurait être lu comme un journal de voyage. La composition de l’ouvrage, en quatre sections correspondant à quatre zones géographiques, témoigne d’un travail de recomposition, d’une volonté d’agencement poétique. La dernière section s’intitule ainsi précisément « Le voyageur à son retour ». Après avoir parcouru de nombreux ailleurs, tout se passe comme si le poète redécouvrait à présent l’ici. À l’ailleurs, succède donc le « pays natal ». Au départ, le « retour ». À l’empressement et à l’agitation, l’immobilité. Aussi l’ouvrage se lit-il comme une « recherche », où le voyage et l’ouverture sur l’extérieur seraient une étape nécessaire vers soi-même.

Lenteur du paysage

L’extrait cité décrit un paysage familier, un coin de rivière où la vie ordinaire suit paisiblement son cours, avec ses animaux, « grosses poules », « minces araignées », « papillons posés dans l’herbe ». Les verbes décrivent les actions banales de ces animaux : « se baigner les pattes », « patiner parmi les reflets ». L’attention se focalise ainsi sur ce que d’ordinaire l’homme pressé néglige. La lenteur de l’écoulement de l’Indre imprime ainsi son calme à l’ensemble du paysage. La position « horizontale » de l’eau, opposée aux « pluies tombées ailleurs », traduit ce calme, par analogie avec la posture allongée du corps qui se repose.

Le calme intérieur

Le calme de ce paysage se communique au personnage, appelé « le narrateur », et plus ou moins assimilable au poète lui-même. Il est en effet celui qui perçoit cette scène paisible. À travers sa focale, voici que les « chants d’oiseau » deviennent des « coups de cisaille dans le bleu », que la « rivière » inspire un « rêve de cheveux à l’endroit délicat du cou », instillant donc un zeste de sensualité et de douceur.

Ces éléments de paysage sont identifiés à des « phrases écrites naguère », manifestant ainsi une forme de porosité entre le monde extérieur et le monde intérieur. Il n’y a pas de différence entre la poésie du lieu et la poésie déjà écrite, suggérant ainsi une forme d’osmose entre la réalité physique et l’intériorité psychologique. Les comparaisons « comme sur l’Indre quelques feuilles et beaucoup de reflets » et « comme cette eau calme entre ses rives » explicitent ce parallélisme.

« Le voyageur apprend sa vie », comme si l’Indre, par le caractère paisible de son cours, délivrait une leçon de sérénité. L’immobilité permet de laisser couler le « temps », sans chercher à le retenir. Le moment n’est plus à l’agitation, à l’empressement, à l’affairement. Voici donc le voyageur « rendu pour quelques heures à ce qui est, plutôt qu’emporté vers ce qui n’est pas encore, ou se retournant vers ce qui n’est déjà plus ». En d’autres termes, le cours paisible de l’Indre invite le poète à ne considérer que la réalité présente, sans plus s’inquiéter du passé ou du futur. Cet « apprentissage de la lenteur » apparaît ainsi comme une approche de la sérénité.

Image d’en-tête : Wikipédia.

9 commentaires sur « « Apprentissage de la lenteur » de Jean-Michel Maulpoix »

  1.  » Ce sont des phrases écrites naguère  » je le ressens également comme une forme d’humilité du poète devant la constance de la nature. Que peut inventer de neuf le poète face à une telle constance ?

    Tout a été dit, que peut-on on dire de nouveau, obsession, humilité, qui se retrouvent chez les très anciens poètes arabes.
    En tout cas, très heureux de suivre vos publications, merci
    🌿✋️

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