Sur un propos de Tzara

Quelqu’un a atterri ce matin sur ce blog en ayant tapé dans son moteur de recherches cette belle phrase de Tristan Tzara, qui fera l’objet de notre réflexion du jour : « La poésie n’est pas uniquement un produit écrit, une succession d’images et de sons, mais une manière de vivre. »

Cette phrase oppose deux conceptions de la poésie.

  • La première s’en tient à la réalité concrète du poème, à savoir le texte écrit, voire imprimé et publié : cette façon de voir les choses se situe en aval du travail de production poétique, pour n’en considérer que le résultat final, à savoir le poème. La poésie serait avant tout un travail formel, consistant à agencer subtilement la succession des images et des sons : si l’on trouve un bon réglage, on a un beau poème.
  • On remarquera cependant que les « images » et les « sons » ne sont pas tout à fait à placer sur le même plan que le « produit écrit ». Si ce dernier relève du texte publié, concret, matériel, les images et les sons, eux, sont des effets produits par le poète dans l’esprit du lecteur, qui vit à la lecture du poème des sensations que l’auteur ne maîtrise pas tout à fait. Le travail des images et des sons ne peut pas vraiment se réduire à l’application d’une technique…
  • La seconde représente la poésie comme une « manière de vivre », ce qui en fait une réalité beaucoup moins tangible. La poésie serait alors une certaine façon de se comporter, d’envisager l’existence et le monde, de penser, de vivre…

Dès lors, pourquoi Tristan Tzara rejette-t-il la première conception et a-t-il raison de le faire? C’est ce que nous allons essayer d’établir.

1. La poésie transcende la poésie

La poésie n’apparaît pas comme un genre comme les autres. Si bien, d’ailleurs, que certains affirment volontiers que la poésie n’est pas un genre littéraire, mais une catégorie qui se trouve au-delà de toute catégorisation générique. De fait, la poésie est parfois considérée, non pas comme un type de littérature parmi d’autres, mais comme l’expression la plus élevée de la littérature.

L’Antiquité représente volontiers le poète comme inspiré par les Muses. Le poète-prophète de Hugo, le poète-voyant de Rimbaud, se situent dans le prolongement de cette idée selon laquelle le poète serait un être d’exception, capable de voir et de sentir bien au-delà de ce qu’il est ordinairement possible. Lorsque Baudelaire écrit « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », il affirme également que le poète possède des facultés supérieures qui lui permettent de transcender la réalité ordinaire pour en tirer un joyau poétique.

L’on n’est pas obligé d’adhérer à l’idée que le poète commercerait avec les muses et les dieux pour comprendre combien cette représentation durable de la poésie nous dit malgré tout quelque chose de ce qu’est la poésie. Une telle conception implique que la poésie ne saurait se réduire à l’application, même subtile, de procédés et de techniques. La poésie n’est pas seulement un artisanat, mais bien un art. Un art qui, en partie, peut s’apprendre, mais qui demande aussi du génie.

On comprend peut-être alors un peu mieux ce qui motive quelqu’un comme Tristan Tzara à insister sur la poésie comme « manière de vivre ». Le poète est tout entier habité par la poésie, il pense poésie, il respire poésie, si bien qu’en effet écrire des poèmes n’est pas seulement une activité parmi d’autres, mais bien une manière d’être.

C’est en ce sens que Hölderlin parle d’habiter poétiquement le monde. Une telle expression montre bien que la poésie ne saurait être considérée simplement comme un travail, mais bien comme une entreprise qui engage l’individu dans son entier, jusqu’à sa façon de vivre.

2. Quand la poésie est partout, elle n’est plus nulle part

On peut cependant se demander jusqu’à quel point il est légitime d’adhérer à cette phrase de Tristan Tzara. En effet, si l’on suit jusqu’au bout sa logique, si la poésie est avant tout une façon d’être et de ressentir, une sensibilité exacerbée aux choses et aux êtres, une manière particulière d’habiter le monde, alors on est en droit de se demander si le « produit écrit » n’est pas, finalement, un élément accessoire et dispensable.

Pour le dire autrement, si la poésie est avant tout une façon d’être et de vivre, alors l’on n’aurait pas besoin d’écrire pour être poète.

Or, une telle affirmation est gênante dans la mesure où elle paraît contribuer à une dilution du poétique dans un ensemble vague d’attitudes dont on comprend mal ce qu’elles possèdent de spécifiquement poétique. Suffit-il de s’émouvoir devant un coucher de soleil pour être un poète ? Si tel était le cas, l’on pourrait tout aussi bien dire que la poésie est partout, et qu’elle n’est plus nulle part.

Aussi convient-il d’affirmer malgré tout que la poésie est un art du langage. Mais un art qui ne se réduit pas à des techniques. Si la poésie est une manière de vivre, c’est peut-être tout simplement parce que l’écriture en vient à prendre une telle place dans l’existence du poète qu’elle finit par colorer jusqu’aux moments qui ne sont pas consacrés à l’écriture. Mais l’écriture, le travail d’agencement des sons et des images, se révèlent indispensables à la poésie.

3. La stérile opposition du fond et de la forme

Peut-être n’y a-t-il finalement pas lieu d’opposer le travail d’écriture et la vie, la technique et l’inspiration, les procédés stylistiques et la magie créatrice. Ce ne sont que les deux facettes d’une même réalité.

Les « images » et « sons » ne sont pas simplement agencés selon une « succession » linéaire, ils sont créés par un complexe travail langagier qui demande certes de la technique, mais aussi et surtout du talent, voire du génie. Créer des images à partir de mots, cela ne va pas de soi, et cela demande bien, sinon un peu de magie, du moins une vision pénétrante de la réalité, qui ne peut s’exercer ailleurs que dans la vie.

La poésie, enfin, n’est pas seulement l’art de produire des images. C’est aussi un acte de langage. Une parole, parfois silencieuse, d’un homme à un autre, par l’intermédiaire d’un livre. Une poignée de main à distance. Pas seulement une suite de sons, mais un message adressé à des inconnus. Pas seulement quelque chose de joli, mais un partage de la beauté. Dès lors, il n’y a pas lieu d’opposer la poésie et la vie, la fond et la forme, le travail de la langue et le fait de vivre poétiquement. Le produit écrit n’est rien d’autre que la cristallisation d’un savoir-vivre en poète. D’une poéthique.

2 commentaires sur « Sur un propos de Tzara »

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