Un film sur l’éloquence

Elle vit dans de grands ensembles grisâtres de banlieue. Lui enseigne dans une prestigieuse faculté de droit parisienne. Elle est issue d’une famille modeste. Lui a l’habitude de dîner au restaurant. Elle est d’origine maghrébine. Lui ne cache pas une certaine tendance au racisme. Tout les oppose, mais elle va devenir son étudiante. Elle est incarnée par Camélia Jordana, lui par Daniel Auteuil. Alors, bien sûr, Le Brio d’Yvan Attal est un film sur la tolérance qui défend un message antiraciste. Mais si j’avais envie d’en parler ici, c’est parce qu’il est aussi et surtout un film sur l’éloquence.

Deux visions de l’éloquence

Qu’est-ce que l’éloquence ? Le film en propose deux définitions à travers ses deux personnages principaux. L’éloquence, c’est d’abord l’art de convaincre, cette capacité de produire des discours brillants quel que soit le sujet et quelle que soit l’opinion qu’on en a. Tous les moyens sont bons pour remporter l’adhésion de l’auditoire. Il s’agira donc d’user avec finesse de certains procédés bien répertoriés dans les ouvrages de rhétorique. L’éloquence est l’objet de concours, de duels, ce qui en fait avant tout une arme. Il s’agit de gagner ou de perdre. Le sommet de cet art consiste à être capable d’emporter l’adhésion du public même en défendant des idées horribles ou bien des thèses que l’on sait être fausses.

Et puis, il y a aussi l’éloquence du cœur. Spontanée, elle ne calcule pas ses effets. Elle se moque bien de gagner ou de perdre, car elle ne se situe pas sur un champ de bataille. Elle apparaît ainsi plus honnête, plus sincère, plus authentique. Ses maladresses mêmes lui sont une force, en ce qu’elles reflètent la franchise du locuteur.

Bien plus qu’un exercice

Pour autant, le film n’oppose pas ces deux définitions. Les techniques oratoires peuvent fort bien se mettre au service du cœur. Et l’éloquence qu’acquerra l’étudiante dépassera le cadre étroit de la joute universitaire. En définitive, il s’agit bien d’un art, et non simplement d’un exercice ou d’une démonstration de force.

Apprendre à bien parler, est-ce seulement singer des modèles ? La dimension sociologique du film nous rappelle que l’éloquence se pratique davantage dans les milieux favorisés que dans les milieux populaires. Aussi l’étudiante se pose-t-elle la question de la légitimité de cette pratique pour elle. D’un certain point de vue, l’on pourrait alors voir l’éloquence comme un masque, une façade, un personnage qu’elle est contrainte d’endosser pour réussir, donc comme une forme de travestissement.

Or, le film montre précisément que devenir éloquent n’implique pas de renoncer à qui l’on est. Il ne s’agit pas simplement d’imiter les personnes réputées pour leur éloquence. Il ne s’agit pas de singer, plus ou moins adroitement, un modèle. L’étudiante parvient finalement à trouver sa façon à elle d’être éloquente, à s’approprier cet art conçu par d’autres. Le film se termine ainsi par un discours personnel, sincère, spontané, où l’éloquence ne relève plus de la technique mais se retrouve parfaitement assimilée, devenue, en un sens, une façon d’être.

Références du film
Le Brio, un film d’Yvan Attal (2017), avec Daniel Auteuil et Camélia Jordana.

3 commentaires sur « Un film sur l’éloquence »

  1. Un film que j’ai vu deux fois tellement il est profond et juste. Daniel Auteuil a un rôle à sa mesure et le scénario est solide. Merci pour ce rappel et pour ce développement sur l’éloquence, une force énorme qui ouvre bien des portes.

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