Temps de la culture, temps des cultures

« Du haut de ces pyramides, vingt siècles vous contemplent. » C’est ce qu’aurait dit Napoléon en contemplant ces monuments classés parmi les merveilles du monde antique, témoignant ainsi de l’extrême épaisseur temporelle des cultures, de leur inscription dans une histoire. Que la culture d’un individu, et même celle d’un peuple, aussi générales qu’elles puissent être, semblent dérisoires par rapport à la culture des cultures, au temps des cultures ! Et comme celui-ci est à son tour ridiculisé par l’immensité à peine pensable du « Grand Récit », aux échelles astronomique et géologique, de l’univers depuis sa formation !

Ainsi, il semble que le temps interroge fortement le concept de culture au singulier et au pluriel, de sorte qu’il faut poser le problème du « temps de la culture, temps des cultures ». Ce titre insiste sur la mise en abyme de la culture dans les cultures, rappelant la multiplicité des échelles de la culture — individu, société, peuple historique, Humanité — ainsi que le polymorphisme de la notion de culture, invoquant tout à la fois la civilisation, l’histoire, le savoir, l’éducation. Ce double génitif invite à la fois à considérer le temps comme l’objet et la possession de la culture (génitif objectif) et, dans le même temps, comme ce dans quoi la culture agit comme sujet (génitif subjectif). Il serait également loisible de considérer ce temps de la culture (tempus culturae) et des cultures (tempus culturarum) comme une culture du temps (cultura temporis), dans la mesure où le temps se définit avant tout comme un procès ou une évolution dont il faudra préciser le sens, mais aussi perce que la maîtrise du temps est peut-être l’un des enjeux fondamentaux de la culture. Le problème réside ainsi dans l’articulation du singulier et du pluriel entre le temps et la culture, la définition d’un rapport qui reste à trouver dans l’espace laissé par cette parataxe qu’est « Temps de la culture, temps des cultures.« 

Il s’agit avant tout d’éclaircir le sens de la considération du temps dans une réflexion sur la culture. Le temps, loin d’être une donnée a priori de l’expérience, apparaîtra alors comme indissociable de la culture, voire créé par elle. Ces éléments clairement posés, il sera alors possible de considérer le temps, tant à l’échelle de l’individu qu’à celle des groupes humains, comme ce qui crée la souffrance des cultures : les cultures sont en effet mortelles, et leur histoire est faite de tensions. La dimension métaphysique du problème apparaîtra alors pleinement, l’homme considérant son but final, sa raison d’être en tant qu’être culturel, comme devant conduire à la maîtrise du temps. Dangereuse si elle était réalisable, cette proposition trouve un sens constructif : l’homme ne pouvant échapper au temps, cette finalité ne se conçoit que comme un modèle permettant de structurer sa culture, et, humblement, de cueillir le jour.

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1 – Qu’est-ce que le temps pour la culture ?

Le temps, une grandeur subjective ?

Le temps n’est peut-être pas une donnée aussi objective et naturelle qu’il paraît. Il semble apparemment d’une merveilleuse simplicité : il s’égrènerait de façon régulière et linéaire, et constituerait une quatrième dimension simplement ajoutée aux trois dimensions orthogonales de l’espace. Cependant, la seule mesure du temps indique déjà la nécessité de réinterroger le concept. Le niveau de cire dans une bougie allumée, l’écoulement régulier de l’eau dans une clepsydre, l’ombre du gnomon projetée par le soleil sur le cadran : toutes les mesures du temps ne sont pas, en réalité, des mesures du temps. Tout ce que l’on sait mesurer, c’est la modification d’un phénomène physique qui est fonction du temps. Connaissant la loi qui régit ce phénomène, on peut en déduire, par le calcul, combien de temps s’est écoulé. Les appareils de mesure modernes sont plus sophistiqués mais reposent sur le même principe : mesure de la vibration du quartz dans nos montres, mesure de la décroissance radioactive dans les horloges atomiques. Cette dernière suit une loi exponentielle décroissante qui permet de calculer le temps par l’utilisation de logarithmes népériens. Ainsi, le temps se calcule mais il ne se mesure pas. De plus en plus, il est considéré comme une perception culturelle autant que comme une réalité strictement physique. Le temps n’a plus le même sens au niveau des particules subatomiques.

Le temps, une donnée culturelle ?

S’il apparaît assez facilement que la culture ne saurait exister et se développer sans une épaisseur temporelle suffisante, tant à l’échelle de l’acquisition de connaissances d’un individu qu’au niveau de l’évolution des sociétés, en revanche l’idée que le temps lui-même soit une donnée culturelle est moins évidente et mérite notre attention. Le monde animal en particulier et la nature en général n’ont pas de temps, ni mémoire, ni avenir, et se situent dans un présent sans cesse continué. L’homme, lui, ne vit pas dans le temps divisible de la matière (possibilité de décomposer un mouvement) ni dans le présent indéfini des animaux, mais dans la durée. En effet, par sa conscience, l’homme est capable de dépasser l’immédiateté du besoin pour accéder à la médiation du désir. Le désir est délai, retard, et correspond à une sublimation par inhibition du but du désir (Hegel, Freud). Cette médiation constitue l’acte de naissance du temps de la culture.

Quel est ce temps culturel ?

Quel est ce temps culturel ? C’est la scansion du quotidien : la répétition des actes produit une épaisseur culturelle et instaure le monde de la culture (Welt). L’habitude et la tradition dessinent une perception culturelle du temps : il est créé par le langage, en particulier par l’emploi de modes et de temps verbaux, qui peuvent être différents selon les langues. Chaque culture possède donc un temps qui lui est propre. La culture est seule capable d’instaurer un temps autre : ainsi la liturgie religieuse fait-elle se superposer un temps sacré au temps profane. Pour peu que l’on soit sensible à la culture qui pratique ce rite, on oublie le cours normal du temps et l’on s’insère dans la temporalité suspendue du divin. Le roman, le théâtre, la musique sont des voies qui permettent aussi d’instaurer un temps autre. La poésie en est l’expression la plus resserrée. On peut alors dire que la culture crée le temps.

Les cultures, une lutte contre le temps ?

Si la culture (au singulier) crée le temps, alors le passage au pluriel permet de comprendre que les cultures créent l’Histoire, succession de temps différents. L’épaisseur du temps permet de définir la culture comme mémoire et comme souvenir. Les cultures se succèdent, instaurent des ruptures culturelles comme le passage du mythe à la raison dans la Grèce présocratique, et meurent parfois, que l’on pense à la chute de l’Empire romain en 476 ou à la disparition, plus lente et invisible, de la culture des collines étudiée par le géographe Pierre Georges dans Le Temps des collines. Dès lors, on affirmera avec Arendt que la culture est une lutte contre le temps : à l’écoulement du temps qui conduit peu à peu à l’entropie, la culture humaine oppose une néguentropie constructrice. Il s’agit d’ériger des monuments indestructibles, qui traversent les siècles pour transmettre au monde ce qu’une culture a produit de plus beau et de plus exemplaire de son esprit. La culture est donc, à l’image des guerres des dieux olympiens, un polémos perpétué et jamais résolu contre le temps, une crise perpétuelle et jamais résolue.

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Si la culture est à la fois une puissance capable d’instaurer son propre temps et en même temps un moyen de lutter contre la fuite du temps, alors la pluralité des cultures pose le problème de savoir si on peut résoudre le temps des cultures dans un unique temps de la culture.

2 – Du temps des cultures au temps de la culture

La culture comme concept universel ne dissimule pas l’existence de cultures diverses : la notion de « choc des civilisations » interroge le sens de l’Histoire comme temps des cultures, au point que l’on en vient à se demander si la culture n’est pas, au fond, un temps de crise.

Les cultures face au temps

Cultures traditionnelles et cultures occidentales n’ont pas du tout le même rapport au temps. Les premières sont fondées sur un temps de perpétuation, de reproduction de la tradition. Elles s’interdisent de laisser des traces et entendent adhérer à la nature (par exemple chez les Amérindiens). Les cultures dites modernes, c’est-à-dire occidentales ou qui imitent l’Occident, ont pour adage : « Exegi monumentum aere perennius », j’ai érigé un monument plus durable que l’airain. Elles sont animées par la notion de progrès, de « tâches infinies » : leurs savoir, vouloir et pouvoir sont orientés dans le sens d’une quête avide et insatiable du plus et du mieux. Ces deux dimensions se rencontrent dans le paradigme d’Antigone et Créon chez Sophocle : l’une incarne le temps immémorial des dieux d’en bas, des ancêtres, des forces chtoniennes ; l’autre symbolise le temps des frères, la société tournée vers l’avenir et gouvernée par la loi. S’opposent la dimension verticale instaurée par Antigone et la dimension horizontale de Créon. La culture est donc une croix, ce qui fait du temps des cultures l’histoire du choc des civilisations.

En effet, le combat perpétuel de deux conceptions du temps culturel fait de l’histoire des cultures le chemin de croix de la culture. On connaît en effet le sens chrétien — le Salut — que Hegel conférait à la suite des cultures. Il faut donc espérer avec lui que le temps de la culture dépasse (aufhebt) le temps des cultures. La culture serait alors le temps de l’éducation, l’accumulation d’expériences, et peut-être de souffrances, devant permettre, à l’issue d’un « travail du négatif », de dépasser l’opposition conflictuelle des cultures.

Culture, temps, et finalité

C’est un bel espoir, mais cela pose problème. Cela voudrait dire que les cultures se succèdent dans le temps conformément à un sens, et que ce sens constituerait chaque culture comme un élément d’une grande solution cachée. C’est une exigence humaine : l’homme ne peut se satisfaire d’une culture qui ne mènerait nulle part, même si l’idée de « chemins qui ne mènent nulle part » est profondément poétique. Le progrès est exigé comme signification de la culture : il faut que la temporalité dans laquelle s’inscrivent les cultures soit elle-même intégrée dans un temps plus large qui en dessine la cohérence, que l’histoire des cultures ne soit pas seulement une succession de temps indépendants mais un Grand Récit signifiant que l’on fait bien, chacun, chaque culture, partie d’un tout. C’est beau, mais rien n’est moins sûr. Herder affirme l’absence de linéarité de l’Histoire, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas de sens, mais que ce sens n’est pas celui d’un progrès linéaire. Kant espère que, du sein de l’aléatoire de la liberté, puisse émerger un « fil directeur » de la culture.

Après Auschwitz, il devient difficile de le penser. La culture n’a rien de stable ni de progressif. Le temps de la culture n’empêche pas l’innommable de se produire. Le temps de la culture est peut-être, comme Arendt, Freud et Husserl l’avaient prévu, le temps de la crise. Temps crisique, parce que la culture, les cultures, sont un combat perpétuel et perpétué. Pour Malraux, plus qu’une suppression qui conserve dans un dépassement (Aufhebung), la culture est une « stridence », une agonistique jamais résolue. Le temps de la culture, le temps de l’homme, sont à la fois un temps de souffrance et de construction. Le temps de la culture, de toutes les cultures, est, au-delà du temps de la nature, le temps de l’organisation du chaos : la culture se définirait alors comme la recherche perpétuelle d’un temps habitable pour l’homme.

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Il apparaît ainsi que les questions qui concernent l’articulation du temps avec la culture et les cultures sont d’ordre métaphysique.

3. Métaphysique du temps culturel

Une métaphysique du temps culturel permettrait de comprendre les attentes de l’homme culturel par rapport au temps. La question métaphysique de la nuit des temps et de la fin des temps éclaire le sens de la culture. Mais en l’absence de toute finalité certaine, il faudra entreprendre la restriction du « comme si », avant d’arriver à définir la culture comme tentative de vivre le temps.

Nuit des temps, fin des temps

Bien des cultures et religions pensent le temps à l’aune de deux temporalités métaphysiques : la nuit des temps et la fin des temps. La nuit des temps correspond au temps où le temps n’existait pas encore : le monde était alors une belle totalité heureuse. Une rupture essentielle (le péché originel chez les Chrétiens) instaure le temps comme écoulement. Le monde devient alors héraclitéen : tout coule (panta rhei) et on ne se retrouve jamais au même point. Mais les religions ont foi en une fin des temps où la culture, arrivée au sommet de son accomplissement, deviendrait divine, et ce serait comme l’en-soi-pour-soi de Hegel. En attendant, entre nuit des temps et fin des temps, il y a le temps de l’homme, qui est dilution, parcellarisation, extranéation. Le temps est le problème même de la culture.

Vivre dans le temps

L’important n’est pas de savoir si cela est vrai ou non, si le temps a eu un commencement et aura une fin. L’important est de considérer le rapport de l’homme culturel au temps. Il semble que le grand combat des cultures s’inscrive dans un temps de la faille, un temps de souffrance entre deux réalités atemporelles supposées. La culture serait alors un substitut qui nous permettrait de supporter l’existence du temps. Car l’homme ne conçoit pas son bonheur dans le temps : le bonheur, la plénitude, c’est le fait de se posséder pleinement soi-même, ce qui suppose de ne pas être éparpillé en des « moi » multiples dissociés par le temps. De même que la culture comme civilisation lutte contre le temps en érigeant des monuments, de même la culture comme éducation individuelle tente de nier le temps et d’atteindre à un bonheur atemporel impossible.

Cueillir le jour

Dès lors, la culture ne résoudra pas ses apories en comprenant le sens de l’histoire des cultures — il n’y en a peut-être tout simplement pas –, ni en souffrant atrocement à la recherche d’une unité qu’elle ne peut trouver qu’hors du temps. La saisie du bonheur, nous dit Kant, n’est pas le but final de la culture, sans quoi nous serions condamnés au temps, qui est médiation et donc extranéation. Plutôt que de chercher l’impossible, souvenons-nous de l’oracle delphique, gnothi seauton, et de la sagesse épicurienne, carpe diem. Avant toute chose, la culture est le temps de l’éducation. Le temps de la culture, c’est, comme le propose Platon, une propédeutique à la sagesse. La scholè grecque, l’otium latin. C’est un chemin qui passe par les cultures au pluriel, même si le sens nous en échappe, qui multiplie les expériences du temps, non pas pour parvenir au bonheur d’une totalité atemporelle, mais pour, modestement, cultiver le temps et cueillir le jour.


Les cultures s’articulent dans le temps sans qu’on puisse y déceler un sens. Le temps de la culture est le temps de l’homme, le temps de l’ignorance et de l’errance, qui recherche un sens dans toutes les directions. Ce n’est pas un temps linéaire ; il est la mémoire d’une histoire morcelée, histoire de chocs entre les cultures. Si la culture instaure son propre temps, c’est pour s’opposer au temps, conformément au rêve métaphysique d’une plénitude atemporelle. Mais, que l’on sache, on ne peut pas sortir du temps, sauf à mourir. La culture, plutôt que de fuir le temps dans la lutte des cultures, doit comprendre que ce combat est perpétuel et insoluble, et comprendre qu’il faut simplement cueillir le jour en cherchant à se connaître soi-même. L’homme est dans le temps et c’est ce qui le rend imparfait et libre à la fois. La culture du temps, c’est l’éducation à l’amour de la sagesse.

Gabriel GROSSI, 2007.

2 commentaires sur « Temps de la culture, temps des cultures »

  1.  » « Du haut de ces pyramides, vingt siècles vous contemplent. » C’est ce qu’aurait dit Napoléon » : ce n’est pas plutôt 40 ? « Du haut de ces pyramides, vingt siècles vous contemplent. » c’est dans Asterix 😉 . Texte très intéressant, merci pour le partage !

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