Des poèmes qui font du bien

C’est peu dire que nous vivons une période anxiogène. Une pandémie qui dure et ne faiblit pas, des violences et des assassinats, des catastrophes naturelles… Sans doute importe-t-il de se préserver un peu. Pourquoi ne se détournerait-on pas, pour un temps, des nouvelles angoissantes des journaux télévisés, pour découvrir quelques poèmes ? La lecture de poésie peut-elle faire du bien ? Un peu de beauté dans ce monde de brutes !

Dire ce qui est

Une petite précision pour commencer. Je pense qu’il est du rôle de la poésie de nous apporter de la beauté. De nous rappeler d’observer ce monde que, trop souvent, nous négligeons, emportés que nous sommes dans les flux de nos pensées. De nous donner à voir ce que nous oublions de regarder. Bref, le rôle de la poésie est de dire le réel, tout le réel.

Aussi, je ne crois pas que la fonction de la poésie soit de nous faire oublier la douleur et la souffrance par la multiplication d’artifices esthétiques. Je trouve particulièrement naïve et simpliste une conception de la poésie qui la réduirait à n’avoir qu’une fonction décorative, à ne faire que dans le plaisant et le joli.

Le but de la poésie n’est pas de maquiller le réel sous une couche de couleurs, d’images et de rimes. Il est au contraire de nous donner à voir le monde tel qu’il est, dans sa splendeur comme dans sa misère, dans sa laideur comme dans sa beauté, dans sa perfection comme dans son horreur.

Le poète ne doit pas être un « sentencieux phraseur » (Jaccottet). Il ne doit pas nous abreuver de visions imaginaires, qui ne seraient qu’un artifice, qu’un « paradis imaginaire » (Baudelaire) et illusoire. Il ne doit pas être « horriblement fadasse » (Rimbaud).

Pour autant, je ne pense pas que soit saine la tentation de ne voir la vie qu’en noir, de n’écrire que sur la souffrance, la douleur et la peine, d’exprimer la laideur et la violence du monde en les exagérant, comme si parler de douceur et de beauté n’était qu’une facilité laissée aux mauvais poètes.

Il faut, en somme, un équilibre. Dire le réel sans taire la souffrance qui en fait partie. Mais ne pas en rester là. Chercher la beauté et l’harmonie, non pas en considérant qu’elles iraient de soi, mais en montrant qu’elles peuvent apparaître malgré la souffrance. Chercher la voie d’un apaisement, d’une forme de sérénité, par delà l’inquiétude, l’angoisse, la mort. Sans chercher à les nier, sans faire comme si elles n’existaient pas, mais sans non plus se réduire à elles. Et, peut-être, trouver, au détour d’une phrase, un petit moment de grâce.

Ce sont de tels instants paisibles que j’ai voulu réunir ici, glanés à partir de poèmes déjà cités sur ce blog. On en pourrait sans doute trouver bien d’autres. N’hésitez pas à nous faire part de vos coups de cœur dans l’espace réservé aux commentaires.


1. Yves Bonnefoy, « Les rainettes, le soir »

Yves Bonnefoy (Joumana Haddad, Wikipédia)

« Rauques étaient les voix
Des rainettes le soir,
Là où l’eau du bassin, coulant sans bruit,
Brillait dans l’herbe.

En rouge était le ciel
Dans les verres vides,
Tout un fleuve la lune
Sur la table terrestre.

Prenaient ou non nos mains,
La même abondance.
Ouverts ou clos nos yeux,
La même lumière. »

Yves Bonnefoy, « Les rainettes, le soir », I, dans Les planches courbes,
dans l’édition de poche de la collection « Poésie/Gallimard », Paris, 2003-2005, p. 11
(première édition, Mercure de France, 2001).

2. Thich Nhat Hanh, « Une flèche, deux illusions »

Thich Nhat Hanh (Wikipédia)

« Par le portail désert,
couvert de feuilles prêtes à tomber,
j’emprunte le petit chemin.
La terre est aussi rouge que les lèvres d’un enfant.
Soudain
je suis conscient
de chacun
de mes pas. »

Thich Nhat Hanh, Une flèche, deux illusions,
traduction de l’anglais américain par Sandra Franck,
éditions Dzambala, 1998.

3. Jean-Michel Maulpoix, « Apprentissage de la lenteur »

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

« Le voyageur apprend sa vie. Non pas revenu, mais rendu pour quelques heures à ce qui est, plutôt qu’emporté vers ce qui n’est pas encore, ou se retournant vers ce qui n’est déjà plus.

Le voyageur est immobile ; c’est le temps qui coule en lui, comme sur l’Indre quelques feuilles et beaucoup de reflets. Au même instant lié et détaché, semble-t-il, comme cette eau calme entre ses rives, hésitant autour des graviers et des petites îles d’herbe. »

Jean-Michel Maulpoix, Chutes de pluie fine,
Paris, Mercure de France, 2002.

4. Philippe Jaccottet, « Leçons »

Ph.Jaccottet (Wikipédia)

« Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste,
enveloppé dans la chevelure de l’air,
ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,
suspendu à peine moins haut que la buse,
regardant,
écoutant
— et les papillons sont autant de flammes perdues,
les montagnes autant de fumées –,
un instant, d’embrasser le cercle entier du ciel
autour de moi, j’y crois la mort comprise.

Je ne vois presque plus rien que la lumière,
les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,

la montagne ?

Légère cendre
au pied du jour. »

Philippe Jaccottet, Leçons, 1977,
dans Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, p. 460.

5. Jean-Yves Masson, « Prends-moi la main, ami »

« Prends-moi la main, ami, il n’est pas de bonheur plus clair
que de marcher sur une route avec celui qu’on aime
au jour levé, trouvant ouverte toute l’aube.

Viens, nous ferons sourire les passants, nous chercherons
la sagesse des sources, la bienheureuse
connaissance de l’eau qui garde la mémoire de l’orage

et se souvient de la nuit traversée. Viens avec moi
demander au matin le sens de ce mot : la jeunesse,
pendant qu’il en est temps, ne tarde pas, bien-aimé, viens. »

Jean-Yves Masson, Neuvains du sommeil et de la sagesse,
Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 2007,
poème XIV, p. 26.

6. Béatrice Bonhomme, « Respire ! »

« Respire !
Respire dans le temps qui est quotidien
Respire on n’en meurt pas
Respire dans le temps concret du monde
Respire on ne meurt pas d’amour. […] »

Béatrice BONHOMME, Les Boxeurs de l’absurde,
Fourmagnac, L’étoile des limites, 2019, p. 65

7. Marie-Claire Bancquart, « La paix saignée »

M.-C. Bancquart (Wikimedia)

« Je ne suis plus qu’herbes dans pré
sans mémoire ni science
où glisse l’être, heureux à peine
d’errer, d’écrire un rêve. »

Marie-Claire Bancquart, La paix saignée,
précédé de Contrées du corps natal,
Obsidiane, 2004, p. 111.

8. Alain Freixe, « Comme des pas qui s’éloignent »

« Dans un ciel d’encre froide, quelques oiseaux tournent.
Ralentis. Alourdis de tout ce qui dans les cendres se souvient encore du feu.
Et dure.

Rien ne les menace.
Que ce restant de nuit qui traîne dans l’entrebâillement du ciel.
Que ces pans du silence qui déchirent les rideaux blancs de nos fenêtres
Passé les grands arbres, rien ne les menace.
Que ce froid où se prennent les yeux. »

Alain Freixe, Comme des pas qui s’éloignent, Coaraze, L’Amourier, 1999, p. 9.

9. Michèle Finck, « La Troisième Main »

« Mozart : Concerto pour piano K. 595

Murray Perahia : Mozart à pattes de chat.
Comment si doux les sons et les silences ?
Les coussinets veloutés des doigts chantent.
Sourcier de sons clairs dans la nuit pourpre.
Piano. Soleils de mains sur le clavier. Paix. »

Michèle Finck, La Troisième Main, Paris/Orbey, Arfuyen, 2015, p. 38.

10. Jean-Michel Maulpoix,
« Chutes de pluie fine »

« Fantasme du cœur simple : tout le contraire de ce que Mallarmé appelle autre chose. S’en tenir au seul ici-bas. Avec chaumière et beaux enfants. Pour seul azur, la douceur de ses yeux violets. »

Jean-Michel Maulpoix, Chutes de pluie fine, Paris, Mercure de France, 2002, p. 136.

*

Bien entendu, il y aurait plein d’autres poèmes à citer. Je n’ai choisi que dix extraits, puisés dans le vaste corpus de la poésie la plus contemporaine. La plupart des poèmes cités ont moins de trente ans. J’ai préféré me limiter à dix poèmes, histoire de ne pas écrire un article interminable. Je vous laisse proposer vos propres poèmes favoris dans l’espace dédié aux commentaires.

Image d’en-tête par Gerd Altmann de Pixabay.

31 commentaires sur « Des poèmes qui font du bien »

  1. Celui-là ❤️❤️
    BEAUTÉ DE CE MONDE, PAR ILARIE VORONCA.

    Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.
    Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
    peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
    l’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
    la lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
    Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

    Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
    le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
    et les veilles auprès du mourant. Et le retour
    vide, du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
    abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
    mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

    Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
    mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
    Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
    sombres, recouvraient les jardins à mon approche
    la femme aimée tournait de loin sa face aveugle
    mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

    Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
    la charrue dans le champ comme un soleil levant,
    félicité, rivière glacée, qui au printemps
    s’éveille et les voix chantent dans le marbre
    en haut des promontoires flotte le pavillon du vent
    Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

    Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
    si l’on se donne au désarroi on est perdu.
    Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.

    Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
    rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
    car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

    Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
    et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
    et les contrées du rire et la quiétude.
    Joyeux, nous marcherons vers la dernière épreuve
    le front dans la clarté, libation de l’espoir,
    rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

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  2. La nuit n’est jamais complète.
    Il y a toujours puisque je le dis,
    Puisque je l’affirme,
    Au bout du chagrin,
    une fenêtre ouverte,
    une fenêtre éclairée.
    Il y a toujours un rêve qui veille,
    désir à combler,
    faim à satisfaire,
    un cœur généreux,
    une main tendue,
    une main ouverte,
    des yeux attentifs,
    une vie : la vie à se partager.

    [**Paul Éluard*]

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  3. Alors Superbe éditeur ET poète: Yves NAMUR et sa maison d’édition  » le taillis pré »une mine incroyable.!..belles découvertes de nombre de grands poètes.
    D’autres maisons d’éditions,de poésie notamment mais pas que:une cinquantaine de petits éditeurs regroupés dans  » les éditeurs Singuliers »
    Et vous qui avez la chance d’habiter la poésie,faites PASSER son incroyable vitalité qui poetise nos Vies..
    Que le vent soulève nos pas….

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  4. Merci.
    Le fil du cerf-volant / dans le ciel il se noie / sur le doigt il se voit (Yamaguchi Seishi)
    Sans souci / elle contemple la montagne / la grenouille (Kobayashi Issa)
    Dans les jeunes herbes / le saule / oublie ses racines (Yosa Buson)

    Anthologie du poème court japonais. Poésie/Gallimard

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  5. Merci pour cette sélection de poèmes ! Oui, il est important de voir aussi le beau et le bon, de laisser une place à l’émerveillement .
    Voici l’un de mes poèmes préférés :

    Sensation

    Arthur Rimbaud

    Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
    Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
    Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
    Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
    Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
    Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
    Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

    Mars 1870

    Arthur Rimbaud, Poésies

    Aimé par 1 personne

  6. même si les onagres
    éclatent de fraîcheur
    toutes fibres tendues
    il faut partir

    mon vieux jardin
    tu fleuriras
    sans moi
    sans nous
    bonne chance à toutes tes fleurs
    qu’elles émerveillent
    le cri bleu de la mésange
    le pas mou du chat
    sur la verrière

    au retour
    nous croirons bien
    que vous avez existé
    il faut partir

    dinOdante

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