« Le condamné à mort » de Jean Genet

De Jean Genet, je connaissais les célèbres pièces de théâtre que sont Les Bonnes et Le Balcon. J’ai également eu l’occasion de découvrir Notre-Dame-des-Fleurs à travers une adaptation théâtrale de ce roman. Ayant appris qu’il avait aussi écrit de la poésie, j’ai voulu découvrir les vers du poète. Je me suis donc procuré Le condamné à mort et autres poèmes, suivi de Le Funambule, paru en 1999 en Poésie/Gallimard.

Sauf erreur de ma part, l’ouvrage rassemble en fait toute la poésie de Genet, puisque la table des matières reprend l’ensemble des titres que l’on peut trouver dans la fiche Wikipédia du poète. Il s’agit ainsi d’un recueil recomposé à partir de différentes publications dont la date d’édition est précisée en fin de volume dans une « Note de l’éditeur ».

L’univers carcéral

Ce qui frappe d’emblée en ouvrant ce titre, c’est combien ses thèmes sont différents de la poésie que l’on lit habituellement. Et pour cause : ces vers furent écrits en prison, et l’univers carcéral occupe une place centrale dans les poèmes.

"Il paraît qu'à côté vit un épileptique.
La prison dort debout au noir d'un chant des morts.
Si des marins sur l'eau voient s'avancer les ports,
Mes dormeurs vont s'enfuir vers une autre Amérique."
"On chante dans la cour de l'Est
Le silence éveille les hommes.
Silence coupé d'ombre et c'est
De fiers enculés que nous sommes.

Silence encor il faut veiller
Le Bourreau ignore la fête
Quand le ciel sur ton oreiller
Par les cheveux prendra ta tête."
"Perfide est le sommeil où la prison m'emporte
Et plus obscurément dans mes couloirs secrets
Éclairant les marins qui font de belles mortes
Ce gars hautain qui passe au fond de ses forêts."

La célébration de Maurice Pilorge, assassin

La dédicace initiale « à Maurice Pilorge, assassin de vingt ans » donne le ton de l’ensemble de l’ouvrage. Selon Wikipédia, cet homme commit des vols et des cambriolages, s’évada deux fois de prison, et assassina son amant. Toujours selon Wikipédia, il y a peu de chances que Genet et Pilorge se soient réellement rencontrés, mais le poète fut inspiré par la figure de Pilorge.

"J'ai tué pour les yeux bleus d'un bel indifférent
Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
Dans sa gondole noire une amante inconnue,
Belle comme un navire et morte en m'adorant."

Dans ce quatrain, la première personne du singulier correspond à Maurice Pilorge lui-même. Bien après Victor Hugo, mais avec des desseins assez différents, Jean Genet donne donc à entendre le discours d’un condamné à mort. Il y a, dans ces vers, une exaltation romantique du crime, de la jeunesse et de la mort.

En tant que lecteur, on est forcément troublé par cette exaltation d’un assassin. On ne peut qu’être séduit par la beauté des vers de Genet, et en même temps, on éprouve une sorte de malaise : le crime et la condamnation à mort ne sont pas pour rien dans la « splendeur » de Pilorge, même si celle-ci est aussi due à « sa beauté, sa jeunesse et son agonie d’Apollon ».

"Ton visage est sévère : il est d'un pâtre grec.
Il reste frémissant au creux de mes mains closes.
Ta bouche est d'une morte où tes yeux sont des roses,
Et ton nez d'un archange est peut-être le bec."

Une homosexualité rebelle

Dans ce recueil, apparaît ainsi une image rebelle et anti-bourgeoise de l’homosexualité. Jean Genet semble se délecter d’inscrire les images les plus érotiques dans la forme très traditionnelle de l’alexandrin. Le poète veut choquer le bourgeois puritain : il s’agit non seulement d’amour entre hommes, mais aussi et surtout entre voyous, entre prisonniers, entre marginaux. Aussi trouvera-t-on dans ces vers des images très crues et très explicites.

Genet parle d’un « mac éblouissant taillé dans un archange » : cette image témoigne de la volonté du poète d’associer une figure de marginal, le proxénète, avec ce parangon de pureté et de divinité qu’est l’archange. Il me semble qu’il y a aussi, dans ces vers, une érotisation de la mort, par exemple dans ce quatrain :

"Messieurs, je n'ai pas peur ! Si ma tête roulait
Dans le son du panier avec ta tête blanche,
La mienne par bonheur sur ta gracile hanche
Ou pour plus de beauté, sur ton cou, mon poulet..."

Le vocatif « Messieurs » semble s’adresser aux juges et aux bourreaux. Le « je » proclame son courage face à la condamnation à mort. L’image de la « tête » décapitée qui roule dans le « panier » est érotisée par la supposition d’une rencontre avec la « tête blanche » de l’être aimé.

*

Audrey Gilles parle à propos du Condamné à mort d’un « érotisme homosexuel exacerbé ». Vous êtes donc prévenus : on y lit des images très crues. Cela fait partie de l’art de Genet, cette « époustouflante maîtrise […] quant au maniement de la langue et à la faculté qu’il semble avoir de versifier comme en se jouant » relevée par l’éditeur, qui parle aussi d’un « charme trouble et violent », d’une « fascination séditieuse et irrécupérable qui émanent de ces pages ». Lire Le Condamné à mort et autres poèmes, c’est donc découvrir une poésie d’une grande originalité, aussi subversive que fascinante.

L’image d’en-tête a été trouvée grâce à l’outil « Photos Pexels gratuites » proposé par WordPress.

2 commentaires sur « « Le condamné à mort » de Jean Genet »

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