« Au joly jeu » de Clément Janequin

Clément Janequin (ou Jannequin) était un compositeur français du XVIe siècle, notamment connu pour ses chansons. J’apprends l’une d’entre elles dans le cadre de la chorale dont je fais partie. Et comme j’aime bien comprendre ce que je chante, j’ai fait quelques recherches lexicales. Il me semble, à vue d’œil, que la langue employée est du moyen français.

Les paroles de la chanson

Au joly jeu du pousse-avant,
Il fait bon jouer.


L’aultrier m’aloye esbaloyer,
Je rencontray la belle au corps gent,
Soubzriant doulcement, la vois baiser.
Elle en fait doute, mais je la boute,
Laissez, laissez, laissez trut avant.

Au joly jeu du pousse-avant,
Il fait bon jouer.


Pour ung reffuz me fault laisser,
Propos luy tins amoureusement,
Soubzriant doulcement, la vois baiser.
Elle riotte, Dance sans notte
Laissez, laissez, laissez trut avant.

Au joly jeu du pousse-avant,
Il fait bon jouer.

Remarques lexicales

Le refrain

Commençons par rappeler qu’au XVIe siècle, avant la Défense et Illustration de la langue française, l’orthographe n’était pas encore fixée aussi nettement qu’aujourd’hui, et pouvait subir des variantes individuelles ou régionales. C’est ainsi que l’adjectif « joli », ici graphié « joly », possédait de nombreuses formes attestées par le Dictionnaire du Moyen Français publié par l’Atilf : joliz, jollie, joullys

On notera également, pour bien comprendre le refrain, l’antéposition du COI : il faut, bien entendu, comprendre « il fait bon jouer au joli jeu du pousse-avant ». Quel était exactement ce jeu? J’ai passé du temps à lire plusieurs articles de musicologie mentionnant cette chanson, mais je n’ai pas trouvé d’explication quant à ce jeu que l’on soupçonne coquin, au vu du reste du texte.

Le premier couplet

L’aultrier m’aloye esbaloyer,
Je rencontray la belle au corps gent,
Soubzriant doulcement, la vois baiser.
Elle en fait doute, mais je la boute,
Laissez, laissez, laissez trut avant.

Aultrier (ou autrier ou encore aultryer) serait une locution verbale signifiant « l’autre jour », « il y a quelque temps ». Le Dictionnaire du Moyen français donne un exemple :

« …Je suis homs Charlemaine qui l’autrier me donna Gennes et le païs (…) Olive la pucelle ausi me presenta… » (Ren. Gennes D.B., c.1350-1400, 111). (SOURCE)

La forme « m’aloye » est sans doute une forme du verbe alloyer, qui signifiait, lorsqu’il était employé avec un pronom, « s’allier à quelqu’un ». Donc, je suppose que « [il] m’aloye » signifie « il s’est joint à moi ». Quant à l’infinitif « esbaloyer », il signifiait « se promener, s’ébattre, se distraire » (toujours selon le DMF). J’ignore si le divertissement évoqué par ce verbe peut être interprété ici, s’agissant d’une chanson légère, comme un ébat de nature sexuelle ou comme une activité de séduction galante, ou s’il faut entendre une simple promenade, puisqu’après tout nous ne sommes qu’au début de la chanson.

Le deuxième vers ne pose guère de difficultés. On notera simplement la graphie en -ay du passé simple (au lieu de -ai aujourd’hui). On rappellera également le sens de « gent », signifiant avant tout « noble » et donc, par extension, « élégant » et « beau ». Si cette femme est belle, c’est parce qu’elle possède une grâce qui évoque la noblesse (cf. « gentilhomme »).

On devinera les mots « souriant » et « doucement » derrière leurs graphies anciennes « soubzriant doulcement ». On notera également l’absence du pronom personnel « je » devant « la vois baiser ». Quant à ce verbe « baiser », il possède la même polysémie qu’aujourd’hui, pouvant désigner tout à la fois une « accolade », le fait d’embrasser sur la joue, ou bien le fait de posséder charnellement quelqu’un.

La locution « faire doute » possédait plusieurs significations :

Faire doute. « Avoir des doutes, être dans l’incertitude » …
Faire doubte de/en qqc. « Douter de qqc, mettre en doute qqc. »
Faire doute de qqc. « Craindre qqc. » « Craindre, avoir des inquiétudes pour qqc. »
Faire doute que. « Craindre que »

Parmi les très nombreuses acceptions du verbe « bouter », je crois qu’il faut entendre ici « avoir des rapports sexuels avec ». « Elle en fait doute, mais je la boute ».

Selon le DMF, « trut » est une « interjection marquant l’impatience, l’indignation ». L’exemple donné est précisément « Trut avant ! ». Quant à la forme « trout », elle est donnée comme une « onomatopée marquant le mépris, l’indifférence (réelle ou feinte) ».

Le deuxième couplet

Pour ung reffuz me fault laisser,
Propos luy tins amoureusement,
Soubzriant doulcement, la vois baiser.
Elle riotte, Dance sans notte
Laissez, laissez, laissez trut avant.

Il me semble à première vue possible de traduire le premier vers : « Pour un refus (à cause de son refus), il me la fallut laisser. »

La forme « Elle riotte » correspond sans doute au verbe rioter, qui n’a rien à voir avec le rire, mais avec l’idée de « (se) quereller », de « (se) disputer », de « chercher querelle », « se montrer querelleur ».

Quant à « dance », je pense qu’il s’agit du présent de l’indicatif du verbe « danser ». Le DMF indique que la forme avec -c- était à l’époque plus courante que la forme avec -s-. D’ailleurs, l’anglais utilise bien la lettre -c-.

La locution « sans note » est donnée par le DMF comme signifiant « sans accompagnement (musical) », ce qui irait bien ici : notre personnage danserait sans musique. Les graphies possibles sont nocte et notte en plus de l’actuelle graphie note qui semble très largement dominante d’après les occurrences relevées par le GMF.

*

J’espère que ces quelques recherches vous auront permis de mieux comprendre le sens de cette chanson ancienne, fréquemment interprétée par les chorales. Je vous propose à présent d’entendre cette chanson grâce à cette vidéo glanée sur YouTube :

J’espère que cet article vous aura plu ! N’hésitez pas à laisser un commentaire ou un like, à partager l’article sur les réseaux sociaux, ou encore à vous abonner au blog !

Un commentaire sur « « Au joly jeu » de Clément Janequin »

  1. Bravo pour ces recherches qui nous emmènent loin dans les fondations de notre langue. Le texte est magnifié par cette liberté que semblent avoir les mots, peut-être due à la transmission orale très forte à cette époque ? La chanter en chorale doit être bien agréable. Portez vous bien. Alain

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