Comment j’enseigne l’Iliade et l’Odyssée à mes élèves

C’est une platitude que d’affirmer que l’Iliade et l’Odyssée sont des textes admirables. L’influence des épopées homériques sur la littérature et sur la pensée occidentale fut immense. Plus de deux mille cinq cent ans après, elles conservent un intérêt de premier plan. Que serait Joyce, le génial auteur de Ulysses, sans Homère ? Peut-on omettre, lorsqu’on s’intéresse à la poésie d’un Philippe Jaccottet, sa belle traduction de l’Odyssée ? Rappelons encore qu’une poète contemporaine comme Marie-Claire Bancquart puise abondamment dans les mythes antiques. Faire passer ces textes à des enfants est passionnant. Voici comment je m’y suis pris.

Je voudrais rappeler tout d’abord que je ne suis pas le premier, loin de là, à présenter ces monuments de la littérature classique à des enfants. Vous trouverez sans peine sur Internet d’autres propositions pédagogiques, sans doute tout aussi pertinentes que la mienne. Ce qui va suivre n’est donc qu’une proposition parmi d’autres.

Le choix des albums

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Homère (Wikipédia)

J’ai voulu présenter à mes élèves les deux épopées homériques, même si c’était surtout le voyage de retour du héros grec que je trouvais le plus passionnant et le plus intéressant pour des élèves. Mais peut-on évoquer ce retour sans parler du cheval de Troie ?

J’ai donc utilisé deux albums : le premier était Ulysse et le cheval de Troie, par Christine Palluy et Aurélie Guillerey, paru en 2013 aux éditions Milan. La couverture précise que l’ouvrage est adapté à des enfants de sept ans et plus : pile l’âge de mes élèves ! La quantité de texte n’est pas excessive et l’ouvrage est joliment illustré.

Pour l’Odyssée, j’ai utilisé comme trame principale Le voyage d’Ulysse, de Nicolas Cauchy, illustré par Morgan, aux éditions Gautier-Languereau. Les illustrations sont vraiment splendides, et le texte agréable. Cependant, j’ai trouvé que l’épisode du Cyclope était trop vite raconté et qu’on ne comprenait pas bien les différentes étapes de cette aventure : j’ai donc pioché aussi dans d’autres albums, notamment Ulysse et le Cyclope par Hélène Mortardre (chez Nathan).

Deux approches différentes

Les deux récits ont été abordés de manière différente :

  • Pour Ulysse et le cheval de Troie, j’ai décidé de lire l’album en entier dès la première séance. Les élèves avaient ainsi une vision globale de l’histoire, même si, bien entendu, cette première lecture ne permet pas, à elle seule, aux élèves de tout comprendre. Les séances suivantes permettent d’affiner la compréhension du récit, en revenant sur des éléments essentiels.
  • Pour le voyage d’Ulysse, en revanche, j’ai opté pour la méthode de la lecture par épisodes. Celle-ci se prête bien à une histoire qui fait se succéder un certain nombre d’aventures. Il va de soi que tous les épisodes ne m’intéressent pas au même titre : je passerai plus vite sur les Cicones ou les Lotophages que sur le Cyclope ou les Sirènes, lesquels ont laissé une plus grande trace dans la mémoire collective.

Les cinq piliers de la lecture

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Ulysse et les sirènes (Marsyas, Wikipédia, CC)

J’ai retenu de mes cours de didactique que la lecture avait cinq piliers : les personnages, la structure du récit, le vocabulaire, le « nourrissage culturel » et la production d’écrits. J’ai donc organisé mes séances de manière à ce que tous ces piliers soient travaillés à un moment ou un autre de la séquence.

La présentation de la couverture permet de travailler quelques points de vocabulaire : les élèves doivent décrire ce qu’ils voient, et le maître légende l’image sous leur dictée. Tous les enfants sont capables de participer, et ceux qui ont davantage de culture font profiter leurs camarades de leurs connaissances. Un élève a ainsi proposé de nommer l’épée courte d’Ulysse une dague. En revanche, aucun ne connaissait le terme de glaive.

J’ai d’abord insisté sur les personnages, aspect d’autant plus important qu’il s’agit de noms grecs, moins aisés à retenir pour les élèves. Dès la première séance, j’ai donc demandé aux élèves de surligner les noms propres de personnages, puis de construire ce que l’on appelle une cible des personnages : sur une photocopie comportant des cercles concentriques, les élèves placent, au centre, le nom des personnages les plus importants, puis, en périphérie, les noms des personnages moins importants. L’importance désigne ici le rôle joué dans l’histoire, et non le statut social des personnages.

Lors de la deuxième séance, les élèves ont ensuite construit la carte d’identité du personnage de leur choix : ils devaient écrire son nom, sa nationalité (Grec, Troyen ou divinité), préciser en quelques phrases son rôle dans l’histoire, et dessiner le personnage. Une mise en commun permet alors de rappeler oralement qui sont les personnages de l’histoire, et ce qu’ils font.

Certains élèves ont fait cette activité en très peu de temps : j’avais prévu pour eux un petit jeu consistant à relier le nom des personnages en français et en grec. Bien évidemment, il ne s’agit pas de leur apprendre le grec ancien, mais cette activité ludique leur rappelle que l’histoire a d’abord été écrite en grec, tout en leur remémorant le nom des différents personnages.

Concernant la structure du récit, deuxième pilier de la lecture, elle a été abordée à l’aide d’une activité de remise en ordre des images. Ce travail a été fait par groupes. On peut facilement différencier cette activité en modulant le nombre d’images affectées aux groupes. Cependant, je donne au départ toutes les images à tous les groupes, ne réduisant la charge de travail que dans le cas où les élèves rencontreraient effectivement des difficultés. J’ai été agréablement surpris de n’avoir pas eu besoin de le faire.

La structure du récit sera ensuite à nouveau travaillée en demandant aux élèves de donner un titre à un fragment de texte qui leur aura été distribué. C’est là encore un bon moyen d’adapter la difficulté au niveau des élèves : tous les fragments ne font pas la même longueur. Les différents fragments seront ensuite aimantés au tableau et remis dans l’ordre.

Enfin, la production d’écrits clôturera l’étude de l’Iliade. Quittant Troie, Ulysse et ses compagnons affrontent une tempête. On imagine qu’à la suite de celle-ci, ils accostent sur une île où ils rencontrent un pêcheur. Ulysse raconte son histoire au pêcheur. C’est donc, en somme, un résumé de l’histoire que doivent produire les élèves.

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Ulysse et les Sirènes (Wikipédia)

La même démarche reposant sur les cinq piliers de la lecture sera mise en place pour l’Odyssée. Par exemple, concernant l’épisode des Cicones, les élèves devront, après lecture du texte, compléter une bande dessinée résumant l’épisode : c’est donc la structure du récit qui est ici travaillée. Pour l’épisode du Cyclope, j’insisterai sur le vocabulaire : le portrait de Polyphème fait intervenir des termes précis que les élèves devront retrouver pour légender un dessin du monstre. Pour l’épisode des Sirènes, le nourrissage culturel sera au centre de l’attention : nous nous intéresserons à un vase antique représentant l’épisode. Ce sera l’occasion d’une séance d’histoire de l’art.

Je me tâte à introduire l’Odyssée par une séance de travail par groupes où chaque groupe travaillerait sur un épisode différent avant de le présenter à ses camarades. Ce serait une activité intéressante mais peut-être un peu trop difficile. Peut-être cela aura-t-il davantage sa place en fin de séquence, pour conclure les activités sur l’Odyssée : nous pourrions construire un panneau racontant toutes les étapes du voyage d’Ulysse, que nous pourrions ensuite présenter aux autres classes.

Je me tâte aussi à leur demander d’inventer une traduction d’un extrait du texte homérique original. Après tout, cette activité est recommandée par le Ministère de l’Education nationale.

Un projet pluridisciplinaire

J’ai décidé d’inscrire l’étude des épopées homériques dans un projet pluridisciplinaire qui fera concourir plusieurs disciplines.

  • En histoire, l’étude de l’Antiquité sera au programme.
  • En géographie, le voyage d’Ulysse de Troie à Ithaque sera suivi sur une carte de la Méditerranée.
  • En arts plastiques, nous allons construire une maquette de Troie, de manière à pouvoir jouer l’histoire en trois dimensions. Je me suis ici inspiré d’une pratique courante en maternelle, à savoir la construction d’un tapis de conte permettant aux jeunes enfants de mieux comprendre le récit en manipulant des marionnettes pour raconter l’histoire.
  • En éducation physique et sportive, nous allons profiter de ce que l’école possède une salle de danse pour mimer l’histoire. Là encore, il s’agit d’une pratique fréquente en maternelle, mais moins souvent adoptée en élémentaire. Le passage par le corps permet pourtant de lever des ambiguïtés en explicitant certains épisodes de l’histoire. En outre, en fin d’année, nous aurons la chance de faire de la voile, expérimentant ainsi concrètement certaines des sensations vécues par les compagnons d’Ulysse.
  • En écoute musicale, nous écoutons en ce moment, au début de chaque après-midi, un véritable morceau de musique grecque antique, envoûtant et mystérieux :

Bilan

Mon ressenti personnel est que les élèves sont très motivés par l’étude de ces textes fondateurs. Je ne crois pas que cela soit un problème de leur donner à découvrir des œuvres qu’ils retrouveront en sixième, car les activités seront très différentes, de même que les attentes pédagogiques. Pour la plupart d’entre eux, c’est la première fois qu’ils s’intéressent à une histoire qui n’appartient pas au domaine de la littérature enfantine. Leur engouement fait plaisir à voir.

 

A CONSULTER : « PROJET ULYSSE »
Dans l’article intitulé « Projet Ulysse », j’ai détaillé les deux séquences conduites avec mes élèves sur les aventures du héros grec. Vous y trouverez l’explication de chaque séance, avec ses objectifs, son déroulement, les outils de différenciation utilisés…

17 commentaires sur « Comment j’enseigne l’Iliade et l’Odyssée à mes élèves »

  1. Ils adorent ça en effet, je confirme, d’autant que je suis en plein dedans…Nous aurions du créer un partenariat tiens! Hormis la traditionnelle expression écrite qui consiste à inventer une autre ruse pour échapper à Polyphème,, Nous terminons avec « Radio Olympe », une série de sketchs courts et humoristiques filmés dans lesquels les élèves jouent le rôle des dieux et donnent des conseils à Ulysse…

    Aimé par 2 personnes

  2. Très intéressant !

    Je me plonge moi-même dans l’Odyssée, et je suis tombé sur ce site en cherchant un guide, un « tout ce qu’il faut savoir avant de lire l’Odyssée ».

    Attention toutefois, la musique grecque antique que nous pouvons écouter aujourd’hui est pour lors très hypothétique, même si les recherches musicologiques sur ce sujet sont en effet très excitantes.

    Cordialement,
    M.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce commentaire. Ça pourrait être intéressant, un « tout ce qu’il faut savoir avant de lire l’Odyssee », vous me donnez une idée d’article…

      J'aime

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