Arthur Rimbaud dans la vie littéraire de son temps

On me pose aujourd’hui la question suivante : « Quel fut le rôle d’Arthur Rimbaud dans la vie littéraire de son temps ? » Je ne suis pas spécialiste de Rimbaud, mais j’espère pouvoir apporter quelques éléments de réponse…

Un parcours fulgurant

Étienne Carjat [CC BY 2.0 ou Public domain], via Wikimedia Commons

La question est étonnante, quand on connaît l’extrême brièveté du parcours littéraire rimbaldien. Tout s’est joué, pour Arthur Rimbaud, en l’espace de quelques années. L’un de ses premiers poèmes, « Les étrennes des orphelins », parut dans la Revue pour tous en 1870 ; en octobre 1873, la Saison en Enfer était imprimée. Quand les Illuminations parurent en 1886, ce fut à l’insu de Rimbaud.

Dans un article précédent, concernant la question du temps chez Rimbaud, j’avais souligné à quel point l’itinéraire rimbaldien était rapide. Rimbaud, c’est une étoile filante dans l’histoire littéraire. Décisive, certes. L’influence du poète sur les générations postérieures fut immense. Mais on ne peut guère dire que le poète anima la vie littéraire de son temps.

Je ne crois pas que Rimbaud se fût jamais senti investi du devoir de faire rayonner les lettres, d’une mission de chef de file de mouvement littéraire, bref, d’un rôle d’animateur de la vie littéraire au sens mondain de cette expression.

Cela ne signifie pas qu’il se soit tenu à l’écart du monde des lettres, bien au contraire.

La lettre à Banville

Banville par Nadar (Wikipédia)

Là où tant d’adolescents n’écrivent des vers que pour eux-mêmes, un peu à la façon dont on tiendrait un journal intime, Rimbaud, lui, a l’ambition de se faire connaître. Dès le mois de mai1870, alors qu’il n’avait encore rien publié, sinon « Les étrennes des orphelins » en janvier, le jeune poète écrit à Théodore de Banville.

« Je suis jeune : tendez-moi la main », écrit-il à celui qu’il nomme « cher Maître ». Il lui adresse trois poèmes : « Sensation », « Ophélie » et « Credo in unam », en sollicitant une publication dans Le Parnasse contemporain. Cela ne manque pas de culot, tout de même.

Antoine Adam, responsable de l’édition Pléiade des œuvres et de la correspondance de Rimbaud, précise que « Banville répondit à cette lettre, mais sa réponse est perdue. Nous ne savons pas ce qu’elle contenait. De toute façon, les vers de Rimbaud ne furent pas publiés. »

De Charleville à Paris

On le sait, Arthur Rimbaud a grandi dans les Ardennes. Mais dès le mois d’août 1870, en pleine guerre franco-prussienne, il se rend à Paris, avant d’être arrêté par la police. Rimbaud veut être là où ça se passe. Le 25 février 1871, puis probablement le 19 avril, Rimbaud part pour Paris. Vers le 10 septembre 1871, appelé par Verlaine, il se rend à Paris.

A Paris, donc, Arthur Rimbaud rencontre Paul Verlaine, mais aussi Charles Cros. Il sera un temps hébergé par ce dernier, ainsi que par Banville. Selon Louis Forestier, « dès cette époque, il fréquente les Zutistes (groupe de bohème littéraire) et collabore à leur Album, en compagnie de Verlaine ».

Les chronologies de l’édition Pléiade et de l’édition « Folio classique » des Oeuvres de Rimbaud mentionnent également, parmi les rencontres faites par Rimbaud, Germain Nouveau.

Le « coin de table »

Le Coin de table de Fantin-Latour (Wikipédia)

La question de savoir quel fut le rôle de Rimbaud dans la vie littéraire de son temps m’évoque également le célèbre tableau de Fantin-Latour, dans lequel apparaissent Verlaine et Rimbaud au milieu d’autres personnalités. Ce tableau prouve que Rimbaud n’était pas seulement un génie solitaire, mais qu’il participait également à des activités littéraires collectives.

Selon Wikipédia, ce portrait de groupe « représente […] les poètes présents aux dîners des Vilains Bonshommes qu’Edmond Maître avait présentés à Fantin ». Les personnalités représentées sont, toujours d’après la même source : « assis, de gauche à droite : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan ; debout, de gauche à droite : Pierre Elzéar, Émile Blémont, Jean Aicard ; un vase rempli de fleurs, au premier plan, qui serait un symbole du poète absent, Albert Mérat ».

Toujours selon Wikipédia, Rimbaud, introduit parmi les « Vilains Bonshommes », écrivains d’inspiration parnassienne, fut d’abord admiré pour son « Bateau ivre », avant que son comportement de trublion ne le jette en disgrâce. Jugez plutôt :

« Le jeune poète, fraîchement arrivé de Charleville […] à l’invitation de Verlaine, est introduit par ce dernier au dîner des Vilains Bonshommes le samedi . Il reçoit un accueil intéressé et admiratif à la lecture de son Bateau ivre. Mais au fil des réunions, le mauvais caractère et le goût de la provocation de Rimbaud, qui d’autre part fréquentait le Cercle des poètes Zutiques, irritent les convives. Cela aboutit à un sérieux incident lors du dîner du samedi durant lequel, Rimbaud ayant interrompu systématiquement une récitation d’Auguste Creissels en clamant de tonitruants « merde ! », se fait traîner hors de la salle où se déroulait le banquet. Cela se finit, dans le chahut, par un coup avec la canne-épée d’Albert Mérat que donne Rimbaud à Étienne Carjat qui l’avait précédemment insulté. Ce fut la dernière apparition du poète aux dîners des Vilains Bonshommes. » (Source : Wikipédia)

Rimbaud et les Zutistes

Page de titre de l’Album Zutique, par Antoine Cros (Wikipédia)

Dans « Zutiste », on entend « zut ». Cela dit assez l’esprit provocateur de ce petit groupe, dissident de celui des « Vilains bonshommes », auquel participa un temps Rimbaud. L’édition Pléiade des œuvres de Rimbaud inclut L’Album zutique, et l’édition « Folio classique » présente sous ce titre un plus grand nombre de poèmes. On y trouve des parodies de poètes « officiels », un sonnet obscène co-écrit par Verlaine et Rimbaud, etc.

L’abandon de la carrière littéraire

Le fait est très connu, et il a fait couler beaucoup d’encre : Rimbaud, après quelques années très intenses, abandonne subitement ses ambitions poétiques, et part notamment faire du commerce au Harar. Aussi, non seulement il ne s’est pas occupé d’animer « la vie littéraire » de son temps, mais il ne s’est pas davantage préoccupé de ses propres poèmes. On doit notamment à Verlaine d’avoir aidé à le faire connaître. C’est à l’insu de Rimbaud que paraissent les Illuminations en 1886. A cette époque, précise Louis Forestier, « son œuvre commence à être connue ».

*

Bref, pour conclure, on peut noter que, si Rimbaud n’était pas absent de la scène littéraire de son temps, puisqu’il a participé à plusieurs groupes poétiques, il reste malgré tout difficile d’affirmer qu’il ait joué un grand rôle dans la vie littéraire de son époque. C’est bien davantage la postérité qui prendra la mesure de l’originalité de l’œuvre de Rimbaud, personnage si singulier qu’il deviendra un véritable mythe.

Comme toujours, si vous avez des précisions supplémentaires à apporter, des questions ou des remarques, n’hésitez pas à intervenir dans l’espace des commentaires. Je vous répondrai le plus rapidement possible.


Pour en savoir plus

Pour rédiger cet article, j’ai utilisé :

  • Arthur RIMBAUD, Poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Préface de René Char, Édition de Louis Forestier, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1999.
  • Arthur RIMBAUD, Œuvres complètes, édition établie, présentée et annotée par Antoine Adam, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1972, rééd. 2001.
  • Wikipédia, articles « Le coin de table », « Cercle des poètes Zutiques », « Vilains Bonshommes ».

 

7 commentaires sur « Arthur Rimbaud dans la vie littéraire de son temps »

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