Connaissez-vous Marie Étienne ?

Comme je le disais dans mon précédent billet, je suis vraiment très heureux d’avoir participé, samedi dernier, à un colloque inter-universitaire consacré aux poètes-femmes d’aujourd’hui. Cinq universités au total se relaient pour leur donner voix, et pour éclairer leur œuvre par des études critiques. La journée de samedi dernier s’ouvrait avec la présentation de la poète Marie Étienne, à travers un film documentaire de Bérénice Bonhomme et une lecture critique de Marie Jocqueviel-Bourjea.

Qui est Marie Étienne ?

Marie Jocqueviel-Bourjea, professeure de littérature française contemporaine à l’Université de Montpellier, a commencé par présenter Marie Étienne en quelques mots.

Née en 1938, Marie Étienne a longtemps vécu hors de France : Viêt Nam, Côte d’Ivoire, Allemagne… De retour en France, elle a été collaboratrice du grand metteur en scène Antoine Vitez. Elle a été responsable de lectures de poésie au théâtre. Elle a ensuite été rédactrice à La Quinzaine Littéraire, où elle a rencontré le célèbre éditeur Maurice Nadeau. En 2015, elle crée le journal en ligne En attendant Nadeau. Elle publie de nombreux articles, dont certains sont rassemblés dans un volume chez Hermann. Son œuvre, reconnue par Vitez et Nadeau, se veut résolument atypique. Elle a été récompensée par les prix Mallarmé, Verlaine et Senghor.

Marie Étienne selon elle-même

Le colloque s’est poursuivi avec la diffusion d’un film de Béatrice Bonhomme (réalisatrice) et Baptiste Aubert (infographiste). Il a été réalisé à partir d’un entretien qui s’insère dans la série « L’enfant de poésie », qui interroge les poètes sur leur enfance. Le film est disponible sur YouTube.

Ce film donne à voir la poète, vraisemblablement chez elle, entourée de ses livres, qui raconte son enfance, albums et images à l’appui. La vie de Marie Étienne est peu commune, puisqu’elle a grandi loin de la France métropolitaine. Elle avoue qu’elle a mis du temps à parler de cette enfance lointaine, comme s’il s’agissait d’un refoulé, comme si, de retour en France, il avait fallu gommer cette partie de soi, pour mieux se faire accepter dans les milieux culturels français. À présent, Marie Étienne cherche à renouer avec ses souvenirs. Elle montre son album de photos, le cahier de couture de sa mère… Elle montre aussi ses tout premiers textes, écrits pendant l’enfance, rédigés à partir d’affiches de films qu’elle n’avait pas le droit d’aller voir au cinéma.

Une œuvre en « devenance »

Marie Jocqueviel-Bourjea, spécialiste et amie de la poète, présente son œuvre en commençant par lire un court chapitre situé vers la fin de L’enfant et le soldat, réécriture en 2006 d’un premier roman écrit en 2002. Ce passage montre le plaisir des noms, de la géographie, le lien entre l’ici et l’ailleurs, la façon dont ce livre vient réparer une blessure. Tous ces éléments sont à l’image de l’œuvre de Marie Étienne.

Pour Marie Étienne, c’est l’espace plus que le temps qui aura fait œuvre. C’est une œuvre en « devenance », entre dormance et résurgence. Dans Dormans, elle ressuscite les sept dormants d’Éphèse, dont elle réécrit l’histoire. L’eau qui dort devient le milieu de la création. L’écrivaine révèle les mouvements souterrains de la dormance et de la résurgence, dans une tentative de réparation devenue œuvre d’art. « Ecrire est un retour, un supplément à des voyages. » Retourner pour mieux voir, « recommencer », en progressant par creusement de ce qui est déjà.

Marquée par un important travail formel, par un sens de la répartie qui vient sans doute du théâtre, par la grande place accordée à l’humour, l’œuvre de Marie Etienne est atypique. Elle se veut aquatique, traversée de flux souterrains, et refuse la fixité. Chaque ouvrage retravaille et réécrit les précédents, si bien que les bibliographies se reconfigurent au fur et à mesure des publications. Il s’agit d’une œuvre plastique, qui ne se donne jamais comme un corpus achevé, mais comme un processus.

Un imaginaire géographique

Pour se repérer dans cette « oeuvre-mobile », poursuit Marie Jocqueviel-Bourjea, il faut se référer moins à la chronologie qu’à la topologie. En effet, un imaginaire géographique sous-tend la production littéraire de Marie Étienne, qu’il ne s’agit pas de cadastrer, mais d’approcher à partir de trois entrées : les lieux, les rencontres, les écritures.

Pour Marie Étienne, qui a vécu dans plusieurs pays différents, les lieux semblent déterminer les orientations de l’existence. On s’en rend compte en parcourant les titres des parties du Livre des recels, anthologie personnelle qui est sans doute, pour Marie Jocqueviel-Bourjea, le premier livre à lire pour aborder l’univers de Marie Étienne.

Tout aussi importantes sont les rencontres, qui articulent le singulier et le collectif. Ces deux pôles sont en tension : l’écrivaine se ressource dans le collectif, l’espace ouvert par l’amitié, mais se confronte aussi à une irréductible altérité. Dans sa vie, Marie Etienne a exploré deux espaces collectifs : le théâtre, aux côtés d’Antoine Vitez, et les revues, avec Maurice Nadeau, parmi lesquelles Action poétique, Change, La Quinzaine littéraire et En attendant Nadeau.

Ces tensions entre l’ici et l’ailleurs, entre le singulier et le collectif configurent un rapport à l’écriture, aux écritures au pluriel. Une même voix, diversement modulée, traverse l’œuvre, autour de trois polarités complémentaires : poésie-prose, fragment-continuité, femme-neutre. Comment faire tenir tout cela ensemble ? D’une part, en se déplaçant effectivement et symboliquement, d’autre part en inquiétant les frontières qu’on fait ainsi bouger.

*

J’espère que ce bref compte-rendu, rédigé à partir des notes que j’ai prises lors du colloque, vous aura permis de vous faire une petite idée de l’œuvre de Marie Étienne. Je vous invite, pour en savoir plus, à vous reporter aux actes du colloque, qui seront prochainement publiés par la revue Nu(e), désormais hébergée par Poezibao. Je vous rappelle également qu’une deuxième journée d’études va avoir lieu le samedi 11 décembre, avec au programme la présentation des œuvres de Claude Ber, Sylviane Dupuis, Hélène Dorion, Nohad Salameh.

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