La correspondance amoureuse de Marc et Nohad

Béatrice Bonhomme, poète et professeur de Littérature française du XXe siècle à l’Université Côte d’Azur, m’adresse cette note de lecture que je m’empresse de partager avec vous, tant elle donne envie de lire l’ouvrage chroniqué. Il s’agit d’un ouvrage intitulé Ma menthe à l’aube mon amante, Correspondance amoureuse entre Marc Alyn et Nohad Salameh, aux éditions Pierre Guillaume de Roux.

Un titre en forme d’amande sur une couverture noire et qui ressort en vert clair et rouge sang par la grâce d’un beau graphisme.

Un charme rêveur et dormant dans une pureté de menthe à l’eau et d’aube rimbaldienne où se mêle la fraîcheur orientale à la passion de l’amante : Ma  menthe à l’aube mon amante. Correspondance amoureuse entre Marc Alyn et Nohad Salameh, aux éditions Pierre Guillaume de Roux.

1972, une jeune fille aux longs cheveux de jais, impératrice de Byzance, princesse lointaine des Libans de rêve chers à Rimbaud.

Un poète épris qui la reconnaît comme sa destinée et lui donne en offrande le livre qu’il a à la main, poème à couverture blanche et titre rouge : Infini au-delà.

Tout commence par ce premier échange, cette première rencontre, aéroport de Beyrouth, instant magnétique qui ne cessera plus. Genèse de ce mystérieux amour.  

Ainsi, nous suivrons ces signes d’amour et de folie du 21 septembre 1976 au 13 juin 1989, pour des retrouvailles infinies.

Alors en quoi nous touchent ces mots qui font l’amour à travers l’espace et le temps ?

Correspondance qui exprime, dans toute sa force romantique, la passion, celle qui dépasse obstacles, épreuves, souffrances et guerre. Celle dont on rêve à travers les contes de notre enfance : « Nohad, Nohad. Ton visage dans tous les miroirs. Ton pas sur le plancher de la chambre. Je déborde de toi ». Limites incandescentes de l’amour, la nuit s’attarde pour ne pas se perdre, éternité dans l’iris de l’oiseau, voie lactée, pluie de pétales, l’amour est ici à la fois intime et universel. Amour absolu, unique et destinal : « quand on possède, comme nous, un cœur multiple de créateur, de poète, la passion véritable est extase, confiance et refuge, mais aussi déchirements, angoisse, guerre intérieure, tumulte – ou bien ce n’est pas de l’amour, ce n’est rien, ce n’est rien du tout ». Amour de bateau ivre qui va vers l’autre, à toutes voiles. Amour de fiancée et de promise. Amour qui saura traverser l’absence et le silence de 1977 à 1987. Amour de fleurs et de fou : « seule une passion démesurée vaut à mes yeux d’être vécue […] mais dans la mesure où cette donnée palpitante, fondamentale, n’existerait pas pleinement, cela ne m’intéresserait en aucune façon. »

La poésie amoureuse prend ici la forme fabuleuse d’une pensée universelle et anonyme. Nous sommes tous Marc et Nohad. Tout est, dans ce texte flamboyant, lyrisme amoureux, relation, lien à l’autre. Le moment où l’amour se dit de façon intense, serrée, tenue, c’est ce moment impersonnel, ce moment d’impersonnalité paradoxale. Cette correspondance, ce dialogue, qui est aussi dialogue avec l’amour ou avec l’être aimé, touche à une écriture  mythique, archétypale. C’est une intensité lyrique, le je et le tu devenant bientôt anonymes, le tu c’est la voix du poème, l’autre en soi.

Ce qui est partageable dans cette correspondance, c’est paradoxalement ce qui est le plus singulier, cette émotion, « sans mesure commune », mais qui devient commune par les mots de la poésie. L’absolu singulier vient pour nous se déployer dans les parages du commun. L’émotion poétique part dans ces lettres du plus intime pour se projeter dans le monde et les mots et devenir communicable. La poésie de ce que l’on peut appeler un merveilleux poème d’amour est ainsi poursuivie de lettre en lettre, comme lien retrouvé, lien tissé dans l’amour comme dans la séparation, lien à l’autre, et à soi, double, chacun comme moitié de l’autre « chair de sa chair ». Mutilation d’un bras perdu que cette séparation d’avec l’autre, « mutilation d’arbre » dit Robert Desnos dans son poème : « Jamais d’autre que toi ».

Ce texte des deux amants – Orphée et Eurydice, Titus et Bérénice, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure – est niché dans une mémoire, mur de textes légendés où l’élan amoureux créatif se nourrit de mythes, s’engendrant d’une lecture et d’une réécriture de textes antérieurs : « As-tu déjà vu un pareil fou, hormis celui d’Elsa ? ». Aragon ou encore Eluard avec « Nouche ». La poésie est traversée et redéfinition de la tradition, héritage et recréation, mémoire et circulation qui affluent vers l’avenir. L’avenir d’un amour partagé au jour le jour de lettres croisées. Lettres comme une cabane dans les arbres, un abri, un refuge et Nohad messagère inoubliable d’un pays aimé, pays de rêve et de violence, Nohad ambassadrice chérie d’un Liban soyeux, luxuriant puis déchiré.

L’histoire de ce merveilleux amour, l’histoire personnelle rencontre alors la grande Histoire. Le destin individuel s’inscrit dans une tragédie historique, celle de la souffrance de tout un peuple, celle du Liban en guerre, celle de la peur et de la mort.  La mutilation d’une séparation est aussi mutilation d’un pays entier, bombardements atteignant les villages et Beyrouth, « voilà que tout explose et l’enfer incendie ce Liban jalousé, le plus beau des jardins ». Alors la plainte de l’amant affolé se dit : « Si encore nous étions ensemble, même assis par terre sur le carrelage de la salle de bains ou blottis avec les voisins dans les escaliers, éclairés par quelques bougies tremblantes (nous avons vécu ces moments parmi tant d’autre choses) tandis que dehors, tonnent les canons et sifflent les rafales des balles, ce serait moins terrible. Je consens de tout cœur à mourir avec toi ; mais vivre sans toi, je n’en ai pas le courage. »

Les deux amants, même dans leur séparation, se trouvent ensemble sous les bombes d’un Liban héroïque et déchiqueté. Et Beyrouth « dort les yeux ouverts, pareille aux oiseaux apeurés qui se protègent de leurs ailes ». Et sous ses ailes, deux amants héroïques pour toujours réunis dans l’éternité d’un amour vivant.   

                                               Béatrice Bonhomme, Nice, 3 Janvier 2020  

Image d’en-tête : Vue de Beyrouth trouvée sur Wikipédia : Par Elias zaghrini — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50765154.

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